Les Kurdistanî : L'affirmation d'un patrimoine historique et religieux multiple, au service d'une citoyenneté en construction

Le Kurdistan d'Irak s'étend au nord de l'État irakien et a une frontière directe avec la Turquie, la Syrie et l'Iran. Sa dénomination officielle est "Région du Kurdistan" et son statut est celui d'une région fédérale depuis l'adoption par référendum de la Constitution irakienne, en octobre 2005. Il a donc son propre gouvernement régional, un Premier Ministre et son cabinet, un Président et un Parlement qui légifère (avec des pouvoirs assez étendus par rapport au gouvernement de Bagdad), son drapeau, sa défense militaire (les Peshmerga). Le partage de ses ressources pétrolières et d'autres points concernant ses rapports avec Bagdad sont encore en discussion, mais on peut considérer que, depuis 1992, le Kurdistan jouit d'une indépendance de facto même si elle est tacitement éludée pour des raisons diplomatiques.





La Région du Kurdistan contient pour le moment les trois provinces de Duhok, Erbil (Hewlêr en kurde) et Suleïmanieh (Silêmanî), ce qui est loin de couvrir la totalité des régions kurdes d'Irak, puisqu'il manque celles qui ont été détachées du Kurdistan sous le gouvernement de Saddam Husseïn et dont le rattachement devait, selon l'article 140 de la Constitution se décider par un référendum, au plus tard en novembre 2007, même si, en raison d'une forte opposition du reste de l'Irak et de groupes arabes et turkmènes à Kirkouk, la question est toujours en suspens.

Le dernier recensement de la population irakienne, dans ses composantes ethniques et religieuses, remonte d'avant les années 1960, si bien qu'aucune estimation précise ne peut être faite du peuplement actuel de l'Irak, d'autant plus que les trente dernières décennies ont été fertiles en massacres, déplacements et exils.

La plus importante minorité ethnique est celle des chrétiens, de langue syriaque, de rite orthodoxe (Assyriens) ou catholique (Chaldéens), qui, dans les années 1970 étaient au nombre de 900 000 dans tout l'Irak, nombre qui a spectaculairement diminué après 2003. À l'inverse, leur nombre a doublé au Kurdistan, passant de 30-000/50 000 à 100 000. Ces chrétiens sont soit des autochtones, vivant depuis toujours au Kurdistan, soit des réfugiés, notamment des montagnes du Hakkari (aujourd'hui en Turquie), ayant fui le génocide de 1915 sous l'Empire ottoman et, plus récemment, des régions irakiennes. Il y a aussi, ayant suivi le même parcours historique, mais en nombre bien moindre, quelques milliers d'Arméniens.

La population turkmène est anciennement implantée. Certains remontent à des groupes chiites ayant fui au XVIe siècle les persécutions ottomanes. Leur nombre est sujet à caution et varie de 2 millions à 200 000 selon les sources proches d'Ankara ou d'Erbil. Ils vivent en majorité dans des villes, comme Kirkouk, Erbil, Mossoul.

Jusqu'au XXe siècle il y avait une population juive dont l'existence remontait à l'Antiquité mais elle a totalement émigré pour Israël en 1950-1951.

I. Les Kurdistanî sous l'Irak de l'ancien régime et l'Anfal : La destruction quasi-totale d'une région et de son patrimoine.

A. Les Kurdes : Cible principale de l'Anfal.

Avec l'effrondrement de l'Empire ottoman et le démembrement de ses territoires, le Traité de Lausanne, signé en 1923, décida le rattachement des zones kurdes méridionales au nouvel État irakien (créé et voulu par les Britanniques) et partagea donc en quatre le pays habité par les Kurdes, contre l'avis de sa population. C'est ainsi que les Kurdes "d'Irak", peuple de langue iranienne et de culture montagnarde, à majorité sunnite, se trouvèrent incorporés contre leur gré dans un pays de langue majoritairement arabe, de rite majoritairement chiite et dont l'habitat est principalement désertique ou urbain, hormis les marais du Sud.

