"La Nuit kurde", une histoire de l'antisémitisme européen

Soupe d'anguille, toujours : Cherchant sur la toile s'il n'existait pas, à défaut de vidéo, de photographie de ce ballet kurde, je tombe sur la mention d'un opéra, drame en trois actes et un prologue, datant de 1927, intitulé La Nuit kurde, d'Alexandre Tansman, tiré du roman éponyme de Jean-Pierre Bloch (qui écrivit lui-même le livret). Avant cela, en 1926, il est mentionné dans ses oeuvres une suite symphonique La Nuit kurde, que dirigea Pierre Monteux.

Alexandre Tansman est né à Lodz en 1985, dans une famille juive polonaise (cela peut avoir son importance pour La Nuit kurde, on verra pourquoi). En tout cas, il raconte lui-même, dans Une voie lyrique dans un siècle bouleversé (éd. L'Harmattan, 2005), sa lecture du roman et l'émotion qu'il en tira, le décidant à écrire cet opéra :




Vers 1925, lorsque j'ai lu le bel et émouvant roman de Jean-Richard Bloch, La Nuit kurde, j'ai été séduit par le côté de large humanité qui se dégageait de cette oeuvre, par ses potentialités d'action dramatique, par ses rebondissements lyriques se prêtant à de vastes fresques musicales, par le caractère général de l'idée dont la situation ethnique n'imposait aucune nécessité de couleur locale déterminée. Je me suis lié d'une grande amitié avec Jean-Richard Bloch, dont la vibrante sensibilité musicale et la profondeur des vues esthétiques étaient extrêmement attachantes. Sur ma demande, il tira un livret de son roman, et ainsi naquit mon drame musical, La Nuit kurde, [dont la réalisation en Allemagne a été empêchée par l'avènement de Hitler et qu'on a entendu jusqu'ici qu'à la radio]
Il n'existe pas, à ma connaissance, d'enregistrement ultérieur de cet opéra, qui ne semble pas avoir été joué, sauf par Pierre Monteux en Suite symphonique, et celle-ci ne semble pas avoir été enregistrée (Mais que fait le ministre de la Culture du GRK ?????). Décidément, Hitler nous emmerde encore aujourd'hui. Sur sa musique, que je ne connais pas, puisque Vladimir Jankélévitch l'admirait et fut un ami fidèle, c'est forcément un bon compositeur. Alexandre Tansman écrivit d'ailleurs lui aussi sur le philosophe, En lisant Vladimir Jankélévitch (texte publié dans le recueil cité ci-dessus).

Mais c'est un autre texte, tiré d'un cours ou d'une conférence, Y a-t-il une musique juive ? qui fait le lien avec la naissance du roman La Nuit kurde. Face à l'antisémitisme français et l'étonnante question d'alors, "pouvait-on être écrivain juif et écrivain français ?" Michel Trebitsch dans son étude De la situation faite à l'écrivain juif dans le monde moderne : Jean-Richard Bloch, entre identité, littérature et engagement raconte ainsi la naissance de l'écrivain Bloch :

« Je suis Juif, je suis Français » : l’affirmation civique et patriotique qui traversera toute sa vie est aussi une affirmation littéraire. C’est un refus délibéré d’assignation face aux clichés de la « littérature juive » (notamment du « théâtre juif ») sous lesquels vient se nicher un antisémitisme implicite, du moins un mélange ambigu de philo et d’antisémitisme. Gide, qui est obstinément intervenu pour faire publier « Lévy » dans la NRF, découvre « avec désespoir » que « Jean Richard », le pseudonyme de Bloch, « sont les prénoms d’un Weil ou d’un Kohn ». Romain Rolland, soulignant l’atmosphère d’étrangeté qui exsude d’Et Compagnie, ajoute : « Votre œuvre doit être lue par tous les Juifs, en jargon juif ». Cette idée du « jargon » (mais s’agit-il de l’hébreu, du yiddish, du judéo-alsacien ?), même Bloch l’intériorise, constatant que les Juifs de France l’ont oublié ou marquant sa différence avec les Juifs orientaux, « qui, jusqu’ici, n’ont rien voulu savoir, même pas la langue française ». La question centrale de la langue est la clé de la distinction entre « littérature juive » et « littérature française » fondée sur l’opposition entre l’acquis et l’inné. « Je ne nie point, certes, le grand mérite de quelques œuvres juives », note Gide dans son Journal de janvier 1914, « mais combien les admirerais-je de cœur plus léger si elles ne venaient à nous que traduites».
Et dire que toute une frange d'intellectuels contemporains n'a de cesse de nous rebattre les oreilles avec l'antisémitisme, supposé essentiel, de l'islam... Cela dit, aujourd'hui, il ne semble nullement gênant de se demander sur la voie publique : "Peut-on être musulman et français ?" )En tous cas, La Nuit kurde serait née de cette déchirure :

