Sezgin Tanrikulu : "Les Kurdes ne croient plus en des solutions démocratiques"

Le 20 avril, Sezgin Tanrikulu, le président du barreau de Diyarbakir, qui s'était déjà vivement heurté au Premier ministre sur la question du kurde en Turquie, a accordé le 20 avril une interview au journal Zaman, que je n'avais pas encore traduit par manque de temps, mais qui est toujours d'actualité parce que la question kurde en Turquie fait du sur-place :

"- Lors de votre rencontre avec le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan vous avez eu une discussion sur "l'éducation dans la langue maternelle". Qu'entendez-vous par là ?

Cela recouvre différents aspects. "L'éducation de quelqu'un dans sa langue maternelle" signifie que c'est la langue utilisée à tous les stades de l'éducation. Mais "l'éducation de la langue maternelle" veut dire simplement l'apprentissage de cette langue. Même si je défend le droit à "l'éducation dans sa langue maternelle", dans les circonstances présentes, la Turquie ne peut parvenir qu'à un compromis sur "l'éducation de la langue maternelle". Mais le problème est qu'actuellement, en Turquie, il y a une objection catégorique formulée contre toutes les langues maternelles, excepté le turc. Le Premier ministre dit que seules les minorités ont le droit d'apprendre leur langue maternelle. [Seuls les groupes comptés comme non-musulmans ont le statut de minorités.]

Quelle est la situation en Turkey maintenant, que voulez-vous exactement ?

La Turquie a ouvert la voie pour l'apprentissage des langues maternelles, mais seulement dans des cours privés. Beaucoup de ces cours ont été fermés, d'ailleurs, en raison des règlements trop restrictifs. Ils étaient seulement ouverts aux gens de plus de 15 ans, et trouver des professeurs était très difficile. L'apprentissage d'une langue maternelle doit se faire dans toutes les écoles publiques. Il doit y avoir des cours facultatifs dans les écoles publiques. Nous demandons aussi l'ouverture de départements de kurde dans les instituts et les universités. De plus, tous les obstacles et restrictions à l'émission de programmes en langues autres que le turc doivent être levés. En ce qui concerne les programmes, il n'y a pas d'obstacles légaux, en vérité. La loi indique que ce type de programme est permis. Mais les réglementations du Conseil suprême de la radio et de la télévision (RTÜK) indiquent que cela ne peut être fait que par la TRT. Nous avons porté l'affaire devant le Conseil d'Etat concernant cette règle, mais notre dossier a été rejeté sur le motif que nous n'avions pas le droit de déposer une telle plainte.

Que s'est-il exactement passé lors de la discussion entre le Premier ministre et vous ?

Il disait que le problème n'avait qu'un caractère économique. Il nous a expliqué que les Kurdes pouvaient être présidents, Premiers ministres, et députés. Je lui ai répondu que la question avait aussi un caractère culturel, et que ce n'était pas seulement les Kurdes mais que quiconque, en Turquie, se sentait différent, devrait pouvoir apprendre, avoir accès à des programmes et des services dans sa langue. Alors le Premier ministre m'a répondu que j'avais tort et que ce n'était possible nulle part dans le monde, en donnant l'exemple de l'Allemagne. Mais j'ai répondu qu'en Allemagne il était possible d'apprendre le turc dans les écoles. Il a dit alors que les Turcs en Suède pouvaient seulement apprendre le turc dans des cours privés. J'ai répliqué en disant qu'en Suède, il était même possible d'apprendre le laze. Il m'a alors traité de menteur, et j'ai donc quitté la réunion.

Quand vous parlez de services publiques fournis en langue maternelle, suggérez-vous qu'il y ait d'autres langues officielles que le turc ?

