LE RESULTAT DES ELECTIONS PRESIDENTIELLES EN IRAN FORTEMENT CONTESTE PAR LA RUE


Contrairement aux précédentes élections dont le large boycott de l’électorat réformiste avait permis au conservateur Ahmadinejad de l’emporter, ces élections présidentielles ont été intensément suivies en Iran et les observateurs présents ont noté une large participation, le 12 juin, jour du scrutin. Sur une liste de candidats agréés par le Conseil des gardiens de la Révolution et le Guide suprême, seuls Ahmadinejad, le président sortant, et Hossein Mousavi pouvaient espérer l’emporter, ce dernier étant vu comme le grand favori.

Mais quelques jours avant le vote, Amir Taheri, un journaliste iranien en exil, rappelait dans un article publié dans le journal Asharq Alawsat que la victoire de Mousavi n’était pas si assurée. Amir Taheri rappelait en effet que le pouvoir dans ce pays était réellement détenu par Khamenei, le Guide suprême. Or, Ahmadinejad ayant été soutenu dans cette campagne par le Guide, voter contre lui équivaudrait à voter contre le Guide, ce que le pouvoir iranien ne peut tolérer.

Cette analyse était confirmée par Yves Bonnet, ancien directeur de la DST (Direction de la sécurité du territoire), auteur d’ouvrages sur l’Iran, dans une interview donnée à France Soir : « ... dans l’organisation politico-administrative de l’Iran, les élections ne jouent pas le rôle qu’elles ont en Occident. La seule élection véritable est celle du Guide suprême, dont le rôle est fondamental et qui cumule la totalité des pouvoirs dans un Etat, au niveau de l’exécutif, du constitutionnel et du législatif comme du judiciaire et du religieux. L’absolutisme est donc total, et le théocratisme absolu, au point de reléguer l’Ancien Régime français au rang des régimes particulièrement libéraux… Tout ce qui se fait en Iran ne peut se faire qu’avec l’aval du Guide suprême. Le système est très clair : une personne régit tout. » Selon Yves Bonnet, la liste des candidats retenus montre que l’ayatollah Khamenei a tout fait pour la réélection d’Ahmadinejad, en détaillant le parcours peu reluisant de la majorité des candidats, le religieux Mehdi Karoubi excepté : « Ahmadinejad, surnommé « l’homme aux 1000 coups de grâce » puisqu’il achevait les condamnés dans la prison d’Evin ; Mohsen Rezai, ancien chef des pasdaran (un peu l’équivalent des Waffen SS du régime hitlérien), qui fut conseiller pour la sécurité de Rafsandjani et fait l’objet d’un mandat d’arrêt international ; Hossein Moussavi enfin, ex-Premier ministre de Khomeyni, l’homme sous le regard duquel se sont perpétrés les massacres d’août 1988 quand 30.000 personnes furent tuées. En fait, le Guide suprême fait tout pour favoriser l’élection d’Ahmadinejad. »

De fait, dès le lendemain du scrutin, le président sortant fut annoncé vainqueur avec 64% des voix. Ces résultats ont été alors immédiatement dénoncés par les autres candidats, Hossein Mousavi et Mehdia Karroubi en tête, tandis que la rue iranienne explosait en manifestations spontanées. Très vite les accusations de fraude se multiplièrent, tandis que les chefs d’Etat étrangers restaient, pour la plupart, relativement prudents dans leurs déclarations.

Rapidement, les manifestations de protestation se heurtèrent aux violences des forces de l’ordre et des milices bassidji et des chiffres donnés en secret par des employés du ministère de l'Intérieur ont été repris par plusieurs sources, dont radio Farda, Voice of America, radio Zamane : Musavi serait arrivé en tête avec 19 millions de voix, en second, Mehdi Karroubi avec 13.3 millions et seulement en 3ème position Ahmadinejad, avec 5.7 ; Rezayi aurait obtenu 3.5.