C’est en ce sens qu’il faut faire une place à part à La Nuit kurde, commencé en 1920, publié en 1925. Cet étrange conte oriental, au rythme de verset biblique, est l’histoire, dans une Asie mineure mythique et ancienne, d’une bande de pillards kurdes attaquant un village de chrétiens grecs nestoriens. Le héros, Saad, lui-même fils d’un chef kurde et d’une esclave chrétienne, tombe amoureux d’une jeune fille du village, mais c’est la mère de celle-ci qu’il viole et tue, dans un acte symbolique de cannibalisme et d’inceste. Lévy disait l’assimilation, au prix de la perte d’identité ; Et Compagnie, et l’amour impossible de Joseph Simler et d’Hélène Le Pleynier, introduisait la faille entre identité et assimilation ; La Nuit kurde, dans un ailleurs mythique, est le constat tragique de l’identité impossible. Si le livre fait figure d’OVNI, alors qu’il résume à lui seul cette expérience ultime de métaphorisation et de subversion des genres que révèle son sous-titre de « poème romanesque », c’est parce qu’il est littérairement sans descendance. Et parce qu’il est aussi le constat de l’altérité irréductible.
Si nous devons vraiment La Nuit kurde à l'antisémitisme français, il y a décidément un destin funeste sur cette oeuvre, dont l'opéra, nous l'avons vu, ne put être monté dans l'Allemagne devenue nazie (un juif français et un juif polonais comme co-auteur, cela devait évidemment faire beaucoup).

Quant au canevas du roman, il est apparemment peu flatteur pour les Kurdes, mais il fut écrit en 1925, dix ans après le génocide des Arméniens et des Syriaques et l'histoire doit s'en inspirer largement. Est-ce un roman de plus dans le genre "aventures exotiques et coloniales" qui vise à déplacer sur "l'autre", "l'indigène", ses propres tourments et fantasmes, comme le laisse supposer cette histoire "symbolique de cannibalisme et d’inceste" , qui, "dans un ailleurs mythique, est le constat tragique de l’identité impossible", celle de l'auteur ? En fait, cet Orient mythique paraît rêvé comme une patrie perdue pour l'apatride, et dans une longue lettre à la France et aux Français, Jean-Richard Bloch explique pourquoi, irrésistiblement :

Mon esprit, brusquement délivré de ses liens, m’entraîne vers d’autres pays et d’autres climats, là où trempent les origines de ma race, où mon cœur réside en secret, où m’appelle ma nostalgie.

Ah ! France que j’aime tant, Français au milieu desquels j’ai, si volontiers, si ardemment, vécu et combattu, je voudrais me dire né de vous et semblable à vous. Mais le langage des affinités parle plus haut que ma volonté.


et que

quand sir Kenneth, le chevalier du Léopard Couchant, s’entretenait avec l’émir Kurde, mon assentiment n’allait pas au baron chrétien.

Autre queue de poisson tirée de la soupe d'anguille, en effet, le chevalier du Léopard couchant et l'émir kurde sont les héros du Talisman de Walter Scott, un roman des Croisades dont Saladin n'est pas la figure la plus insignifiante, (je ne manquerai pas de vous en faire part quand je l'aurais reçu et lu). En attendant, entamons la lecture de La Nuit kurde, et voici tout d'abord le prélude complet de ce qui devait s'appeler tout d'abord La Journée kurde et devint La Nuit (je ne sais pourquoi ce changement, mais cet assombrissement est peut-être lui aussi très" symbolique") :


Prélude à la « Journée Kurde »

Europe, 15 avril 1923

Quelle forte émotion m’a accueilli ce matin dans l’enclos ? Toutes les senteurs de l’été m’y attendaient. Juillet est un maître architecte ; il sait disposer les parfums en grands édifices, comparables à ces charpentes de fêtes publiques qu’il faut replier sitôt montées.

