"Quand vous ne communiquez plus avec 70% d'une nation, cela pose un énorme problème"


Après ses quelques petits ennuis (arrestation puis libération de sa fiancée, Roxana Saberi, retour en Iran après la présentation à Cannes de son film (censuré) "On ne sait rien des chats persans", emprisonnement puis libération au bout d'une semaine, le tout dans une atmosphère d'insurrection, Bahman Ghobadi, le plus connu des cinéastes kurdes, qui vit en ce moment à Berlin, s'exprime sur Village Voice's Blog :


Q. Avez-vous pu joindre votre famille et vos amis et sont-ils OK ?

R. J'ai pu parler avec des collègues et des amis. Tous sont plongés dans un tumulte d'insécurité et de peur. J'ai appelé l'un de mes meilleurs amis--un des mieux informés, les plus au courant de tout ce qui se passe à Téhéran-- il y a trois jours. Il n'arrêtait pas de rappeler et de pleurer au téléphone, cela a été une énorme surprise.

Cet homme est considéré comme l'un des plus forts moralement de mon entourage. Cela m'a plongé dans le désespoir, d'entendre un ami, à l'esprit si solide, s'effondrer au téléphone. Des pleurs d'impuissance, de peur, de déception. Il pleurait comme un bébé.

Q. Est-ce difficile de ne pas être en Iran, en ce moment ?

R. C'est un cauchemar. C'est un cauchemar de ne pas être avec eux. Le plus triste dans cette situation est que je ne vois pas ce que je peux faire. Avec Shokof [ami proche et metteur en scène iranien, qui l'accompagne dans son exil allemand et a servi de traducteur] nous marchons 10 miles par jour ensemble, nous ne savons tout simplement pas quoi faire. Nous allons dans les Internet Cafés pour écrire des mails, nous essayons d'appeler les gens, de leur écrire, c'est très difficile.

Q. Et cependant vous êtes venu ici.

R. J'ai été capturé en passant d'Irak en Iran le 2 juin et j'ai été emprisonné 7 jours. J'avais quité Berlin pour voir ma mère -- J'avais le sentiment que quelque chose de terrible allait arriver et j'ai voulu voir ma mère, pensant que je ne la reverrai jamais plus. J'ai été capturé dans ma petite ville natale, sur la frontière Iran-Irak. J'y suis resté trois jours en prison et puis dans une prison à Téhéran pour 4 jours. Je viens tout juste de rentrer à Berlin.

Q. Comment avez-vous été traité en détention ?

R. Ce n'est pas très important ce qui m'est arrivé, comparé à ce qu'endure une foule d'Iraniens au même moment, c'est si peu de choses, que je ne veux même pas en parler en un tel moment. Un jour, j'expliquerai, mais je suis OK. Psychologiquement, je suis extrêmement frustré et perturbé, mais je suis OK.

Q. Votre dernier film, que vous avez tourné clandestinement, est sur la scène du rock à Téhéran et la répression culturelle. Avez-vous eu des nouvelles de certains de ces jeunes chanteurs (qui ont joué dans son film) ?

R. L'un des rappeurs vient juste d'arriver de Dubai à Téhéran, il y a quelques jours et là on lui a confisqué son passeport. Les deux premiers rôles sont à Londres en ce moment, et leurs visas de séjour en Angleterre vient tout juste d'expirer. On veut les renvoyer en Iran et ce qui peut leur arriver s'ils retournent est très inquiétant.

Q. Quand vous tourniez le film, avez-vous eu le sentiment que la jeunesse de Téhéran était prête à exploser ?

R. J'ai eu l'impression que quelque chose était sur le point d'arriver. Ils étaient si tendus, si agités, dans un état d'esprit révolté. Je voulais me servir de ce film pour hurler contre cette situation, hurler comme tous les membres de ces groupes avec qui j'ai travaillé. Je voulais hurler avec eux, faire de ce film un manifeste contre la situation brutale qui nous écrasait tous.

Q. Et maintenant ?

R. En 30 ans, je 'nai ajamis vu quelque chose de semblable. Je crois qu'il y a eu tricherie sur les votes, sans aucun doute. Ce qui me trouble, c'est qu'aucun pays n'a eu de déclaration ferme, n'a publiquement dénoncé les irrégualrités dans le vote. Selon la loi et les principes des nations du monde, il est du devoir des gouvernements de servir le peuple et à présent c'est exactment l'inverse qui se produit.

