"On Vulnerable Ground", rapport de HRW sur Ninive (suite)

Les meurtres de Shabaks :

Les Shabaks sont un groupe dont l'identité et l'origine est assez complexe, comme nous l'avons sommairement expliqué. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne sont pas considérés comme musulmans par les extrémistes sunnites, qui s'attaquent déjà aux chiites turkmènes... Inquiétés sous Saddam non pour leur religion mais pour la kurdité dont ils s'étaient réclamés quand on les avait sommés de choisir, ils apparaissent, comme les Yézidis, des cibles à la fois pour les sectataires sunnites et les nationalistes arabes, n'étant ni l'un ni l'autre.

Depuis 2004, des groupes shabaks donnent les chiffres de 750 des leurs tués dans les violences. Ils pourraient être entre 200 000 et 500 000, vivant dans la plaine de Ninive. L'imprécision des chiffres vient du recensement qui, en Irak, est repoussé par les factions craignant que le poids démographique des Kurdes ou autres groupes non arabes ou non turmènes ne soutiennent leurs revendications sur des territoires comme Kirkouk ou Makhmour ou Khanaqin et même, donc, Sindjar, Sheikhan, Ninive. Le rapport dit que 70% des Shabaks ayant adhéré au chiisme, ils sont donc la cible des sunnites. Disons que le "chiisme" des Shabaks ressemble autant au chiisme duodécimain que l'alévisme, le nosayrisme et la religion des kaka'i... Il est indiqué aussi que des Shabaks se disant kurdes, ou que les insurgés les percevant de toutes façons comme étant kurdes, ils sont menacés aussi de par leur ethnie.

La pire attaque terroriste contre les Shabaks a eu lieu le 11 août 2009, quand deux camions ont explosé dans le village de Khazna, contrôlé par les forces des Peshmergas. 65 maisons ont été pulvérisées. Il y eut, au total, 35 morts et 208 blessés. L'attentat n'a pas été revendiqué mais ils ressemblent à tous ceux perpétrés par des groupes se réclamant plus ou moins d'Al-Qaeda. Un des villageois de Khazna, Avas Mohammad Jaffar accuse à la fois Bagdad et Erbil non de complicité mais d'incompétence : "Tout le monde va montrer ses muscles en déclarant vouloir nous protéger. Mais ils sont tous prêts à nous sacrifier pour leurs intérêts. Nous blâmons le gouvernement Maliki et le gouvernement kurde pour tous les meurtres de masse que nous avons à subir."

Comme pour les meurtres de chrétiens, le PDK kurde accuse le parti nationaliste arabe de Mossoul, mené par Nujayfi : "Ils veulent tuer deux oiseaux d'un seul jet de pierre : tuer les chiites et en faire porter le blâme par les Kurdes." C'était en fait une réplique à l'accusation du parti al-Hadhba, qui désigne toujours le GRK comme le commanditaire des attaques. HRW indique qu'aucun fait tangible n'a pu étayer les accusations d'al Hadhba mais que la tension entre les deux partis rivaux s'accroît.

Maliki, comme pour les villages chrétiens, souhaite évincer la présence des Peshmergas en affirmant que les attaques surviennent parce que l'armée irakienne ne contrôle pas entièrement la province. Ce qui est certain c'est que les Peshmergas (qui sont souvent les victimes des attaques, alors je ne vois pas trop leur intérêt à les commanditer) ne peuvent appliquer les règles de sécurité draconiennes qui protègent les 3 provinces du GRK. Ninive est une zone beaucoup plus poreuse. Tandis que des Shabaks voudraient avoir leur propres milices, l'armée irakienne et les Peshmergas se renvoient la responsabilité et cherchent surtout à gagner du terrain ou à garder leur position.

HRW aborde aussi le délicat problème de l'identité des Shabaks, en expliquant que les Kurdes "refusent" de les considérer comme une minorité non-kurde. À vrai dire, la question de qui est kurde ou pas, et quelle connotation religieuse ou ethnique cela peut avoir est trop complexe pour que l'on puisse conseiller à une ONG de trancher.

