"On Vulnerable Ground", rapport de HRW sur Ninive (fin)

Le chapitre V aborde les "intimidations" par les autorités kurdes. Là, je dois dire qu'on trouve des pépites de grand comique (difficile par moment de pas tomber de sa chaise) mêlées à des faits plausibles concernant les méthodes musclées des Peshemergas ou Asayish pour lesquelles ils se sont fait aligner par HRW dans la Région du Kurdistan.

Il est rappelé que les minorités ont subi, sous le régime du Baath, une arabisation forcée. Cette fois, HRW mentionne que des membres de minorités craignent d'être assimilés par les Kurdes. Il est dit aussi que beaucoup de yézidis, par crainte des attaques sunnites, doivent consentir à soutenir le GRK. Et le rapport nous énonce comme ça que "la racine du problème" est que les leaders du GRK dans leur presque totalité considèrent que "les groupes minoritaires sont kurdes". On peut déjà rassurer HRW : Les Kurdes ne voient pas les chrétiens comme kurdes, ils attendent surtout que ces derniers se mettent d'accord pour se trouver un nom qui ne prendra pas 5 pages de leur constitution. Les Mandéens nouvellement réfugiés au Kurdistan ne sont pas considérés comme kurdes, pas plus que les Arabes ou les Turkmènes ou les Arméniens.

Mais voilà, se scandalise HRW : "Aucun des leaders kurdes avec lesquels HRW a parlé n'a reconnu – ou n'a semblé être au courant – que les Yézidis ou les Shabaks étaient des groupes ethniques minoritaires ou devaient prétendre à être traités comme tels. Ils voient les Yézidis comme les "Kurdes originaires" ou mentionnent les Shabaks en disant simplement les Kurdes shabaks."

Alors pour les Shabaks, je le répète, n'ayant pas entendu la langue qu'ils parlaient, je ne saurais trancher, mais si HRW avait pris la peine d'interroger ne serait-ce que quelques spécialistes des yézidis, il auraient constaté avec consternation que tous ces éminents universitaires commettent le même crime de négationnisme : je ne connais pas un chercheur sérieux qui ait pensé que les Yézidis étaient une autre ethnie que les Kurdes, hormis une petite frange arabe, qui vit dans deux villages bien précis : Ceux de Behshiqe et Behzanî, et qui parlent un arabe proche, paraît-il, de celui du Liban, ce qui a son intérêt étant donné les origines de Sheih Adî. Hormis cela, tous parlent kurmandji. HRW aurait simplement fait converser entre eux des Kurdes musulmans et yézidis, au lieu de parler en arabe avec des interprètes arabes, ils se seraient aperçus que quand Khasro Goran, l'ancien gouverneur adjoint de Ninive, leur dit que "la seule langue qu'ils parlent est le kurde", il n'affabule pas. Ou alors moi aussi, en parlant à Lalesh et Sheikhan, j'ai eu des hallucinations auditives en croyant m'exprimer en kurde.

Et donc, HRW pointe le fait que la constitution kurde votée le 24 juin 2009 mentionne explicitement les Kurdes, les Turkmènes, les Chaldéens, les Assyriens, les Ashourians (sic) – Ashourians = Assyriens en fait, et qui doit être mis là pour Syriaque-Suryoyo : non seulement ils se sont emmêlés les paluches avec Syriaques mais en plus ils mettent des virgules là où les députés chrétiens ont fait un esclandre pour qu'on les enlève, bravo – et le rapport souligne l'absence notable des Yézidis et Shabaks comme minorités ethniques distinctes.

De fait, les yézidis sont cités uniquement, dans la constitution du Kurdistan, comme une des religions du Kurdistan, avec le christianisme. Quant aux Shabaks, étant donné que Ninive n'est pas encore région du GRK, il ne doit pas y en avoir beaucoup dans les 3 provinces actuelles. Mais le ton de HRW est clair : Quiconque affirme que les yézidis sont kurdes ne peut que faire partie des oppresseurs de cette minorité. Le fait qu'apparemment, aucun député yézidi du parlement d'Erbil n'ait fait le même foin, à propos de la constitution, que les chrétiens, ne semble pas troubler HRW. C'est sûrement la terreur qui les fait se taire...