La discussion ne porte pas là-dessus et il n'y a pas de raison qu'elle le fasse. Il n'y a qu'une langue officielle de la République turque, et c'est le turc. La situation de la municipalité Sur à Diyarbakir est très dramatique. Son conseil a rendu la décision de fournir des services en kurde. Le maire est passé en jugement pour avoir édité des brochures en kurde. C'est absurde. Si c'est un crime, alors les publications en anglais du ministère de la Culture sont aussi un crime. Le ministre de l'Intérieur a mené une enquête et a accusé la municipalité d'être utilisée comme une plate-forme politique. Aussi, le maire et son conseil ont été démis de leurs fonctions par le Conseil d'Etat. La Turquie ne doit plus jamais se laisser aller à de tels agissements.

Vous dites qu'il y a un rejet catégorique de la langue kurde,mais si nous considérons les demandes des Kurdes, comment trouver un compromis ?

En fait ce n'est pas là la difficulté. Des étapes doivent être franchies sur un plan culturel. J'ai mentionné celles se rapportant au kurde. Il y a une crainte, de la part de l'Etat et du gouvernement qui est : Que ferons-nous si tout le monde veut les mêmes dispositions ? Si nous commençons ainsi, est-ce que cela mènera au chaos ? Mais il n'y a aucune raison à cela. Si les gens obtiennent leurs droits, pourquoi demanderaient-ils plus ? Les Kurdes ne croient plus en des solutions démocratiques, et il y a un nombre considérable d'entre eux qui pensent que la lutte armée est légitime. Nous devons envisager les moyens de changer cette situation.

D'un côté, il y a une attitude de rejet total. De l'autre, celle de penser que la lutte armée est légitime. Pourquoi une troisième voie n'émerge pas ?

Les Kurdes ne dialoguent pas entre eux. Il y a un manque de tolérance. Aussi, en de telles circonstances, cela n'est pas possible. Ni l'Etat ni l'organisation [le parti hors la loi du PKK] ne le veulent. Il y a seulement des associations de la société civile mais, bien sûr, par nature elles n'agissent pas dans le même esprit qu'un parti politique. Mais oui, il y a un vide, de sorte qu'il est comblé par les associations civiles, et je pense qu'elles vont gagner en force.

Pourquoi certains groupes considèrent la violence comme légitime ?

En raison des politiques qui ont été menées envers les Kurdes. Depuis 20 ou 25 ans, il n'y a eu aucun changement apporté à la situation. Avec le temps, cela a amené certaines personnes à penser que sans les armes, nous aurions été éradiqués. Ce point de vue est devenu dominant. Je n'ai jamais pensé que la violence est légitime, mais elle a une légitimité sociale dans la région. L'Etat doit en être conscient et prendre des mesures en conséquence. Il est très important de redonner foi en des solutions démocratiques parmi la population. Cela renforcera son sentiment d'appartenance. Sinon, tout deviendra très difficile.

Si l'Etat applique une telle stratégie, qui devra en discuter ?

Il n'y a pas besoin d'interlocuteurs. Les seuls interlocuteurs sont les citoyens. L'Etat peut dire : "Je fais cela pour mes citoyens kurdes." Alors les ciotyens peuvent se tourner vers ceux qui pensent que la lutte armée est légitime et dirent : "N'ayez pas recours aux armes en notre nom." C'est seulement dans un climat démocratique que les Kurdes pourront dialoguer entre eux sans hypocrisie. Aujourd'hui, tous les partis kurdes sont hypocrites. Ils sont incapable de faire coïncider leur ordre du jour avec la société. C'est impossible dans de telles circonstances. Les Kurdes ne peuvent dire ce qu'ils veulent vraiment en raison de l'absence d'un climat démocratique.

Il y a eu de récents développements en Turquie, comme la demande de fermeture du parti AKP et des débats sur la situation économique. Mais la question kurde n'est que très peu à l'ordre du jour, non ?

