"On Vulnerable Ground", rapport de HRW sur Ninive


Publié à point nommé en plein post-débat sur le statut de Kirkouk, le rapport de Human Right Watch sur le sort des minorités de Ninive, "coincées" entre les lignes arabes et kurdes a rendu furieux le Gouvernement kurde qui, pour une fois, ne remercie pas chaleureusement cette organisation de s'être penchée sur leurs manquements, comme ils le font toujours, que ce soit après les rapports de HRW ou d'Amnesty International, mais dénonce le manque de connaissances de terrain, historiques ou politiques de l'équipe, ainsi que sa "méthodologie" déficiente.

Le fait est que ce rapport surprend par son côté bâclé, quand des passages ne sont pas carrément erronés, et la méthode qui consiste à amalgamer pêle-mêle les on-dit, ou les accusations anonymes des uns et des autres, ou celles d'al-Hadhba, forcément partisanes, sur l'implication kurde dans les attentats contre les chrétiens, pour finir par conclure en une ligne qu'aucune preuve n'a pu être fournie concernant ces supposés agissements kurdes, a quelque chose de gênant et de déséquilibré. Si pour finir, les faits parlent toujours en faveur d'une culpabilité de groupes extrémistes arabes sunnites liés ou non à Al-Qaeda, jamais la responsabilité ou l'inertie du gouvernement irakien n'est vraiment pointée, alors que les charges contre l'incapacité des Peshmergas à assurer totalement la sécurité de la région sont toujours mises en avant, en laissant entendre qu'il s'agit d'un calcul politique et en présentant Ninive comme le second cheval de bataille kurde après Kirkouk. Or Ninive est un enjeu qui tient à cœur à des chrétiens kurdistani, surtout ceux proches du PDK, dont Sargis Aghjian et le Conseil Assyrien Chaldéen Syriaque, qui penchent pour une région autonome chrétienne sous tutelle du GRK, s'opposant à d'autres groupes politiques chrétiens, comme le Mouvement démocratique assyrien, qui cherche appui du côté des Arabes. Les Kurdes, eux, tiennent surtout à récupérer Kirkouk, Makhmur et Khanaqin, pour des raisons stratégiques. Très souvent, le rapport occulte ainsi le fait que les conflits entre les milices financées par le GRK à Ninive et les autres mouvements politiques sont aussi des conflits internes, et non les Kurdes contre les chrétiens ou les Yézidis et Shabaks.

Enfin la façon qu'a HRW de distinguer les yézidis des Kurdes musulmans et les recommandations finales hallucinantes qu'ils font à ce sujet au GRK (sans d'ailleurs tenir compte de l'avis des yézidis vivant dans les trois provinces du GRK) font regretter qu'ils n'aient pas enquêté à Sindjar ni pris un interprète kurde pour vérifier que non, la langue yézidie n'est pas une langue spéciale (ou alors je l'aurais appris sans m'en rendre compte, entre Lalesh et Duhok) ni les yézidis un peuple indigène à part.

Dans l'ensemble un rapport assez mal fichu, pas très rigoureux, qui reprend les dire des uns et des autres mais sans hiérarchisation ni vérification ni correction. Un travail de collecte d'histoires et de témoignages, tous mis sur le même plan, avec beaucoup de termes vagues, et du coup invérifiables, du style "beaucoup pensent que" ou "il se produit souvent dans certaines communautés" mais sans chiffres ni statistiques, qui donne l'impression d'une enquête d'amateurs à la va-vite. Il est vrai que l'organisation, sortant du champ des droits de l'homme pour s'attaquer au "droit des minorités" se trouve dans un terrain historique et politique complexe qui, visiblement, a dépassé les capacités des enquêteurs, incapables de discerner les mythes nationalistes des réalités ethnologiques ou linguistiques, ou bien évaluant mal les rivalités politiques et religieuses internes à l'intérieur des groupes, presque toujours vus comme des minorités homogènes, à part, au milieu d'un champ de bataille kurde et arabe, lui aussi homogène dans son bipartisme.

L'introduction présente ainsi les terrains disputés comme étant l'enjeu des convoitises arabes et kurdes, qui voudraient y imposer une hégémonie ethnique. Or, le camp des pro-GRK est aussi multi-ethnique et multi-confessionnel que les minorités qui peuplent Ninive : il y a de puissantes figures chrétiennes, assyrienne ou chaldéenne, des yézidis et des Shabaks soutenus par le Parti démocratique du Kurdistan, et qui s'opposent au sein de leur propre communauté à d'autres mouvements politiques. Il s'agit plutôt d'un conflit entre les pro-Irak et les pro-Kurdistan, et de part et d'autre il y a autre chose que des Arabes et des Kurdes. Il est intéressant de noter que pas une seule fois le mot "kurdistanî" n'est employé par HRW, alors qu'il s'agit justement de la dénomination choisie par le gouvernement du Kurdistan pour qualifier tous ses citoyens, kurdes ou non (on est, par exemple, un chrétien, syriaque ou arménien, ou un Turkmène "du Kurdistan", mais pas kurde) afin justement de ne pas apparaître comme réducteur d'identités ethniques. Or le rapport, tout le long, ne parle que des "Kurdes" pour mentionner les forces militaires ou les responsables politiques du GRK (alors que traditionnellement, les chrétiens ont occupé de hautes responsabilités, politiques ou militaires au sein des grands partis).