Une fois la "violence" constitutionnelle et linguistique abordées, on passe aux faits de violence exercées dans la région de Ninive. Il est dit que les autorités kurdes "ont parfois durement réagi envers les yézidis et shabaks qui résistaient à ce qu'on leur impose l'identité kurde. Si c'est le cas, c'est vraiment beaucoup de fatigue pour rien, car je ne vois pas trop ce qu'on peut imposer aux yézidis pour les kurdifier davantage qu'ils ne le sont. Quant il y a hostilité de groupes yézidis envers ceux qu'ils appellent "kurdes", c'est en fait une méfiance envers l'islam, tout comme les Kurdes alévis du Dersim, zazas ou kurmanj, se méfient de ceux qu'ils appellent les "Shaféites", qu'ils soient zazas ou kurmandj. Et ainsi donc, que des groupes politiques yézidis soient contre le rattachement de Sindjar ou Sheikhan au GRK est une chose avérée (qu'ils soient plus ou moins alliés, au gré des circonstances, à des mouvements arabes irakiens, comme les chrétiens opposés au Conseil chaldéen etc., est aussi une possibilité). Évidemment, ce n'est pas une raison pour approuver les agissements des pro-Kurdistan ou des Asayish, quand ils utilisent les mêmes méthodes qui leur ont été reprochées dans de précédents rapports, concernant le GRK. Deux opposants politiques du Mouvement yézidi pour le progrès et la réforme (6 174 voix aux élections, 1 siège réservé en vertu du quota des minorités, le reste des yézidis ayant majoritairement rallié la Liste Fraternité kurdo-chrétienne) ont été arrêtés par les Asayish en mai 2007, qui ont voulu les obliger à se déclarer "kurdes" ou être considérés comme terroristes. Je dois dire que le dialogue retranscrit de façon indirecte a quelque chose de surréaliste, car je suppose que les crétins d'Asayish auteurs de ce beau fait d'armes parlaient en kurde et sans doute aussi Wagid Mendo Hamo (un nom qui sonne pas du tout kurde, comme on voit), interrogé par eux.

Ainsi les Asaysih demandent : Quelle est ta langue ? Ledit Hamo, têtu comme un Kurde – nan j'l'ai pas dit – répond : "Le yézidi." L'Asayish répond : "Non ! Les Yézidis n'ont pas de langue. Les Yézidis parlent kurde." Hamo leur balance qu'ils auront beau le tuer une centaine de fois, jamais il ne dira qu'il est kurde. Il a bien raison, les Kurdes les yézidis, faut les prendre par la douceur.

Mais la reconstitution imaginaire du dialogue a de quoi laisser songeur : – Tu kurd î. – Ne, ez êzdî me. – Tu çi dipeyvî ? Zimanê te kurdî ye. – Ne. Zimanê min êzdî ye.

Et ainsi de suite, durant des heures...

Bref il est battu, on lui casse les côtes, falaka pour varier, on le met en cabane deux mois, un juge irakien le relâche en octobre, sans enquête. Idem en 2008 pour un certain Murad Kashtu, accusé de travailler avec les Arabes et sommé de changer de bord, et un raid d'Asayish déguisés en policier (ce qui est plus malin que de garder son uniforme) au domicile d'un Shabak, Hussein Majid qui a été arrêté, torturé, et a pu s'échapper.

HRW mentionne un flyer qui circulait à Sindjar disant que "Shingal est un cimetière pour ceux qui veulent le démembrer du Kurdistan" mais ils ne précisent pas si les auteurs du flyer étaient eux-mêmes des yézidis de Sindjar ou des officiers venus du GRK. HRW évoque des cas de manifestations interdites, ou des intimidations politiques pour "manque de loyauté envers le Kurdistan" et "insulte aux dirigeants kurdes".

Lors de la campagne électorale fin 2008, pour les élections provinciales de janvier 2009, l'ONU a recensé des cas d'intimidations et de menaces de mort contre les supporters de Qusay Abbas, le leader du Parti démocratique shabak. Les Assyriens (ou chaldéens ?) membres des milices de villages financées par le GRK ont été informés qu'ils avaient intérêt à voter Fraternité s'ils ne voulaient pas perdre leur job.