C'est très exactement pourquoi nous avions décidé de nous rendre à Ankara. Avant ces événements, la question kurde était à l'ordre du jour et sérieusement débattue mais, par coïncidences --et il est intéressant de noter que quand la question kurde est à l'ordre du jour ce genre de coïncidences survient toujours -- la demande judiciaire de fermeture du parti AKP a été ouverte et les débats sur la question kurde reportés une fois encore. Nous pensons qu'ils ne devraient pas être reportés. Car repousser la solution causerait des blessures inguérissables. Voyez les événements du Newroz. Rien ne s'est produit à Diyarbakır ou İstanbul, mais les événements de Van, Siirt et Hakkari nous ont rappelés d'anciennes images auxquelles nous étions habitués. Les femmes battues, les enfants dont on tord le bras et un officiel de la sécurité qui refuse de serrer la main d'un député ; tout cela a accru l'indignation de la société. Cette indignation mène à un désengagement social. Tout le monde se demande si nous n'allons pas revenir aux anciens jours. Le gouvernement n'a pas d'excuse; ces officiels sont appointés par lui. A ces juges ou ces officiers de l'armée, le gouvernement pourrait dire : "Cela ne ressort pas de ma juridiction." Mais il peut aisément relever ces officiels de leur poste. Je n'ai jamais vu un gouverneur qui a été relevé de son poste pour un tel motif. La Turquie doit abandonner cette attitude. Nous l'avons mentionné lors de la rencontre. Le Premier ministre lui-même a déclaré qu'il n'y avait pas de problème à Diyarbakır ou Ankara. Mais il a ajouté qu'en d'autres lieux il y avait eu des manifestations publiques illégales. Même dans ce cas, cette attitude ne doit pas être adoptée envers des citoyens. Dans un Etat de droit, on ne peut se comporter de la sorte : "Puisque les gens font ceci, j'agirai comme cela."

Comment évaluez-vous les récents affrontements à l'université Akdeniz ? Pour certains, c'est un simple crime passionnel, pour d'autres un conflit turco-kurde.

C'est exactement un point sur lequel nous devons nous montrer circonspects. C'est pourquoi nous devons trouver une solution avant qu'il ne soit trop tard, parce que la probabilité d'affrontements entre les deux sociétés augmente. Le sentiment que la police et les famille des soldats durant les événements du 28 Mars [en 2006 après les funérailles de membres du PKK, il y avait eu des manifestations où 10 personnes ont été tuées ] se trouvent d'un côté et, de l'autre, à İstanbul et Ankara, les Kurdes se retranchent dans leurs propres ghettos. Si cela continue comme cela, cela pourra tourner en des affrontements turco-kurdes et ce sera la fin du pays.

Pour certaines personnes il est dur de croire qu'il y a beaucoup de familles mixtes. Les deux sociétés sont entrelacées depuis des années. Êtes-vous d'accord ?

Récemment je bavardais avec un gardien de prison à Van. Il était originaire de la région de la mer Noire. Je lui demandais s'il resterait à Van. Il a répondu que son père lui avait dit qu'il n'accepterait personne dans sa famille qui aurait des amis kurdes. De plus, les Kurdes qui ont émigré à l'ouest il y a longtemps ont commencé d'acheter des maisons à Diyarbakır parce qu'ils pensent que les lieux où ils vivent ne sont plus sûrs pour eux. C'est ce genre de sentiment qui peut évoluer vers le conflit. Récemment j'ai vu un officier de la sécurité dire à la télévision que la côté méditerranéenne avait été "capturée" par les Kurdes. Avec une telle mentalité, il peut y avoir des affrontements, peut-être pas en général, mais localement.

Quel pourrait être l'impact de ces événements sur les prochaines élections locales dans la région ?

Une année est une période de temps très longue dans un pays comme la Turquie, mais je peux dire que parmi les Kurdes qui ont voté pour l'AKP aux élections nationales, il y a un énorme désappointement. Si cela continue ainsi, il sera difficile pour l'AKP de remporter le même succès dans la région. C'est vrai que traiter le problème kurde n'est pas chose facile, mais l'AKP doit prendre des mesures. Se faire l'artisan de la paix est une occasion très rare. L'AKP a cette chance, mais n'en use pas comme il faudrait."

(source Zaman, 20/4).

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