Aujourd’hui la cathédrale des odeurs a pour pavé la terre mouillée qui sent le pain. Il pleut depuis deux jours. Le calcaire se fendillait déjà sous le soleil ; la pluie est enfin venue ; et la terre s’est gorgée d’eau, rendant à la fois une odeur de four chaud et d’aisselle heureuse.

Je suis sorti, et je l’ai sentie molle sous mon poids. Une brise semeuse de pollens caresse son épiderme. C’est à cette hauteur que l’herbe se dresse ; elle enfonce ses baïonnettes dans l’air bas et tiède ; chacune d’elles porte à sa pointe extrême une goutte d’eau, goutte de sang ; par chacune de ces petites blessures la matinée humide laisse couler un peu de sa vie et de son arome.

Puis vient l’encens du temple : l’œillet étend à mi-hauteur son nuage de vanille flottante. Un degré plus haut se développe le chèvrefeuille, qui a la charge de jeter dans cette atmosphère la couleur et l’éclat du vitrail. Et maintenant, Sybilles qui vous tordez dans les pénombres de la voûte et des coupoles, c’est pour le fard de vos quarante ans et pour la vapeur de vos trépieds que mes dernières roses exhalent leurs magnificences monstrueuses de beautés mûres ; elles soutiennent de leur incantation l’atmosphère magique que vous faites régner dans les hautes parties de ma cathédrale.

Mais il manque le couronnement de l’édifice. La longue allée de tilleuls blancs est en fleurs. Elle m’appelle. Voici le faîte, voici la nef, voici les tours et les flèches. Je reconnais à présent ce qui m’a fait sortir de la maison ; c’est l’harmonie du tilleul jetée sur le jardin comme un dôme. J’obéis à cet ordre, je m’avance, je ne m’étonne pas de sentir l’air qui entre en vibration au ronflement du grand orgue ; je lève les yeux ; mais en ai-je besoin ? Est-ce que je ne sais pas que toutes les abeilles de la ruche tourbillonnent autour de ma tête ? Chaque corolle d’argent contient à la fois l’épice suprême du désir et ce désir en personne, petite vie brune et bourdonnante dont l’ivresse comblée ne dépasse pas la mienne.

A ce moment j’ai tourné le regard vers l’horizon, là où la grande épaule du plateau arrête la vue. Une nuée semble naître de la terre elle-même ; elle s’élève verticalement et envahit le ciel ; sa couleur est ce bleu noir où s’amassent les violets déchirants de la foudre. Le vent d’Ouest, le vent qui vient de l’Océan, la pousse sur nous. Je prévois l’ondée fouettante que réclame encore le guéret. Mon esprit, brusquement délivré de ses liens, m’entraîne vers d’autres pays et d’autres climats, là où trempent les origines de ma race, où mon cœur réside en secret, où m’appelle ma nostalgie.

Ah ! France que j’aime tant, Français au milieu desquels j’ai, si volontiers, si ardemment, vécu et combattu, je voudrais me dire né de vous et semblable à vous. Mais le langage des affinités parle plus haut que ma volonté.

Regardez-moi pourtant. Je suis un homme de chez vous. J’ai été élevé dans l’amour de vos vertus et dans la tendresse pour vos défauts. Mon père, qu’on prend pour un général en retraite et que les gendarmes saluent sur les routes, mon père s’est enfui de la maison paternelle pour devenir le petit moblot de l’Yonne. Ses premières leçons nous ont été données devant la maison des Jardies, où il nous racontait la légende de Gambetta avec sa bonne foi d’honnête homme ; ma mémoire ne les sépare pas de ces matinées de mai où il nous menait voir les beaux cuirassiers manœuvrer sur le champ d’entraînement de Bagatelle, comme de ces matinées de septembre non plus, où nous arpentions à ses côtés la glaise de la Brie afin de ressusciter, lieue par lieue, les heures sanglantes de Champigny.