Mais là, je ne vois pas comment, tant que les milices armées seront plus celles d'un parti que d'un État, faire comprendre aux Kurdes que loyauté professionnelle et opinion politique sont deux choses différentes. C'est la même chose pour les ex-membres de l'UPK qui sont passés à Goran et se plaignent d'avoir été virés de certains postes, surtout les postes sécuritaires. D'un autre côté, je comprends que les Peshmergas à Ninive se méfient des infiltrations. Mais c'est surtout que le clientélisme n'a pas encore laissé le pas aux "tous égaux devant l'administration", à l'intérieur du GRK comme en dehors. Ainsi les chrétiens réfugiés dans des complexes bâtis avec les sous du GRK se sont vu de même "recommander" de voter Fraternité ou de débarrasser le plancher. Et là dessus, je vois très bien la candide bonne foi des Kurdes : "Ben quoi ? On les héberge, on les paie, et on devrait accepter qu'ils marchent pour nos ennemis ?" Système féodal pas mort...

HRW conclut cependant que la Haute Commission électorale irakienne a enregistré un certain nombre de plaintes pour irrégularités mais que, comme pour les élections kurdes, les cas n'ont pas été en assez grand nombre pour influer sur le résultat des élections. Ce qui est fréquent, en Irak comme au Kurdistan. Les élections sont correctes, c'est accepter le résultat des urnes qui pose ensuite problème.

Vient enfin les "recommandations" finales de HRW au GRK et là je conseille aux gens qui connaissent un peu le sujet de s'asseoir avant :

– Modifier la constitution kurde pour une reconnaissance légale des Shabaks et des yézidis en tant que minorités ethniques.

Nonobstant le fait que HRW n'a pas demandé leur avis à l'ensemble des yézidis (leur rapport apparemment dispensant d'un référendum), nonosbtant le fait que le Parlement d'Erbil peut décider constitutionnellement que les yézidis ne sont pas kurdes, voire auvergnats ou malgaches, ça ne changera guère les faits têtus, nonobstant que HRW se propose donc de rendre anticonstitutionnels ou négationnistes l'ensemble des travaux sur les yézidis accomplis depuis le siècle dernier, du Père Thomas Bois jusqu'à Kreyenbroeck et d'autres, on aimerait avoir, de la part des éminents kurdologues de HRW, la définition de ce qu'est un Kurde. Ça nous aiderait fort à comprendre pourquoi les yézidis n'en sont pas...

– Cesser la répression des organisations de la société civile et politique opposées à la politique kurde dans la région.

– S'assurer que les minorités peuvent participer pleinement aux affaires publiques sans crainte de représailles pour leurs opinions politiques. Mettre fin aux détentions arbitraires.

Il n'y a que des minorités à Ninive, si bien que ce sont les Kurdes musulmans qui doivent y être sous-représentés. Difficile, donc, de les empêcher de participer aux "affaires publiques", il n'y aurait plus grand monde. J'aurais plutôt préconisé la liberté d'opinion et d'expression de façon générale, même pour les responsables officiels.

– Lancer des enquêtes indépendantes et impartiales contre des individus, dont les forces de sécurité kurdes, soupçonnés de meurtre, de passages à tabac et de torture contre les minorités. Rendre les résultats publics, sanctionner ou poursuivre si nécessaire,les officiels qui ont autorisé ou usé eux-mêmes d'un usage excessif de la force.

– Cesser de financer des milices privées pour assurer la sécurité publique des villages de minorités.

Par "privées", HRW entend sans doute GRK, ce qui est un peu exagéré, le Kurdistan étant une région fédérale et pas une entreprise de gardiennage ; il fait suivre cela d'une demande de consultation locale des minorités pour la mise en place de leur protection et l'emploi d'officiels issus de leurs communautés, "en accord avec les procédures existantes du ministère de l'Intérieur irakien".

