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Un océan de jours



"What sort of things do you remember best ?" Alice ventured to ask.
"Oh, things that happened the week after next," the Queen replied in a careless tone. "For instance, now," she went on, sticking a large piece of plaster on her finger as she spoke, "there's the King's Messenger. He's in prison now, being punished : and the trial doesn't even begin till next Wednesday; and of course the crime comes last of all."
"Suppose he never commits the crime ?" said Alice.
"That would be all the better, wouldn't it ?"


Se souvenir que le Temps n'existe pas. Ou plutôt se souvenir de l'inexistence d'un temps linéaire, partant d'un point A vers un point B, d'un départ à une arrivée, le passé tombant dans l'inexistence, le futur y étant encore et le présent seul réel. Or, si ce temps n'existe pas (comme l'affirment par ailleurs les Anges de Gitta Mallasz, comme l'ont vu les mystiques qui ont fait ce saut hors du Temps, ou de cette impression illusoire de Temps), qu'est-ce que cela veut dire ? Que notre vie n'est pas un fleuve qui coule d'amont en aval mais un océan ; que ce qui est passé existe encore, autant que le présent, autant que le futur, non pas en cases ou lieux parallèles, vivant les uns à côté des autres au lieu de se succéder, mais que tout est rassemblé sur un même point dense, que tout converge et rayonne à la fois. Je vis déjà mon futur, je le vis parce qu'au moment où je suis là, je fais mes choix, certes ; mais on peut aussi le considérer dans l'autre sens : je fais aussi ces choix parce que le futur qui est leur conséquence est déjà là-bas.

Dès lors le problème du libre-arbitre n'est plus un problème. Nous sommes libres car nous faisons nos choix sans cesse, simultanément, comme autant de gestes reflétés dans une nultitudes de miroirs, autant devant que derrière nous. La vérité est que nous sommes dans un point où il n'y a plus ni lieu ni succession de mouvements mais où un geste est multiplié dans toutes les facettes de tous nos miroirs et sans que pourtant, il y ait, quelque part, un être plus réel que ceux des miroirs qui donnerait naissance à ces reflets. Cela n'a pas plus ni moins de sens de dire que le reflet dans le miroir lève le bras parce que je le lève, ou que je lève le bras parce que mon image-du-miroir-du-devant l'a fait.

Une fois, j'ai cru que Dieu m'avait trompé – pour mon bien, mais trompé tout de même, ce qui me déplaisait. Une fois, je lui ai demandé quelque chose, et j'ai senti que cela était accordé. Cela me fut réellement accordé. Mais ce n'est jamais survenu. Peut-être valait-il mieux qu'à ce moment-là je le crusse, mais ce n'était pas admissible un Dieu menteur. Jusqu'à ce que je comprenne qu'au moment même où cela m'était donné, même si je ne le savais pas (quoique...), il y avait aussi ce jour où des années plus tard, j'ai fait mon choix, tournant le dos à ce que j'avais si fortement et passionnément voulu. Ce n'est pas que Dieu, comme je le croyais, par une entourloupe bienveillante, m'accordait quelque chose dont Il repoussait l'accomplissement jusqu'à ce que je n'en veuille plus. Il me l'a donné et je ne l'ai pas reçu parce que je l'avais déjà refusé, des années plus tard.

Ainsi nous avons tort de nous tourmenter pour nos désirs, de nous épouvanter du Temps qui retarde leur accomplissement, de la distance entre nos cœurs et leurs buts : ils ne sont pas séparés, il y a un lieu où cela est déjà réalisé, accompli. Cela se fera puisque cela est, tout comme il y a un hiver et un printemps. Si cela ne se fait pas, c'est que cela n'est déjà pas, et il est donc inutile de se tourmenter. Dans le cas contraire, nous sommes déjà là où nous voulons être et c'est pourquoi certains rêves sont empreints de joie "par-avance", que certaines rencontres sont des retrouvailles joyeuses, et que d'autres rendez-vous serrent le cœur parce que ce sont déjà des adieux.

Ainsi rien de plus idiot que la peur de mal faire, de rater une marche ou un train, de faire un faux-pas, de tomber comme un fumnambule. Car si je devais tomber de ce fil je serais déjà à terre, et si je n'en tombe pas c'est que je suis déjà de l'autre côté, me regardant avancer.

Nous n'avançons pas sur une route en aveugle, sans voir les conséquences de nos choix. Nous sommes tout à la fois derrière nous, en nous, devant nous, et nos choix partent tous d'un seul point dense qui dit la même chose, qui n'est qu'une seule réponse, un seul oui ou un seul non comme la nuit de l'Alast, et nous décidons tout, pour tout, à tout moment, étant un seul corps dont la main, le bras, la jambe, le pied bougent tout ensemble sur une seule décision. Nous sommes une totalité, un océan de jours, d'instants simultanés.

Et pourtant, est-ce que cela signifie que tout est décidé d'avance ? Mais non ! Car :

"Suppose he never commits the crime ?" said Alice.
"That would be all the better, wouldn't it ?

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