Je n'ai jamais rien vu d'égal à ce que nous voyions sur les écrans de télévision, ces deux ou trois derniers jours. Cela montre la faiblesse du gouvernement. Cela montre à quel point le gouvernement a peur en réalité. A quel point ils ont menti, de façon terrible, au peuple. Si le gouvernement n'avait pas eu peur, ils se seraient plié devant la volonté du peuple et aurait au moins pris en compte les votes des gens. Il est clair, à présent, pour le peuple d'Iran, que ce gouvernement n'est pas si solide qu'il en a l'air. Il ne l'est pas. A présent, les gens sont convaincus de cela, et ils veulent lui reprendre le pouvoir, prendre le pouvoir en main.

Q. Vos premiers films ont été tournés à l'intérieur du pays. Y a -t-il un fossé entre l'opinion des gens dans les villes et dans l'intérieur du pays ?

Le sentiment est le même. La différence est que le gouvernement peut toujours contrôler plus facilement les petites villes que les grandes.

Vous savez, l'unique raison pour laquelle nous ne voyons pas plus de monde dans les rues, est que nos parents, nos aînés ont connu tant de jours difficiles ces 30 ou 40 dernières années, qu'ils essaient d'empêcher leurs enfants de sortir. Mais cela montre à quel point la situation est terrible : Personne ne peut plus arrêter ces jeunes gens. Cela ne dépend plus du gouvernement, ni de Mousavi ni de Khatami ou d'Ahmadinejad. Les gens se prennent en mains.

Mon cousin me disait que les gens avaient déjà commencé à rassembler de la nourriture, du riz, et à les stocker. Ils se préparent à une guerre. 70% de la population a moins de 30 ans. Et au lieu d'utiliser cette formidable jeunesse et cette énergie dans le gouvernement et les infrastructures, le pouvoir est détenu par des fanatiques religieux, vieux, extrêmement conservateurs, arriérés, qui ont vraiment des idées tellement aberrantes sur la vie dans des sociétés libres qu'ils ne peuvent plus communiquer du tout avec la jeunesse. Et quand vous ne communiquez plus avec 70% d'une nation, cela pose un énorme problème.

Q. Donc, aucune reprise en main n'est désormais possible ?

R. Les gens n'ont plus peur. La jeunesse a vu à quel point elle pouvait nuire au gouvernement. Ces trois ou quatre derniers jours leur ont montré qu'ils pouvaient se ruer dans la rue et dire ce qu'ils voulaient, et prendre tout en mains. Et si le gouvernement ne les écoute pas, cela va tourner en un avenir sanglant. Le gouvernement ne peut plus contrôler les gens. Ils mentent depuis si longtemps qu'ils en sont venus à se mentir à eux-mêmes. Et à se haïr eux-mêmes pour ces mensonges. Et cela a été le dernier gros mensonge. Les gens étaient prêts à se soulever.

Q. Avez-vous été surpris par la façon dont les jeunes femmes ont fait entendre leur voix ?

R. Vous voulez connaître un pays, vous voulez passer la porte d'un pays, vous voulez connaître la culture d'un pays ? La clé essentielle pour tout cela est de connaître les femmes de ce pays. Les femmes sont la seule force capable de libérer l'Iran.

Q. Espérez-vous y retourner un jour ?

Shokof interrompt: Si je n'avais pas cet espoir--Je ne suis pas rentré chez moi depuis 39 ans--If si je n'avais pas l'espoir de retourner dans mon pays, de retourner là d'où nous sommes, librement, je préférerais mourir. Nous ne perdrons jamais cet espoir.

Ghobadi: Ces 30 dernières années, j'ai vraiment dû travailler dans des conditions misérables, sous la peur, pour tourner des films sous le contrôle entier du gouvernement. Je mentais constamment. Le ministère de la Culture, qui devrait nous enseigner la culture et l'éducation, nous a seulement appris à mentir. Depuis 30 ans. Dans un pays si civilisé - qui avait été civilisé--comme l'Iran, le ministre de la culture en Iran est vraiment devenu comme une armée. Et le plus grand ennemi des créateurs en Iran est le ministre de la Culture.

Mais nous deux, sommes d'une génération qui a plus de 30 ans. Le plus important est ce qui va arriver à la génération de moins de 30 ans. C'est l'avenir. Ils sont la ressource la plus précieuse, celle qui a la plus grande valeur que nous ayons en Iran, et ils doivent avoir assez de liberté pour accomplir leur devoir d'individus civilisés dans le monde, d'être de bons Iraniens, de bonnes personnes. Nous pensons qu'une fois que les jeunes auront le contrôle du pays, finalement, ils montreront le véritable visage de ce pays honnête, civilisé, cultivé, moderne qu'est l'Iran. Ils feront ce qu'ils devront faire pour un monde meilleur. Ils seront responsables d'un monde meilleur. De bons citoyens de cette planète. J'en suis convaincu.

16 juin 2009, blogs.villagevoice com

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