"Est-ce que tu y crois ? – Moi, je ne me pose pas la question."


William Black Richmond, 1874.
Art Gallery of Ontario. 

L'avare, par désir de son trésor, s'en prive. Si l'on peut mettre tout son bien dans une chose cachée dans la terre, pourquoi pas en Dieu ?

Mais quand Dieu est devenu aussi plein de signification que le trésor pour l'avare, se répéter fortement qu'il n'existe pas. Éprouver qu'on l'aime, même s'il n'existe pas.
Simone Weil, La Pesanteur et la grâce.

Une façon de bondir par-delà la foi, de se délester des problèmes de la foi en saisissant soudain que ce sont de "faux problèmes" (au sens où l'entendait Bergson) : choisir l'amour en lieu et place de foi, comme manifestation d'indifférence à la foi, moyen de s'en passer.

Il est évident qu'un mystique en extase n'a plus besoin de foi, de croire, de désirer, puisqu'il sait, il est en ce qu'il désirait, et qu'il n'y a plus de séparation entre son désir et son but. Mais cette idée est toute autre, qui veut que l'existence ou non de Dieu importe peu à qui L'aime vraiment, ou choisit de L'aimer. Bien sûr, l'amour total, désintéressé, celui qui résout toujours tout selon Jankélévitch, –"Ainsi, l'amour arrange tout"– ne demande rien à l'être de son amour, pas ses faveurs, pas même sa présence, et cela fut aussi choisi par nombre d'amants éperdus et retirés dans le renoncement.

Mais si, dans ce rien que l'on entend ne pas réclamer, est inclue son existence ? On peut demander à Majnûn de ne plus voir Laylâ, et pour finir Majnûn n'aura plus conscience de qui est Majnûn car tout, en lui et hors de lui, est Laylâ, soit. Mais au tout début, aurait-on pu demander à Majnûn d'aimer Laylâ sans avoir jamais vu Laylâ, d'aimer Laylâ non pas en raison de son existence, mais sans se soucier qu'elle existe ou non, parce que son être ou l'idée de son être est aimable ?

Ainsi l'on choisit de se mettre au service du roi, de prendre ce service, sans raison ni sagesse, sans foi et sans souci de certitude, non pas par un acte de confiance et en choisissant l'effort de cet acte de confiance, mais par un choix d'amour qui pousserait à un acte d'amour qui n'est pas au-delà de la foi, mais à côté, en-dehors, pour qui la foi n'est pas un problème. Interrogé sur sa foi – Est-ce que tu crois ? – pouvoir ainsi répondre, comme le sage d'Épictète : "Moi, je ne me pose pas la question."

Mais, me dira-t-on, ce bien existe-t-il ? Qu'importe ? Les choses d'ici-bas existent, mais elles ne sont pas le bien... Et qu'est-ce que ce bien ? Je n'en sais rien. Qu'importe ? Il est ce dont le nom seul, si j'y attache ma pensée, me donne la certitude que les choses d'ici-bas ne sont pas des biens...

Et du fait que les choses autour ne soient pas le "bien" et que ce manque ou ce désir du bien demeure, Simone Weil sentait que c'était son désir, non la foi, qui lui donnait de l'être au Désiré.

" Dès lors Dieu est, puisque je Le désire : cela est aussi certain que mon existence."

"Éprouver qu'on l'aime, même s'il n'existe pas" fait entrer dans une toute autre épreuve que celle de la foi dans la nuit obscure qui frappe si communément les "croyants". Si Dieu se retire, c'est qu'il veut être aimé généreusement, c'est qu'il veut nous forcer à être généreux. On ne le possède pas, on ne l'épargne pas chichement comme un talent enfoui dans la terre, on ne le fait pas fructifier non plus comme un bon serviteur, on le laisse partir ou il nous file entre les mains, comme de l'argent qu'on aurait perdu étourdiment dans la rue, pour nous apprendre à aimer autre chose que sa présence : son absence aussi, qui peut être une absence magnifique, adorée, magnifiant le monde, (tels les Invisibles se laissant pressentir dans le vide des niches du palais d'Ali Kapou).Un Dieu qui serait donc autant aimé d'être que de ne pas être, un Dieu de la théologie négative.

C'est lui qui, par l'opération de la nuit obscure, se retire afin de ne pas être aimé comme un trésor par un avare.
Electre pleurant Oreste. Si on aime Dieu en pensant qu'il n'existe pas, il manifestera son existence.

Pour Maître Eckhart, la perte momentanée de Dieu n'est pas plus grave que d'avoir égaré un trousseau de clé, et encore moins durable. Pour Simone Weil, c'est en perdant, ou en y croyant très fort, à cette perte, que l'on trouve. Si bien que, paradoxalement, il est plus indiqué, en l'aimant, ou pour l'aimer, d'avoir foi en l'inexistence de Dieu que d'avoir foi en son existence. Après la théologie négative, la foi négative...

"...il n'y a plus rien qu'un horizon inaccessible, et, à l'horizon, une présence opaque à laquelle on se convertit par décision aveugle, non point dans la lumière de l'intuition, mais dans la nuit de la foi ; l'indéfinie compressabilité du presque-rien apparaît alors à celui qui rêve d'accomplissement et de perfection comme la ruse tactique d'une incompressibilité foncière : l'inintelligible ne cède sous nos pas que pour aggraver notre enlisement, ne recule devant nous que pour nous attirer plus profondément au coeur de l'absurde.
Vladimir Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien,I.

Il faut chercher la nuit, gagner le cœur le plus noir de la nuit, fermer les yeux pour qu'elle en soit plus sombre encore, et ne pas attendre l'aube, ne pas croire en l'aube, par absolu amour du soleil absent, qui fait qu'on ne se soucie plus de la venue de l'aurore. Comme le soleil-bonheur de Rûmî autour duquel les atomes dansent, ce soleil qui est "sans raison ni condition" doit ainsi être aimé – si l'on choisit d'aimer– sans raison ni condition.




Kasimir Malevitch, 1918, MOMA, New York.
Cas de contradictoires vrais. Dieu existe, Dieu n'existe pas. Où est le problème ? Je suis tout à fait sûre qu'il y a un Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que mon amour n'est pas illusoire. Je suis tout à fait sûre qu'il n'y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne ressemble à ce que je peux concevoir quand je prononce ce nom. Mais cela que je ne puis concevoir n'est pas une illusion.


Entre deux hommes qui n'ont pas l'expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près.

Il n'y a rien de plus proche de la véritable humilité que l'intelligence. Il est impossible d'être fier de son intelligence au moment où on l'exerce réellement. Et quand on l'exerce on n'y est pas attaché. Car on sait que, deviendrait-on idiot l'instant suivant, et pour le reste de sa vie, la vérité continue à être.


L'objet de la recherche ne doit pas être le surnaturel, mais le monde. Le surnaturel est la lumière ; si on en fait un objet, on l'abaisse. 

Simone Weil, La Pesanteur et la grâce.

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