Campagnes électorales très cathodiques en Turquie

A l'approche des élections municipales, il semble que le seul véritable suspens se joue entre l'AKP et le DTP, tant les autres partis turcs comme le CHP semblent hors course par rapport à l'écrasante suprématie de l'AKP, consacrée par les dernières législatives. Si, aux municipales, l'AKP obtient là encore plus de voix kurdes que le DTP, sa position s'en trouvera renforcée par rapport aux sirènes folklo-nationalistes de Deniz Baykal et autres ultras. Alors qu'Ankara entame des négociations avec le Gouvernement régional du Kurdistan d'Irak, il ne serait pas mauvais pour lui d'apparaître en plus comme la force politique qui a, bon gré mal gré, la confiance de la majorité des Kurdes de Turquie. Ce ne serait pas non plus une mauvaise chose devant l'Union européenne, l'AKP se présentant ainsi, malgré les remontrances de l'UE, sur son immobilisme, comme le parti en Turquie qui pourrait être à même de régler la question kurde sans violence. Sa stratégie politique est donc double : D'un côté aide économique et distribution de denrées et produits de première nécessité divers, comme le charbon. En soi cette tactique n'a rien d'originale par rapport aux campagnes électorales de l'AKP dans l'ensemble du pays, qui appuie, comme beaucoup de partis religieux musulmans, modérés ou non, son assise populaire sur des actions sociales et concrètes.

Mais l'autre aspect de sa politique concerne évidemment les revendications des Kurdes sur le droit d'usage (privé et publique, médiatique et administratif) de leur langue ainsi que son enseignement. Le lancement de la chaîne publique TRT6, diffusant 24h/24 des programmes en langue kurde, sans sous-titre turcs a été, de ce point de vue, un pas en avant pour certains, une manoeuvre électorale pour le DTP qui, au lieu de reprendre cette victoire à son compte, en a tout simplement dénoncé l'ouverture. Le PKK, qui a sa façon bien à lui de concevoir l'unité de la nation kurde, a plus simplement qualifié TRT6 de chaîne de pure propagande (ce qui est assez drôle au vu de ce qu'est sa propre chaîne, Roj-TV) et les Kurdes qui y participaient, comme la chanteuse Rojin, ou bien Umit Firat, de "traîtres", traîtres ayant souvent, dans la bouche des PKK, un sens équivalent à celui de "comploteur arménien" dans celle des Loups Gris, soit "élément nuisible bon à éliminer". Rojîn, en tout cas, affirme avoir reçu des menaces, et notamment celle de voir tous ses concerts en Europe sabotés par des perturbateurs, comme le PKK le fait régulièrement avec Sivan Perwer.

Même son de cloche pour l'ouverture de départements kurdes dans les universités, pourtant une des vieilles revendications du HADEP-DEHAP depuis le début des années 2000. Le PKK aurait également qualifié, selon le journal pro-AKP Zaman, ces futurs départements de faire partie de ce qu'il appelle la "guerre psychologique" (c'est-à-dire tout ce qui ressort, pour ce grand parti démocrate, du jeu électoral). A vrai dire, on peut se demander ce qui est préférable : des "Kurdes d'Etat"comme les appelle le PKK parlant, lisant, écrivant sans complexe un bon kurde, ou bien des masses quasi-analphabètes, en turc comme en kurde, et dont l'unique connaissance de leur langue maternelle se limiterait à trois mots : "bijî Serok Apo". Parce que des militants, ça se perd, ça se retrouve, mais des locuteurs d'une langue éteinte, c'est plus difficile à ressusciter... Le plus drôle, est que, si l'on en croit le site NetKurd Roj-TV en est venu à censurer Abdullah Öcalan pour qui la création de TRT6 "était un bon pas en avant et un symbole. De là à ce que le grand Guru d'Imrali soit déclaré "Kurde d'Etat" lui aussi...

Mais bon, comme il arrive que les DTP aient l'idée, parfois, de vraies répliques politiques, des contre-attaques un peu plus fines se sont enchaînées, ayant pour objectif de mettre la Turquie devant ses propres contradictions. Des affiches de Newroz ont été interdites, des maires DTP ont été démis de leurs fonctions pour avoir fait imprimer des phrases kurdes avec des lettres interdites par la Loi du Chapeau (w, q, x), des prénoms kurdes sont encore refusés pour les mêmes raisons et surtout, le 24 février dernier, le chef de file des députés DTP au Parlement a, pour la première fois depuis le serment de Leyla Zana, prononcé un discours en kurde au Parlement. Il faut avouer qu'évolution politique oblige, cela n'a pas déclenché la même tempête indignée qu'en 1991. Simplement, une chaîne de la TRT (3) a interrompu tout soudain la retransmission des débats. La démonstration était donc réussie de ce point de vue : pourquoi un député kurde n'aurait pas le droit de s'exprimer dans sa langue maternelle, par exemple pour rappeler que le 21 février était proclamé jour des langues maternelles par l'UNESCO ? De plus, quand le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan fait un meeting à Diyarbakir, et qu'il prononce plusieurs mots en kurde à l'adresse de la foule, qui s'en offusque, alors que des élus DTP ont été poursuivis pour cela ?

