Burayka la sorcière

La Célestine, musée Picasso, Paris
On ne sait si Burayka, domestique du Kurde Alî Ibn Mah'bûn, était Kurde elle-même, mais le personnage ne manque pas de pittoresque et fait un peu penser à la rusée Heyzebûn, nourrice de Zîn et Setî, experte en divination, travestissements et intrigues amoureuses, vraie Célestine kurde, qu'Ahmedê Khanî a dû se délecter à dépeindre. La vieille Burayka semble un peu tout cela, mi-maquerelle mi-sorcière (en plus d'être impavide au combat), d'où le piquant de l'anecdote sur les "revenus illicites" qui suit :


"Il y avait dans notre armée un Kurde nommé Mîkâ'îl qui, au contact de l'avant-garde ennemie, avait été mis en fuite. Un cavalier franc le suivait, le touchait presque, et lui, à portée de sa main, hurlait et poussait de grands cris. Comme j'arrivais à lui, le France se détourna du cavalier kurde et s'écarta de mon chemin pour aller vers un groupe de nos cavaliers, qui se tenaient au bord de l'eau, non loin de nous. Lui donnant la chasse, je forçai mon cheval pour qu'il le rattrapât et me permît de le frapper de ma lance, mais il n'y réussit point. Le Franc, lui, sans se retourner vers moi, n'avait en tête que ces cavaliers réunis. Il finit par arriver jusqu'à aux, avec moi à ses trousses. Mes compagnons portèrent à son cheval un coup de lance, qui le cloua sur place. Mais ses compagnons à lui le suivaient de près, si nombreux que nous ne pouvions rien contre eux. Le cavalier franc fit demi tour, sur son cheval près d'expirer, retrouva ses compagnons, les ramena tous en arrière et s'en retourna avec eux. C'était le fils de Bohémond, le maître d'Antioche. Il était jeune et l'effroi avait empli son coeur. S'il avait laissé ses compagnons libres d'agir, il nous aurait battus et refoulés jusque dans la ville.


Pendant tout ce temps-là, une vieille servante, appelée Burayka et domestique d'un de nos compagnons, un Kurde du nom d'Alî Ibn Mah'bûb, se tenait debout au milieu des cavaliers, sur la rive du fleuve, ayant en main une cruche avec laquelle elle puisait de l'eau pour désaltérer nos gens. La plupart de nos compagnons qui se trouvaient sur la hauteur refluèrent sur la ville lorsqu'ils virent les Francs s'avancer en si grand nombre, mais cette diablesse resta plantée là, nullement effrayée par les graves événements qui se déroulaient.


La même Burayka me remet en mémoire autre chose. Ce n'est guère, il est vrai, le lieu d'en parler, mais un récit vous mène ainsi d'un point à un autre. Le maître de Burayka, Alî, très pieux, ne buvait pas de vin. Un jour, il dit à mon père : "Par Dieu, prince, je ne me sens pas autorisé à me nourrir sur les fonds publics, et ne veux manger que sur ce que gagne Burayka." Il s'imaginait, comme un sot qu'il était, que ces revenus illicites étaient moins condamnables que ce trésor public dont il était l'employé.


Cette servante avait un fils appelé Naçr, homme d'un certain âge et qui était, avec un nommé Baqiyya Ibn al-Uçayfir, intendant d'un domaine appartenant à mon père - Dieu le prenne en pitié ! Baqiyya m'a raconté cela : "Je revenais de nuit vers Chayzar, dit-il, avec l'intention de me rendre à ma maison, où j'avais à faire. Arrivé près de la ville, j'aperçus dans le cimetière, à la clarté de la lune, une forme qui n'était ni être humain ni bête sauvage. Effrayé, je m'arrêtai à quelque distance. Et puis je me dis : "N'es-tu pas Baqiyya ? Qu'est-ce ainsi d'avoir peur, devant un être isolé ?" Je déposai l'épée, le bouclier de cuir et la javeline que j'avais avec moi, puis m'avançai pas à pas, tout en entendant cette forme chantonner et parler. Quand je fus assez près, je bondis sur elle, tenant ferme le poignard que j'avais en main. Et voilà que c'était Burayka, la tête découverte, hirsute, chevauchant un roseau, hennissant et rôdant parmi les tombes. "Malheur à toi ! lui dis-je. Que fais-tu à pareille heure ici ? - De la sorcellerie." Je les vouai à l'exécration divine, elle, sa sorcellerie et, d'entre toutes, ce genre de pratique !"


Des Enseignements de la vie. Souvenirs d'un gentilhomme syrien du temps des Croisades, Usâma Ibn Munqidh, trad. André Miquel.


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