France, j’ai aspiré avec passion la science que vous distribuez à vos fils dans vos lycées J’ai été formé par les écrivains que nos maîtres offraient alors au respect de nos camarades. Daudet, ce Murillo de votre littérature, a bercé mes quinze ans avec ses sentimentalités ; Anatole France m’a secrètement initié à l’ironie de l’intelligence qui juge ; Maupassant m’a été donné pour le modèle de la parole nette et juste.

Vous m’avez assigné, comme à tous vos autres enfants, le but moral qui est celui de vos honnêtes gens ; vous m’avez proposé la vertu de Sénèque tempérée par la douceur que Renan attribue au Galiléen. Vous avez eu soin de placer dans, mon esprit Pascal auprès de Voltaire, et Rabelais à côté de Calvin. J’ai su de vous qu’il faut mourir pour la liberté, sans jamais oublier que la tolérance est la première des vertus et l’élégance la première des qualités.

Et quand arrivaient les vacances, tout votre territoire, ô ma France, s’étendait comme une confirmation vivante de cette loi. Des falaises bretonnes jusqu’aux lacs noirs des Vosges, depuis les grands alignements mélancoliques des Landes jusqu’aux vigueurs du Dauphiné, j’ai entendu et vénéré la voix de votre unité.

J’ai écouté vos paysans, causé avec vos ouvriers, ri avec vos commis-voyageurs. Les vieux murs de vos parcs d’Ile-de-France, les horizons mouillés de Chantilly, les plateaux tristes de Palaiseau, les meulières ardentes de Triel sont inextricablement mêlés à tous mes souvenirs.

D’où vient donc qu’à mon insu mes premières préférences m’aient toutes entraîné loin de vous ?

Les premiers hôtes spontanés de mon cœur ont été le petit roi de Galice et Lorenzaccio. A son tour Fabrice del Dongo y a pénétré. Et quand sir Kenneth, le chevalier du Léopard Couchant, s’entretenait avec l’émir Kurde, mon assentiment n’allait pas au baron chrétien.

Mais le jour où j’ai trouvé sur les quais et acheté pour quelques sous le Livre de la Jungle, ma destinée m’a été révélée. Il manquait à mon toit un signe qui marquât où soufflait le vent. J’ai reconnu ce jour-là que le vent ne cessait de me désigner l’Orient.

Ne croyez pas que je n’aie pas lutté. Je ne me suis pas borné à me nourrir de vos classiques, avec enthousiasme et gravité. Je me suis plié à tous vos caprices. Quand la fantaisie vous en est venue, j’ai, moi aussi, cru vivre avec Raskolnikoff et me prendre de passion pour le Prince André. Mes premiers voyages hors de votre sol ont été conformes aux leçons que vous donniez à vos jeunes gens d’alors ; ils ont été pour Van Eyck et pour Rembrandt, pour les musées de Berlin, les orchestres de Munich, les docks de Hambourg, et je suis allé à Copenhague admirer une capitale où Rodin était déjà tenu pour un maître.

Mais, un jour, celle qui me connaissait mieux que je ne me connais m’a dit en souriant : Quand songerez-vous à aller en Italie ? Pourquoi aurais-je eu cette idée ? La Lumière ne nous venait-elle pas du Nord, de compagnie avec la Bonté ?

Pourtant ma seule qualité est peut-être de ne pas nourrir de méfiance envers ceux qui m’aiment. Qu’ajouterai-je de plus ? Qu’un soir de la fin de l’été, le dôme de Milan m’est apparu à l’horizon comme un grand voilier transparent au-dessus d’une mer de maïs ? Qu’une autre fois la pleine lumière du printemps toscan m’a assailli au débouché de ce tunnel qui perce la crête des Apennins ? Il suffit de quelques détails heureux pour convertir des inclinations en actes.

Ces gestes ou ces passions, un de mes camarades les discernait quand, remontant à notre cantonnement des Berici, après quelque conférence au service cartographique de Vicence, il me disait, sur ce ton d’humour charmant qui peut être le sien : Vraiment, cher ami, vous exagérez ; vous êtes plus Italien qu’eux.

Le jour où j’ai connu l’Italie, a commencé ma grande infidélité française. Car ce jour-là j’ai appris qu’il existait un pays où les villes, la rue, la foule, l’expression des visages, le sourire des femmes, l’air du temps et la couleur des choses étaient conformes à mon vœu. C’est ainsi que j’ai découvert trop tard le pays où mes quinze ans auraient eu la liberté de se consumer de passion sans être en même temps consumés par la honte. J’ai découvert que mon bonheur commençait où commence le soleil, et que ma destinée ne pouvait être qu’une destinée méditerranéenne.