Par ailleurs, de façon paradoxale, ou pour éviter de favoriser un des deux grands groupes, chiite et kurde, au détriment de l'autre, les Britanniques imposèrent comme roi un Hachémite, arabe et sunnite donc, qui ne représentait que la plus importante minorité d'Irak, soit les Arabes sunnites. Cette domination politique des sunnites irakiens survécut à la monarchie, ne prenant fin qu'en 2003, avec la chute de Saddam. La prépondérance chiite sur l'Irak arabe fut consacrée par les élections législatives de 2005, qui les porta largement au pouvoir.

La population kurde d'Irak est estimée entre 4 et 6 millions, sur un ensemble d'environ 30 millions de Kurdes pour tout le Moyen Orient. Cette région n'est qu'une petite partie du pays kurde et sa superficie actuelle (sans les provinces revendiquées) est à peu près celle de la Suisse.

La religion majoritaire des Kurdes est l'islam (principalement de rite chaféite) et leur pratique est caractérisée par le très grand poids des confréries soufies, naqshbendi et qaderi. Des Sheikhs kurdes ont joué un grand rôle dans l'histoire du mouvement national kurde et les premières révoltes modernes, aux XIXe et XXe siècles, étaient fréquemment menées par des princes féodaux et/ou des leaders religieux (la distinction entre ces deux types de leadership n'est pas toujours très claire).

Le Kurdistan comprend aussi d'importantes sectes religieuses, plus ou moins issues et détachées de l'islam (dans ses courants soufis ou chiites), avec un enseignement gnostique et des pratiques pré-islamiques très marquées par les anciennes religions iraniennes, mais aussi judéo-chrétiennes. Les Yézidis sont les plus nombreux dans la région qui nous occupe.

L'histoire et le patrimoine du Kurdistan ont été jusqu'à présent peu mis en valeur par les régimes successifs de Bagdad, pas plus que la région n'a été économiquement développée, la modernisation de l'Irak ayant toujours tenu à l'écart les populations "suspectes" d'opposition au gouvernement central, Kurdes ou chiites. Pour finir, Saddam Husseïn chercha à éliminer dans les campagnes du Kurdistan toutes traces, vivantes ou passées, des Kurdes et des Kurdistanî. Ce ne sont pas seulement des édifices ou des lieux stratégiques ou économiques, tels que les bâtiments administratifs, les centrales électriques ou les ponts, qui furent détruits, mais la presque totalité des agglomérations rurales et des édifices cultuels qui devait disparaître, même les cimetières, parfois seuls vestiges de certaines communautés religieuses, comme le cimetière juif de Barzan qui fut rasé et nivelé. Les villages furent presque totalement détruits (près de 4 500 sur 5000), les sources de montagnes dynamitées et bouchées, les arbres fruitiers coupés et les forêts  brûlées, les cheptels abattus. Ce qui manqua disparaître fut toute une région, sur le plan historique et humain, mais aussi tout un écosystème fondé sur l'agriculture (le Kurdistan était appelé le "grenier à blé" de l'Irak et le pastoralisme.

La population eut aussi à subir un plan d'arabisation très poussée, à Kirkouk tout comme dans des zones rurales, par exemple autour de Zakho ou d'Amadiyya, tout au nord, où les habitants furent très tôt déplacés, et dans certains villages remplacés par des colons arabes. L'Anfal est connu sous son aspect le plus spectaculairement meurtrier (attaques au gaz, exécutions de masse) mais ce fut aussi un vaste programme de déportations et de rassemblements dans des camps aux abords des grandes villes, appelés "concentrations", afin d'éradiquer, en même temps que la résistance des Kurdes, leur identité, essentiellement rurale et montagnarde. À la fin des années 1980, 90% de la campagne kurde avait été détruite. En 1989, ce fut le tour des villes de moyenne importance : 26 d'entre elles furent ainsi systématiquement dynamitées, maison par maison, comme Qala Diza (70 000 habitants), Halabja (150 000), Pendjwin et, en 1991, Mergasur et Doratu. La ville d'Amadiya, célèbre pour sa beauté et les vestiges de sa citadelle remontant au XIIe siècle, figurait aussi sur la liste : elle fut sauvée par la guerre du Golfe et l'instauration de la zone autonome kurde.