D'un point de vue politique, être kurde, signifie de facto être "du Kurdistan" aux yeux du GRK comme des partis shabaks hostiles au PDK. Mais là encore, les Shabaks ne sont pas unanimes sur leur destin politique et finalement, à part un référendum, on ne voit pas comment la question pourrait être tranchée par les Shabaks eux-même. Rappelons que le référendum n'a pas pour objet de demander aux gens s'ils sont Kurdes mais s'ils veulent être rattachés à la Région du Kurdistan. La question des minorités et de l'identité n'est pas en cause dans l'article 140. Il est certain que du point de vue des Kurdes, et de beaucoup de Shabaks, ils sont une minorité religieuse, mais au Moyen-Orient la conscience d'une identité ethnique et/ou religieuse n'est pas toujours distinguée, ce qui fait que Nêçirvan Barzanî a pu parler tranquillement de "nation chrétienne" kurdistanî. Un héritage des millet ottomans...

Le cas d'un leader shabak, du parti Rassemblement pour la démocratie, Mullah Khadim Abbas est exemplaire à cet égard, en montrant qu'il ne s'agit pas, sur place, de minorités passives devant les disputes des Kurdes et des Arabes mais que ces minorités elles-mêmes s'affrontent de part et d'autres des camps politiques. Mullah Khadim Abbas a été tué par un tireur inconnu le 12 juillet 2008. Son parti accuse les Peshmergas, non pas de l'avoir tué mais d'avoir laissé faire, assurant n'avoir rien entendu, alors qu'ils se trouvaient non loin. Le leader du Rassemblement pour la démocratie avait reçu des menaces par téléphone, selon la famille de la victime, d'un autre parti shabbak, pro-kurdistanî celui-là, parce qu'il les avait publiquement et vigoureusement attaqués, en raison de leurs prises de position (connaissant les modes d'expression dans la région, les attaques publiques et nominatives n'ont pas dû se cantonner au domaine des idées...).

Un avocat shabak accuse lui directement des hommes, "portant un uniforme kurde", de lui avoir tiré dessus, alors qu'il se rendait à un festival en voiture, le 7 janvier 2009. Si c'est le cas, on ne peut pas dire que faire un attentat avec son uniforme soit très malin, à moins que ce ne soit une panoplie opportune.

En tout cas, connaissant la bonté des groupes de Kurdes entre eux, peshmergas ou asayish PDK vs UPK, ça m'étonnerait effectivement que les unités kurdes pratiquent le Love & Peace contre des partis rivaux.

Parfois, cela tourne à la vengeance tribale ou paysanne pour des histoires de partage de terre ou de moutons, ou bien entre des Kurdes réfugiés occupant des terres anciennement shabaks etc. Il y a eu les mêmes histoires entre des chrétiens dépossédés de leurs terres et où des Kurdes s'étaient ou sont encore installés. Il y a aussi ce même genre de rixe à l'arme à feu entre Kurdes pour trois pommiers. Mais dès que de telles batailles rangées opposent des musulmans à des minorités religieuses, on parle un peu vite de persécutions religieuse, alors que les Kurdes ne rechignent jamais à s'entre-tuer en famille. La guerre civile de 1992 a commencé aussi bêtement.

Les yézidis :

Le cas des Yézidis suit et est assez identique, sauf que HRW n'a pas été à Sindjar et n'a donc pu prospecter le cœur de la région yézidie. Dans le passé, les yézidis ont été, bien entendu, encore plus stigmatisés comme "adorateurs du Diable" que les Shabaks, à la fois, d'ailleurs par les chrétiens et les musulmans, même si aujourd'hui les relations des chrétiens kurdistani et des yézidis sont plutôt bonnes, aussi en raison de la politique de bonne entente de leurs élites religieuses respectives.

Bref, la pire attaque eut lieu le 14 août 2007, quand 4 camions d'explosifs ont sauté dans des villages de Sindjar, faisant 300 morts et plus de 700 blessés. À l'époque, les Peshmergas n'étaient pas déployées dans cette région, ce qui a été fait ensuite, les Peshmergas sécurisant les villages yézidis en établissant des barrages pour séparer les zones kurdes des zones habitées par les Arabes.

Un fait divers, la lapidation d'une fille yézidie accusée de relations avec un musulman (ne pas croire que les yézidis soient plus coulants que les musulmans sur les affaires de mœurs, ils sont pire) a donné lieu à des représailles de groupes armés, sans doute sunnites, contre des civils yézidis, par exemple quand des hommes ont arrêté un car de passagers qui faisait la liaison avec Mossoul, ont fait descendre tous les yézidis (en Irak la religion est notée sur les cartes d'identité, encore un des bienfaits du gouvernement de Bagdad) et les ont exécutés. Les attentats continuent et les villageois de Ninive, comme les autres, cernent les villages de sacs de sable par peur des camions suicide.

Après cet état des lieux du terrorisme, HRW aborde les actes d'"intimidations" dont les Kurdes sont accusés.

(à suivre)

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