Mais l’Italie elle-même ne m’est jamais apparue qu’à la façon d’un seuil. Sans l’avoir encore dépassé, je sais sur quoi il ouvre. Il donne sur les seules parties du monde où je cesserais de me sentir un étranger. L’Italie est le parvis du continent de la passion.

Affirmation peu scientifique, les esprits scrupuleux auront le droit de me demander compte des sources de ma conviction.

Je leur avouerai sans pudeur qu’elles sont parfaitement imaginaires. D’excellents artistes y ont avant tout contribué, de Stendhal à Kipling, en passant par Delacroix, Gobineau et Loti. Je concéderai même un fort avantage à ces esprits scrupuleux en leur racontant ce qui m’est advenu avec un de ces écrivains-là. Il n’y a pas tant d’années de cela, je ne connaissais Gobineau que de nom. Si le reproche en doit aller à quelqu’un, qu’il retombe sur mes compatriotes, qui n’ont pas encore distingué en lui un des meilleurs esprits et des plus excellents prosateurs du siècle dernier. Et si ces pages trouvent encore un lecteur dans un siècle, nos petits enfants apprendront avec surprise qu’un Français moyennement cultivé de notre époque a été redevable au hasard de connaître les Nouvelles Asiatiques.

Un ami m’avait prêté le volume dans la journée. A trois heures du matin j’achevais la lecture de l’Illustre Magicien. L’agitation où cette lecture peut jeter un homme doit être expliquée aux Français de 1920. Il viendra un temps où nulle personne lettrée n’ignorera plus que ce conte exalte un des instincts les plus profonds de l’humanité, encore qu’un des plus étrangers à l’occident chrétien. C’est l’instinct de départ que je veux dire.

La grandeur de l’Orient vient de ce qu’il ose conseiller au croyant, une fois au moins dans sa vie, le dépouillement absolu. Pas de musulman dévot qui ne sache que sa foi lui commandera un jour de trancher avec ses aises et de renoncer à ses biens. Il sait qu’il devra, ce jour-là, plonger à son tour dans les bas-fonds de la société ; il deviendra l’égal du dernier mendiant ; il abandonnera son pays natal, les gens qui l’ont vu riche et heureux ; il prendra la route, il « marchera la route », sans escorte, sans argent, sans bagages, sans honneurs, privé même du nom qui rappellerait sa famille et ses alliances, réduit à la compassion de son prochain, uniquement tendu vers le but d’un pèlerinage que les conditions de la vie mettaient souvent à des années de distance. S’il meurt en chemin, il sera enterré là où il se sera couché ; un tertre anonyme abritera ses restes. Mais il sait aussi que, toute misérable qu’elle apparaisse, cette agonie lui ouvrira le paradis avec plus de certitude que s’il achevait ses jours dans sa maison, entouré du parfum des plus éclatantes charités. L’Occident n’a jamais demandé à ses fidèles de courages aussi terribles ni aussi efficaces.

L’Occident se contente du capitonnage, des libéralités prudentes. Il ne touche ni au rang social ni au bien-être du foyer. Il ne force jamais l’homme à revêtir physiquement sa propre nudité. Il ne le pousse jamais sur la route. Il n’ose en faire ni un vagabond ni un anonyme. Il ne l’expose qu’avec modération aux hasards de la bienveillance d’autrui. Il ne le dépouille jamais, si ce n’est en esprit, des attributs de sa fausse grandeur. Du moins il fait de cet arrachement le privilège de quelques moines. L’Occident n’enseigne pas que tout être humain est digne de ce sacrifice, et qu’il y est même obligé. Il ignore que le moindre laïc peut devenir à ce prix un saint homme, lui aussi.

Un occidental aura donc quelque peine à comprendre l’espèce de délire qui m’a saisi au récit de Gobineau. A quoi a-t-il tenu que je ne me lève de mon lit et ne quitte furtivement le logis confortable où je menais, à l’abri des neiges de mars, mon existence de bourgeois français ?