J'ignore quelles sont les procédures de l'Intérieur à Bagdad, peut-être celui des milices tribales sunnites issus des insurgés ralliés. Mais c'est, en somme, strictement le même système que celui qui existe, sauf que ce serait sous tutelle de Bagdad et non d'Erbil. Si l'on se reporte aux résultats des élections de janvier 2009, où l'on voit que dans les régions revendiquées par les Kurdes, leur liste est majoritaire, il n'est pas sûr que la majorité des minorités soit satisfaite de la permutation. Mais demander aux habitants s'ils veulent dépendre d'Erbil OU de Bagdad reviendrait à commencer d'appliquer l'article 140, ce qui ne semble pas rentrer dans les options possibles de HRW.

– Permettre à des organisations de droits de l'homme irakienne indépendantes de travailler sans restriction dans la plaine de Ninive.

– Un expert indépendant des Nations Unis sur les minorités est "invité" à donner son avis "impartial" sur la situation des communautés de Ninive.

L'ONU à vrai dire, en la personne de Staffan de Mistura, a déjà donné son avis en juin 2008, avec un rapport dont le premier volet a naturellement mécontenté toutes les parties sur la question cruciale, qui est celle du devenir politique et administratif de ces régions, et d'un éventuel référendum sur lequel HRW, ne rechignant pourtant pas aux recommandations législatives et constitutionnels envers les Kurdes, se tait prudemment. Il ressort pourtant de toute cette gabegie entre deux administrations rivales se disputant une région que l'auto-détermination des habitants réglerait une fois pour toute le problème ; à moins que l'ONU, fertile en solutions bancales, préconise, comme pour Kirkouk, un "statut spécial", un de plus.

Au gouvernement irakien, HRW recommande :

– De protéger les minorités à tous les niveaux, dont l'administration locale et régionale.

– De créer une commission d'enquête indépendante pour déterminer les responsables de la mort de 40 Assyro-Chaldéens en 2008 et le déplacement qui s'en est suivi de 12 000 chrétiens. Cette enquête ne devra pas uniquement identifier les meurtriers, mais examiner aussi les défaillances des services de sécurité dans la prévention de ces attaques.

Quand il fustige les "défaillances" des forces de sécurité, c'est à se demander si HRW se rend bien compte du "terrain de Mossoul", eux qui non seulement, "par sécurité", se sont abstenus d'y aller, mais ne se sont même pas rendus à Sindjar, pourtant bien moins dangereux...

– D'enquêter de façon indépendante et impartiale sur tous les meurtres, violences et tortures contre les minorités.

Aux États-Unis :

– Sommer les gouvernements kurdes et irakiens d'enquêter sur les allégations de manquements aux droits de l'homme contre les minorités, de la part des officiels kurdes et arabes.

– Insister auprès du gouvernement irakien du besoin d'une enquête indépendante et approfondie sur le meurtre des 40 chrétiens de Mossoul fin 2008.


D'habitude, quand il aligne le GRK, HRW est reçu et remercié par le gouvernement kurde qui promet de s'amender. Mais là, cette fois-ci, allez savoir pourquoi, HRW n'a pas du tout été félicité, ni vraiment pris au sérieux après la publication de ce rapport. Le GRK a tout de même promis "d'enquêter" sur les exactions de ses forces, mais rétorque que si les minorités fuyant Mossoul et Ninive avaient si peur des Kurdes pourquoi se réfugient-elles en masse dans la Région du Kurdistan, pleinement administrée par leur supposés oppresseurs ?

Autre objection des Kurdes, le rapport présente toujours les "minorités" de Ninive comme toutes hostiles aux Kurdes ; pourtant le score de la Liste pro-Kurdistan en janvier dernier montre le contraire, tandis que les petits partis hostiles au GRK ne font que très peu de voix.

Quant à la soi-disante non-kurdité des Shabaks et des yézidis, le GRK rappelle à HRW que l'ONG n'est pas plus habilitée à trancher sur une appartenance ethnique que le gouvernement lui-même, et que c'est aux individus concernés de décider et que c'est pour ça qu'Erbil insiste sur la tenue d'un recensement (pour le moment reporté à maintes reprises par l'Irak). Et sur la tenue du référendum, pendant qu'on y est...

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