Bien que le nom même de ces opérations, "Anfal", se réfère à une sourate du Coran désignant un ennemi impie à piller et à capturer en "butin", les grands lieux de la culture musulmane ne furent pas épargnés par la destruction : lieux de pèlerinage, bâtiments de confrérie soufie, tombes de sheikhs.

Enfin, les centaines de milliers de victimes laissèrent un grand nombre de veuves et d'orphelins, mettant à mal le système d'entraide familial et social traditionnel des Kurdes.


Stèles des familles victimes du bombardement chimique de Halabja

Au début des années 1990, quand une zone protégée par les Alliés échappe au régime irakien, le monde kurde, urbain et rural, tel qu'il avait été décrit et étudié par les kurdologues de la première moitié du XXe siècle, le père Thomas Bois, Basile Nikitine, Vladimir Minorsy et tant d'autres, ce monde-là n'existe plus.

Mais si les Kurdes, principaux adversaires du régime central, ont été les premières victimes et la cible majeure de l'Anfal, ce ne fut cependant pas les seuls à souffrir. Un  autre peuple très ancien du Kurdistan, celui des chrétiens syriaques, fut touché par la campagne génocidaire et les tentatives d'arabisation.

B. Les Chrétiens : Assyriens, chaldéens et syriaques

Les chrétiens du Kurdistan sont une des populations les plus anciennes de la région, issue sans doute des autochtones de Mésopotamie qui, chrétiens au moment de la conquête musulmane, ne se sont pas convertis à l'islam  et ont ainsi gardé l'usage de la langue syriaque, une forme dialectale de l'araméen.

Dès les premiers siècles du christianisme, les églises orientales se sont scindées en plusieurs églises autocéphales. Depuis, plusieurs ont été rattachées à l'église catholique romaine mais ont pu garder leur liturgie. C'est le cas de l'église chaldéenne, la principale au Kurdistan, aux côtés des églises autocéphales  assyrienne et de l'ancienne Église d'Orient, issues de ce que l'on appelait "l'église de Perse" ou "nestorienne". (Pour un panorama détaillé de toutes les branches du christianisme irako-kurde, se reporter au livre de Mirella Galletti, Le Kurdistan et ses chrétiens).

Au Kurdistan, les chrétiens montagnards, tout comme les juifs, se distinguaient peu des Kurdes, sinon par la religion. Jusqu'en 1915, il y avait ainsi, au Hakkari, en plus des rayas (paysans serviles), sept grandes tribus chrétiennes, tout aussi indépendantes et combattives que les tribus kurdes. Les rapports de ces chrétiens avec le pouvoir musulman central et les tribus kurdes voisines ont été, au cours des siècles, mouvementés et sujets aux aléas historiques. À la fin de l'Empire ottoman, ils ont souffert des affrontements entre les Kurdes et la Sublime Porte. Ils ont aussi subi les grands massacres de chrétiens sous le sultan Abdul-Hamid II en 1895 et le génocide de 1915. C'est la raison pour laquelle un certain nombre de chrétiens du Kurdistan d'Irak sont originaires de Hakkari, du Tour Abdin, de Diyarbakir. Il y a aussi quelques milliers d'Arméniens dont les grands-parents s'étaient réfugiés dans le vilayet de Mossoul, sous administration britannique à partie de 1918. Les yézidis du Sindjar ont aussi accueilli et protégés les Arméniens en fuite. Quelques années plus tard, des conflits entre les Assyriens pro-britanniques et les Kurdes ont éclaté et de nouveaux massacres ont eu lieu (se reporter au livre de Florence Hellot et de Georges Bohas : Les Assyriens, du Hakkari au Khabour).