Les Italiens, peuple au quart africain et au quart asiatique, sont les seuls occidentaux au milieu desquels il serait loisible de mener la vie errante. Leur ardeur, leur désintéressement et leur simplicité les préservent de la méfiance. Quel accueil la grand’route de chez nous réserverait-elle à un vagabond d’idéal, sans papiers, sans argent, sans but positivement avouable ? Quel écho un nomade éveillerait-il dans la conscience d’un maire ou d’un gendarme français si, répondant à leur interrogatoire, il leur déclarait qu’il ne poursuit d’autre objet que d’accomplir un vœu de sagesse et d’humilité, qu’il ne désire d’autre bonheur que de se perdre dans l’immense anonymat tendre de l’humanité ?

Quand un homme a été ébranlé à plusieurs reprises par des secousses de ce genre, alors il se prend à examiner les liens qui l’unissent à la civilisation environnante. Dès ce moment il est voué au départ éternel.

J’imagine qu’avec tout leur talent ou leur génie Rimbaud, Gauguin ou Stevenson ont été, à leur façon, des Wanderer mordus par le même besoin. J’imagine aussi, sans preuve certaine, que c’est dans cet instinct qu’il faut chercher la raison qui pousse les explorateurs des régions polaires à s’enfouir sauvagement, pendant des années, hors des atteintes des mœurs, de la société et de l’homme. Les Franklin, les James Ross, les Shackleton, les Nansen et les Nordenskjold recrutent sans doute leurs équipages parmi des nomades et des saints hommes de cette espèce secrète.

Partir, s’enfouir ; - la route et le cloître ; - le pèlerinage à la Mecque ou l’hivernage dans la banquise, - termes extrêmes d’une aspiration identique, qui est à la base de la purification.

Les esprits superficiels ne trouveront peut-être qu’un rapport froid et allégorique entre les différents éléments qui composent ces pages. D’autres, plus subtils, auront saisi leur unité intime. La nouvelle de Gobineau n’a si violemment agi sur ma nature que parce qu’elle éveillait précisément des résonances anciennes. Que je ne doive mon penchant pour l’Orient qu’à des œuvres d’imagination, je n’en ai cure ; elles ne pouvaient me communiquer un entraînement qui n’existât pas en moi. Si, à de certaines lectures, mon esprit chasse sur ses ancres comme fait, sous un coup de typhon, un navire ancré en rade, c’est que, par cette déchirure de la nuée, je reconnais au loin les falaises de ma terre natale, - ce continent de la passion dont je parlais en commençant.

… Pendant que j’écrivais ces lignes, le matin est devenu le soir ; la brise semeuse de pollens, qui caressait tout à l’heure la terre moite, est devenue tempête de surroi ; le rocher sur lequel ma petite maison s’accroche s’est enveloppé à plusieurs reprises du sanglot des rafales ; les abeilles ont depuis longtemps regagné la ruche, et les senteurs, dont la symphonie savante m’avait appelé dehors se sont, depuis longtemps aussi, fondues en une seule articulation, l’odeur rnâle du vent de mer.

Mais l’ébranlement de mon réveil n’a pas pris fin. La tempête a continué en force le travail que l’édifice minutieux du matin avait si bien préparé. J’ai perdu pied sous le vent qui me pousse. J’ai passé une journée de plus infidèle à ma France chérie, dans le pays fabuleux de mes origines. J’ai vécu toutes ces heures-ci dans un autre monde que le vôtre, hors de vos coutumes, loin de votre douceur, dans un univers qui ne connaît ni le scepticisme ni l’ironie, et accepte de mourir pour sa liberté, dès lors que c’est la liberté de sa passion. Et telle a été l’intensité de ce rêve éveillé, qu’il restera maître de moi aussi longtemps que je ne m’en serai pas délivré par le moyen dont la femme s’affranchit de l’enfant qu’elle porte. Qu’on sache bien tout d’abord qu’il ne doit être question, dans le récit qui suit, d’exactitude, de couleur locale ni de mœurs fidèlement observées. Simple équipée d’une âme séparée de ses attaches, qui a jailli hors du temps et de l’espace à la rencontre de ses semblables (1).

JEAN-RICHARD BLOCH.

(1) Alors commence le récit appelé la Journée Kurde (à paraître aux éditions de la Nouvelle Revue française).



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