Quant à la "volonté expansionniste kurde" mentionnée d'emblée dans le rapport, comme je l'ai dit plus haut, comparé à la bataille pour Kirkouk, l'enjeu de Ninive est mineur pour les Kurdes, plus important pour les chrétiens, les yézidis étant plutôt concernés par Sindjar.

La première partie intitulée "Conflit dans le Nord" résume la période qui a suivi immédiatement la chute du régime, affirmant que les Peshmergas, "avec la bénédiction des Américains" s'étaient déployés dans les zones que le Gouvernement kurde souhaite récupérer. Parler de "bénédiction" américaine pour la mainmise des Kurdes sur Kirkouk, voire même les autres zones, est très exagéré. La vérité est que, dans les premiers temps, ils n'avaient pas beaucoup d'autres choix, les dirigeants de la Coalition ayant décidé de limoger l'armée irakienne d'abord (ce qui n'a pas peu contribué à l'insurrection) et puis, quand ils ont voulu, avec l'Autorité provisoire, remettre sur pied une armée, les premiers en étaient de toute façon des Kurdes, les Arabes ne voulant pas l'intégrer. Autant dire qu'ils n'avaient pas beaucoup d'autres ressources humaines concernant les troupes locales, d'autant que la Turquie ayant refusé le passage sur son sol des troupes américaines, les USA n'ont pu ouvrir un second front au nord. Et c'est ainsi que les Peshmergas ont pu facilement arriver les premiers à Mossoul ou Kirkouk, mais je pense que la "bénédiction" américaine était très mitigée, la politique de la Maison blanche étant encore et toujours celle de "pas touche à l'Irak unifié" et, du temp de Bremer, encore plus centralisatrice que le gouvernement irakien lui-même.

Le rapport explique drôlement, et cela reviendra plusieurs fois tout le long, comment les sunnites et les chiites ont semblé se "faire avoir" en s'entretuant plusieurs années, tandis que dans le même temps, les Kurdes, enfin unis, avançaient tranquillement leurs pions et consolidaient leurs positions. Et que c'est à l'issue d'un calme relatif et nouveau que les deux factions arabes se sont senties "blousées". Il y a parfois, dans ce texte, un ton moralisateur, presque désapprobateur, envers toute stratégie politique visant à renforcer son camp au détriment des autres mais on a envie de leur dire "Ben oui mais ainsi va le monde, hein..."

"La bataille pour Ninive" mentionne l'omniprésence des Peshmergas à Ninive en des termes pas très neutres : "pervasive", "proliferated", entre check-point, bureau des forces de sécurité, bureaux du PDK et parfois de l'UPK, drapeau kurde visible, au contraire du drapeau irakien, absent. Cette "omniprésence" a cependant réussi à améliorer la situation sécuritaire à Ninive, qui était, avant cela, une des places les plus dangereuses d'Irak et il est regrettable que le rapport ne fasse pas un comparatif avant/après l'arrivée des Peshmergas à Ninive.

"L'encerclement des minorités de Ninive" donne d'emblée le ton au reproche principal de HWR : La stratégie des "Kurdes" est présentée comme double ; d'un côté on tente de séduire les minorités, de l'autre on réprime les opposants à cette politique : "Le but de cette tactique est de pousser les communautés shabaks et yézidies à s'identifier comme des Kurdes ethniques".

Alors, la communauté des Shabaks est sans doute d'origine plus diverse, peut-être issue de Turkmènes et de Kurdes qizilbash, avec une origine religieuse commune avec les Alévis contemporains donc. Mais, concernant les yézidis, ils sont indubitablement kurdes à plus de 90%, avec au moins deux villages arabes. Qu'on les y pousse ou non, les yézidis sont des kurdes de langue kurmandji, mais non-musulmans et c'est cela le frein. À l'époque ottomane, le mot "kurde" avait tendance à désigner le kurde musulman, surtout tribal. Mais aujourd'hui, du point de vue de l'ethnologie ou de la linguistique, et de ce qu'on entend par "kurde", les yézidis en sont, indiscutablement. Il n'est donc pas plus intelligent de les "pousser" à se dire kurdes que de les inciter à dire le contraire et l'affligeante recommandation au GRK qui va conclure le rapport montre une lourde méconnaissance de la réalité du terrain et de l'histoire de cette communauté.

Concernant les Shabaks, il est intéressant toutefois de noter qu'au temps de Saddam, sommés en octobre 1987 de se déclarer Arabes ou Kurdes dans un recensement (ils étaient comme aujourd'hui pris en tampon entre les Irakiens et les Kurdes), les Shabaks furent déportés en masse et leurs villages détruits à la fin de l'été 1988, en plein Anfal donc, et que la raison en est, selon Michiel Leezenberg citant plusieurs de ses informateurs, qu'ils s'étaient finalement déclarés Kurdes et non Arabes, ce qui est assez étonnant si l'on considère les représailles encourues, qui n'ont pas manqué d'arriver (hormis le génocide proprement dit).

