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Pays de nuit


"Il observait les crêtes de ces maisons détrempées, entassées les unes sur les autres sur le trottoir face à la statue du Lion de Babel, et par-delà les dômes de la mosquée du Sanctuaire, il promenait ses regards entre les vieux bateaux rivés depuis une époque lointaine dans les eaux du fleuve Ashar, où seuls les fantômes naviguaient la nuit. Il se tenait là, debout, impassible, dans la clameur des grands magasins Hanna al-Sheikh et des klaxons de la rue Watani. La guerre qui faisait rage de l'autre côté n'était qu'un incident, une anicroche. Pourtant, si l'on regardait bien, le kaki n'était pas loin de supplanter les autres couleurs et les fourgons militaires rampant comme des dinosaures étaient plus nombreux que les véhicules civils. Toute cette affluence, comme il le comprendrait plus tard, n'était que le signe d'une pause : les bombardements iraniens commençaient à l'aube ou dans la soirée. Dans ces moments-là, on n'entendait plus un seul klaxon dans les rues ; seules les sirènes retentissaient pour annoncer le début des bombardements. Au fond, cela n'avait guère de sens puisqu'il n'y avait ni tranchées ni abris dans la ville. Les gens se terraient dans leurs maisons d'argile, de roseaux, de vieilles briques cuites, de bois ottoman rongé par le temps, se contentant bon gré mal gré de leur fameux bouclier, qui se résumait à trois mots tendres et pacifiques : Dieu nous protège. Pendant ce temps, les maisons bombardées se transformaient en tombes : la ville était un cimetière pour plus d'un million d'humains attendant le trépas dans l'effroi, la stupeur et le désespoir."

Pays de nuit, Janane Jassim Hillawi.

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