Update : la route de l'UE ne passe toujours pas par Mardin



En novembre 2004, l'assassinat par des policiers turcs d'Ahmet Kaymaz, âgé de 31 ans, et de son fils Ugur, âgé de 12 ans avait fait un certain bruit. Pour ceux à qui ça ne dit plus rien, un rappel des faits que je copie-colle ici (ou bien se reporter à ce post et à celui-ci).


En novembre 2004, dans le village de Qoser, (région de Mardin), Ahmet Kaymaz (31 ans et son fils Ugur Kaymaz (12 ans) ont été tués par les forces de sécurité turques, sur le pas de leur maison.

L'armée invoqua alors une opération anti-terroriste, et se borna à déclarer que des terroristes étaient morts lors de cette action militaire. Très vite cependant, l'âge du gamin et les témoignages de la famille et des villageois infirmèrent ces allégations.
Ainsi le frère d'Ahmet Kaymaz, Reshat Kaymaz avait déclaré à la presse :

“Mon frère était chauffeur, c'était ainsi qu'il faisait vivre ses enfants. Voici ce qui s'est passé : Un soir, mon frère et son fils Ughur sont sortis, ils voulaient conduire le camion. Quand soudain ils ont été la cible d'un tir nourri de la part de la police et de l'armée. Mon neveu a reçu 13 balles et mon frère sept. Ce sont des martyrs, tout le monde a pu voir comment un père et son enfant ont été criblés de balles… c'est un crime et j'appelle le monde entier à ne pas rester siliencieux et à mettre fin à la sauvagerie de l'armée et de la police turques...”
Ahmet Kaymaz était connu comme un membre du Parti de la démocratie du peuple (DEHAP) et des membres de sa famille avaient été incités à devenir gardiens de village, ce qu'ils avaient refusé. Les Gardiens de village sont ces milices de paysans kurdes, enrôlés plus ou moins de leur plein gré, pour combattre les membres de la guerilla, mais aussi les villages suspectés de sympathiser avec le PKK, et finalement les membres des partis successifs kurdes, HEP, DEP, HADEP, DEHAP, etc. Beaucoup d'exactions et de vengeances privées ont aussi eu leur part dans ces combats inter-villageois, et il est vrai que la "pression" exercée sur beaucoup de Kurdes, pour qu'ils s'enrôlent dans ces milices en ont amené un certain nombre à fuir à l'ouest du pays, ou en Europe, ou bien carrément dans la guerilla, l'Etat d'urgence qui régissait les régions kurdes en Turquie ayant toujours fait beaucoup pour le recrutement du PKK...
Bref, selon les rapports qui furent à cette époque publiés, c'est bien 13 balles que l'on dût extraire du corps d'Ughur, dont neuf d'entre elles avaient été tirées dans le dos, et à 0 cm du corps de l'enfant. La mère du gamin, qui avait assisté à la fusillade de sa maison, a affirmé avoir vu un officier de la Sécurité, le pied posé sur la nuque de son fils.

Quant à l'instituteur du village, accouru très vite sur les lieux au bruit des coups de feu, il corrobora les dires de la famille, réfutant également la possibilité qu'une arme retrouvée près du cadavre ait pu être utilisée par l'enfant. Selon lui, cette arme pesant près de 3 kilos était bien trop lourde pour la stature du jeune garçon. Autre fait troublant, et qui convient mal à l'équipement guerrier d'un terroriste, fût-il en classe junior, c'est que le gamin n'avait que des mules aux pieds (de ces mules qu'on laisse à l'entrée ou dans les cours et qu'on enfile ou retire dans les allées et venues autour et dans sa maison).
La présentation douteuse des excuses policières avait troublé les esprits pas trop sous-équipés en neurones et l'éditorialiste Mehmet Ali Birand avait écrit alors un papier vibrant d'indignation, et concluait que la route vers l'UE passait par Mardin...

Maintenant il est temps d'écouter votre conscience. Il est temps de passer au crible les rapports, de découvrir la vérité et de prouver que cela n'a pas été un assassinat. Nous sommes en train de parler d'un garçon de 12 ans, tué devant sa maison, alors qu'il disait au revoir à son père qui partait pour un autre trajet en camion. Nous parlons d'un père qui devait rester hors de chez lui pendant des mois pour joindre les deux bouts.

La vérité doit être faite. Personne ne doit être soustrait ou protégé de la justice. L'ensemble des lois que nous appelons les critères de Copenhague sont un choix de vie. En bref, ça s'appelle la démocratie. La démocratie est un régime qui doit s'appliquer à tous dans ce pays. Le gouvernement est confronté à un test de sincerité. Le moyen de prouver que la démocratie a réellement été instaurée en Turquie réside dans les efforts nécessaires pour enquêter sur le meurtre des Kaymaz. La route vers l'UE ne passe pas par Bruxelles mais par Kiziltepe, à Mardin.

Mais finalement, en avril 2007, les quatre policiers responsables de la tuerie avaient été acquittés à Eskishehir, même si une enquête parlementaire avait conclu à de "lourdes négligences" de la part des forces de l'ordre, lors de l'opération.

Et peut-être quelques affabulations en plus des "lourdes négligences"... Ainsi l'institut médico-légal d'Istanbul avait, dans son premier constat, établi que les balles retrouvées dans le dos d'Ughur Kaymaz avaient été tirées de si près qu'il était impossible qu'elles aient été reçues dans un combat de rue (par exemple en menaçant des policiers turcs armés d'un lancer de savates).

Les braves héros de la République ont tout de même allégué que le gamin était "grand pour son âge" : ça pouvait donc justifier un effroi tel qu'il faille plaquer le gosse sur le ventre, lui maintenir la tête du pied, et lui tirer 13 balles à bout portant dans le dos. Pas de leur faute si c'est si mal éclairé, ces villages kurdes... Manque de bol, le rapport indiquait que l'enfant était de taille "moyenne", dans les 1m60, ce qui n'est pas tout à fait une taille de basketteur...

Quant aux traces de poudre "retrouvées" sur les mains d'Ahmet Kaymaz et d'Ughur : décidément contrariant, l'institut avait refusé de les considérer comme des preuves formelles que les deux Kurdes avaient usé d'armes (non retrouvées) contre les policiers. Par contre, les médecins légistes n'avaient eu aucune difficulté à retrouver les armes qui avaient tiré les balles retrouvées dans les corps et même pu identifier à qui étaient ces armes...

Mais la Cour suprême a tranché : Mehmet Karaca, Yasafettin Açıkgöz, Seydi Ahmet Döngel et Salih Ayaz ont été une fois de plus acquittés, le tribunal jugeant que les quatre policiers avaient agi ou s'étaient senti "en état de légitime défense". Si les forces de l'ordre turques se sentent à ce point menacées par un chauffeur routier et un gamin de 12 ans, on imagine l'effet que doivent faire sur eux les forces du PKK. L'heureuse nation turque n'est pas près de gagner sa guerre sur les séparatistes kurdes avec des gars aussi émotifs...


'Stupidity, however, is not necessarily a inherent trait.'
Albert Rosenfield.

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