Evidemment, introduire le kurde dans l'hémicycle turc induit un petit quelque chose en plus. Si le kurde a droit de cité au Parlement, cela reviendrait à en faire peut-être un jour une des langues officielles en Turquie, comme c'est le cas en Irak. Après tout, qui ne demande rien n'a rien et ce ne serait pas un mal pour les Kurmandj. Ahmet Türk a expliqué son geste comme "un vieux rêve", celui de pouvoir parler kurde au Parlement, en souvenir du temps où emprisonné à Diyarbakir, sa mère et lui ne pouvaient échanger un seul mot en kurde, seule langue qu'ils avaient en commun. Ahmet Türk ayant été élu député en 2007, on peut dire qu'il a mis du temps à se souvenir de son voeu, et que cela, comme les gestes publiques de l'AKP, rentre tout simplement dans le jeu électoral, en obligeant l'AKP à surenchérir ou à sévir, ce qui aurait dans les deux cas des inconvénients : soit l'AKP froisse son électorat turc, soit il accentue la défiance kurde envers lui.

Bonne manoeuvre donc, mais est-ce qu'elle suffira à rattraper aux municipales l'échec des législatives, où les Kurdes avaient tout de même voté en majorité AKP ? On est peut-être loin encore des municipales de 1999 où le HADEP avait raflé les grandes villes kurdes (Diyarbakir, Van, Batman, Hakkari, Siirt, Bingol, et Agri). Le DTP va -t-il réitérer le score piteux du DEHAP de 2004 où son alliance hallucinante avec le SHP lui avait fait perdre Van, Bingol, Agri, et Siirt? Diyarbakir semble tout de même en voie de réélire son maire Osman Baydemir, la récente condamnation à 10 ans de prison de Leyla Zana et son inéligibilité auront au moins servi, peut-être, à garder cette ville-bastion car il n'est pas du tout sûr qu'elle aurait bénéficié du même soutien électoral, malgré son intention première de s'y présenter. Hormis une manoeuvre contre Baydemir, on ne voit pas trop ce que cette candidature aurait apporté, à part le risque de faire basculer la capitale du Kurdistan de Turquie dans le camp AKP. Les municipales sont tout de même des élections de terrain, des choix locaux, où l'on vote plus souvent qu'aux législatives pour une personnalité qu'un parti. Un mandat de maire et surtout d'une ville socialement sinistrée comme Diyarbakir nécessite des qualités de gestion concrète et une expérience plus humble que les fanfaronnades d'une Pasonaria professionnelle, qui au premier discours aurait ouvert la bouche pour se faire emprisonner et n'aurait pas été au bout de son mandat... Un maire n'est pas un député, et après tout, si elle voulait récupérer une grande ville , il y avait Van à reprendre à l'AKP et non Diyarbakir.

Enfin, si Osman Baydemir part sous d'assez bons auspices, le scrutin des autres villes kurdes est plus incertain. Jusqu'ici, le Sud-Est vote assez largement pour des partis religieux (sauf Dersim, région alévie). L'AKP et sa politique de détente dès 2002 avaient insufflé un certain espoir aux Kurdes très las de la guerre et désireux d'améliorer leurs conditions de vie. Mais le net recul de toute initiative concrète (hormis TRT6) a évidemment déçu son électorat qui n'a pas vu son niveau de vie s'améliorer beaucoup, le seul espoir de remède au chômage consistant pour le moment dans le développement économique du Région du Kurdistan d'Irak qui a besoin, lui, de main d'oeuvre.

La question se pose donc des attentes des électeurs. Jusqu'ici le DTP a plutôt eu une position sur la défensive (critiquer les gestes du gouvernement visant à accéder à ses propres revendications pour lui piquer son électorat). Ses prises de position restent également assez loin du terrain quotidien, des problèmes sociaux et économiques. En tout cas on les entend plus souvent s'exprimer sur les conditions de détention d'Öcalan, la nécessité de reconnaître le PKK comme interlocuteur, etc., que sur des propositions plus terre à terre sur l'amélioration du niveau de vie dans les régions kurdes. Bref, un parti qui semble plus idéaliste et politique qu'économiquement et socialement pragmatique, ce qui est un des atouts de l'AKP même face aux autres partis turcs.

Quant aux effets TRT6, ils sont présentés de façon contrastée et contradictoire selon les journaux : espoir de faire taire les armes si l'on en croit Sabah, ou bien effet "cosmétique" (pour parler comme Leyla Zana), ne rencontrant qu'un désintérêt sceptique chez les Kurdes, pour Bianet. Peut-être les opinions sont-elles si tranchées à ce sujet, que selon les sympathies politiques des interviewés, les réponses peuvent varier du tout au tout. Peut-être cette relative indifférence est-elle aussi le signe que la première préoccupation des Kurdes en Turquie, dans une région détruite, n'est pas dans la télévision. Cela n'empêche pas l'AKP de faire jouer aussi la carte de l'islam, en se souvenant opportunément que les Kurdes du nord sont majoritairement attachés à leur religion et que le DTP et ses prédécesseurs pâtissent aussi d'une réputation de parti "communiste" (comprendre athée). Du coup, à l'occasion de la fête anniversaire de Mohammad (Mawlid) programme spécial de TRT6 sur l'événement, tourné dans la Grande Mosquée de Diyarbakir, avec prières, lectures du Coran et prêches d'imam en kurde, par un imam kurde évidemment, Alaettin Bozkurt (pas de chance d'avoir un nom pareil, qui signifie Loup gris, mais beaucoup de Kurdes aimeraient, je crois, changer les noms de famille turcs qui leur ont été imposés). Bref, dans la plus pure ligne religieuse "unité et fraternité dans l'islam", le sermon en kurde, a, selon Zaman (qui est pro AKP, rappelons-le) été très bien accueilli par les Kurdes, qui se sont réjouis d'avoir des émissions religieuses en leur langue. Sur ce terrain évidemment, le pauvre Osman Baydemir va avoir du mal à répliquer. S'il a paradé en tenue traditionnelle kurde lors du dernier Newroz, on ne peut tout de même pas le voir s'exhiber en tenue de mufi à l'occasion du mawlid...

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