À partir des années 1960, leur situation se dégrada en même temps que commençait la guerre entre Bagdad et les Kurdes. Si une partie des chrétiens resta neutre dans le conflit, une autre fraction épousa progressivement la cause kurde, en raison de l'oppression qu'ils subissaient et un nombre significatif de chrétiens s'est engagé dans la résistance kurde. Si le régime du Baath adopta volontiers une posture "laïque" et se servit de la prospérité des chrétiens de Bagdad, de Bassorah, de Mossoul, comme une "vitrine" de tolérance religieuse à l'adresse de l'Occident, le sort des chrétiens au Kurdistan fut très différent. Des villages furent détruits car situés sur la frontière turque et après 1975, un no man's land fut instauré sur cette même frontière, ce qui entraîna un déplacement et un regroupement forcé de la population, dont une partie dut s'installer dans les villes irakiennes, comme Bagdad ou Mossoul.

Avec l'Anfal, qui commença en 1987, s'acheva la destruction des églises du Kurdistan. Ce n'était pas une nouveauté : depuis les années 1960, 40 églises ont été ainsi dynamitées ou abattues avec des bulldozers. Disparurent ainsi l'église de Pesh Khabur (v. 1400), dont il ne reste plus que la crypte, ou celle de Mar Bena, à Koy-Sandjak, datant de 1403.

La population chrétienne, elle, fut finalement, tout comme les Turkmènes et les Shabaks, sommée de choisir entre une identité "arabe ou kurde". Tous ceux qui refusèrent de se dire arabes furent automatiquement traités en kurdes, susceptibles, à ce titre, d'être tués ou déportés. Il est à noter que la persécution des chrétiens du Kurdistan fut relativement passée sous silence par la hiérarchie catholique, le patriarcat de Bagdad et le Vatican, peut-être par un choix stratégique visant à choisir de maintenir de bonnes relations avec Saddam par souci de protéger les chrétiens du Sud, en laissant ceux du Kurdistan à leur sort.

Dans les années 1990, l'exode, l'embargo, la guerre civile entre Kurdes poussèrent de nombreux chrétiens à s'exiler. Il faut aussi rappeler que, contrairement aux soldats de confession musulmane qui, ayant déserté pendant la guerre Iran-Irak, ont pu rentrer chez eux à la faveur d'une loi d'amnistie, les chrétiens ne furent pas pardonnés : ainsi, les Chaldéens qui avaient fui en Turquie furent arrêtés ou tués quand ils repassèrent la frontière en 1988.

Après la stabilisation politique du Kurdistan entre 2000 et 2003, certains purent finalement revenir, mais des dizaines de milliers de réfugiés en Occident sont à jamais perdus pour le pays. C'est, en fin de compte, une population décimée qui se réinstalla dans les villes kurdes.


Inauguration de l'église de Karawla, village du diocèse de Zakho, mai 2007

Quant aux villages, de mêmes que les lieux d'habitat kurdes, musulmans ou yézidis, ils ont dû être reconstruits et la plupart des édifices religieux ne remontent guère au-delà des années 1990. C'est seulement à partir de 2004 et 2005, quand les chrétiens de tout l'Irak, hors de la Région officielle du Kurdistan, devinrent la cible des groupes terroristes, qu'un grand nombre d'entre eux furent accueillis et réinstallés dans les zones protégées par les Kurdes. Ainsi, on estime que depuis 5 ans, la population chrétienne a doublé au Kurdistan.

(à venir prochainement : II. La reconstruction du Kurdistan, entre protection des minorités et patrimoines concurrentiels)

(Texte préalablement publié en 2008, dans les Actes du colloque de l'AGCCPF-PACA de juin 2007, mis en ligne après quelques modifications, corrections et rafraîchissements).


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