Le fait est que 22 villages shabaks furent détruits et 3 000 familles déportées dans les Concentrations (mudjamma'). Ce n'est qu'au début des années 1990 qu'ils furent autorisés à rentrer chez eux, et l'on rapporte que c'est parce qu'un leader shabak aurait finalement dit à Saddam qu'ils étaient arabes. Il serait intéressant de savoir ce qui a motivé les Shabaks à se dire d'abord kurdes plutôt qu'arabes alors même que ce n'était pas la réponse qui garantissait la sûreté de sa vie et de ses biens. En ce qui concerne la langue, Michiel Leezenberg indique, dans son étude, que comme les Kaka'i, les Shabaks semblent parler une forme de goranî ou hawramî mais que le turkmène peut être utilisé pour parler avec ses locuteurs "comme une seconde langue". (Michiel Leezenberg, The Shabaks and the Kakais : Dynamics of Ethnicity in Iraqi Kurdistan, décembre 1994, Institute for Logic, Language and Computatio(ILLC), univ. d'Amsterdam).

Le rapport poursuit que la création des milices pour protéger les villages est en fait un moyen pour le GRK d'étendre son "influence", ce qui est probablement le cas, notamment en se montrant financièrement très généreux envers les leaders religieux et en faisant construire des lieux de culte à grands frais. Mais là encore la formulation agace car elle est vague et ne veut finalement rien dire, ce qui offre au moins l'avantage de ne pouvoir non plus être contesté : "Finally the Kurdish leadership has enriched the coffers of some minority religious leaders, and paid for expansive new places of worship in order to win over minority religious establishment." Qui, contre qui, quels établissements ou institutions contre quels autres, mystère. Je veux bien que le principe de ces enquêtes est de préserver l'anonymat des sources mais flouter à ce point sans apporter aucun élément, sans préciser aucun fait ni nom, ni place, ça fait quand même léger pour un réquisitoire. Même un journaliste débarqué trois jours dans le coin en aurait dit plus...

Bien qu'il soit admis que l'afflux d'argent puisse être bienvenue dans une région pauvre et délaissée et que le soutien du gouvernement kurde soit parfois le seul que puissent recevoir des familles, les autorités kurdes sont dans le même temps accusées d'employer des moyens très rudes pour intimider les dissidents de leur politique : menaces, arrestations arbitraires, détentions et, dans des cas extrêmes, torture. Là-dessus, les Asayish et autres services d'ordre s'étant fait déjà aligner par HRW et Amnesty pour les mêmes raisons et ce, à l'intérieur de la Région, il n'y a pas lieu d'en douter. D'autant plus que, contrairement au GRK, les zones extérieures ne sont pas sans danger non plus pour les Peshmergas qui ont eu à mener un combat sans pitié contre Al-Qaeda pour nettoyer Ninive et Mossoul. Les officiels du GRK, interrogés là-dessus ont, par contre, nié tout en bloc, ce qui n'est pas le cas concernant les exactions intra-Région.

Des responsables arabes et "some minority representatives" accusent aussi les Kurdes d'être à l'origine des gigantesques attentats contre les yézidis et les Shabaks, ainsi que derrière le meurtre de 40 chrétiens, accusation récurrente du parti al-Hadhba de Mossoul, mais HRW reconnaît qu'ils n'ont jamais pu rien trouver indiquant un lien entre les Kurdes et le terrorisme et, plus avant dans le rapport, les témoignages confirment plutôt la version kurde de groupes sunnites extrémistes arabes.

Sur la question du référendum, le rapport présente Ninive comme n'étant ni kurde ni arabe, mais multi-culturelle, multi-ethnique et multi-religieuse et que toute solution future doit reconnaître "la diversité et le droit des individus à vivre dans la sécurité et la dignité, dont le droit de choisir son identité et sa langue". Mais ce n'est pas là répondre exactement à la question du référendum qui, premièrement, ne va pas demander aux gens s'ils veulent être arabes ou kurdes, mais rester sous gouvernement fédéral irakien ou devenir kurdistanî, ce qui n'est pas pareil. Concernant la liberté de langue et de culte, les deux constitutions les prônent, avec un effet réel au Kurdistan, plus problématique au sud de l'Irak et il est dommage que HRW ne rappelle jamais que depuis 2003, le Kurdistan est devenu une terre asile pour à peu près toutes les minorités religieuses d'Irak, où toutes les langues d'Irak ont soit un sttut officiel, soit au moins celui de langue d'enseignement.

En conclusion de cette première partie, HRW appelle le GRK à enquêter de façon "indépendante et impartiale" sur les accusations qui pèsent contre ses forces de sécurité mais je ne suis pas sûre qu'une enquête menée par le GRK lui-même convainc les plaignants. Des observateurs internationaux sont toujours plus susceptibles d'être impartiaux et à l'abri des pressions mais il faudrait un travail plus poussé et plus rigoureux que celui de HRW. Les USA sont, pour finir, sollicités pour faire pression sur les Kurdes et les Irakiens à cet effet.

(à suivre...)

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