L’ampleur des protestations dans la plupart des grandes villes d’Iran semble confirmer ce score, qui ne signifie pas forcément un soutien inconditionnel envers Mousavi (dont les appels à ne pas manifester ont été souvent conspués par les étudiants), qui est aussi un homme du régime, mais plutôt un rejet du système et surtout de la présidence d’Ahamdinejad. De plus, Hussein Mousavi a mené une campagne habile, contournant les censures et les obstacles policiers, comme l’explique un des innombrables blogueurs anonymes qui se sont exprimés de Téhéran, soit via Internet ou Twitter, sur les événements auxquels ils assistaient en direct, alors que les journalistes étrangers étaient consignés ou expulsés : 

«Beaucoup de gens ne connaissaient rien des candidats. Tout ce qu'ils savaient de Karroubi et de Mousavi était que Karroubi est un mollah et que Mousavi porte un costume civil (et que donc il doit être plus moderne).Mousavi a eu beaucoup plus d'argent que Karroubi, et il a été très bon dans sa campagne. Prendre pour symbole la couleur verte était un coup de génie. Cela a rendu sa campagne publicitaire peu chère et facile. Une fois, à un meeting de Karroubi nous chantions des slogans sur la place Vali Asr. Les supporters d'Ahmedinejad nous ont attaqués. Ils ont coupé l'électricité de sorte que Karroubi ne puisse plus parler. Mais les supporters de Mousavi n'avaient qu'à porter la couleur verte. Cette couleur est devenue la couleur du « Non à Ahmedinejad. »

Ainsi, deux footballeurs iraniens ont porté un brassard vert avant un match se déroulant en Corée du Sud, retransmis à la télévision. Ils ont été interdits de jeu à vie mais l’impact d’une telle « révolution », menée à l’aide d’images vidéo diffusées dans le monde entier via You Tube, Daily Motion, Facebook, a frappé l’opinion publique par le caractère particulier de cette dissidence en images et en courts messages (un phénomène qui avait déjà eu lieu en Birmanie ou au Tibet) que n’a pu arrêter complètement la censure étatique. La mort en direct d’une jeune fille à Téhéran, frappée d’une balle en plein cœur par un milicien basidji a aussi fourni une icône à ce mouvement, et le visage ensanglanté de Neda Salehi Agha Soltan a fait rapidement le tour du monde, tandis que des veillées avec des bougies étaient organisées aussi bien en Iran qu’à l’étranger.

Bien que l’ampleur du mouvement ait pu surprendre le régime, certains analystes y voient aussi une occasion, pour le Conseil des gardiens de la Révolution, « d’épurer » leurs rangs en arrêtant et intimidant les mollahs « réformateurs » proches de Mousavi ou Karroubi. Ainsi, pour Aaron Rhodes, porte-parole de l’International Campaign for Human Rights in Iran, « les services iraniens et les forces de sécurité profitent des manifestations publiques pour mener ce qui semble être une purge majeure des individus favorables aux réformes, dont les vies pourraient être menacées en détention. » Aaron Rhodes cite notamment le cas de Saeed Hajarian, ancien conseiller de Mohammad Khatami, qui avait soutenu la candidature de Hossein Mousavi. Diminué physiquement par une tentative d’assassinat qu’il avait essuyée 9 ans auparavant, Hajarian a besoin de soins médicaux constants et son arrestation récente met ainsi sa vie en danger. Il y a aussi la mort suspecte, dans un accident de voiture, de Mohammad Asgari, un responsable de la sécurité des communications au ministère de l’Intérieur. Asgari était soupçonné de détenir (et d’avoir diffusé) les preuves de la fraude électorales et les résultats qui donnaient Mousavi vainqueur.

Pour le moment, l’ayatollah Khamenei ne semble pas vouloir céder d’un pouce et se réfère toujours à Ahmadinejad comme étant « le président élu », malgré un simulacre de recomptage des voix dans certains secteurs, qui s’est conclu par la confirmation de la réélection du président sortant. Khamenei a catégoriquement rejeté les demandes de Mousavi et de Karroubi sur l’annulation du scrutin.

Les provinces kurdes d’Iran ont aussi emboité le pas à l’agitation partie de la capitale, même si manifester dans une ville de moyenne importance est bien plus dangereux qu’à Téhéran. Dès le 16 juin, les sit-in d’étudiants commençaient à l’université Avicenne de Hamadan, malgré les attaques des forces de sécurité et l’arrestation de 12 étudiants. A Kermanchah, la population a défilé dans les rues en scandant des slogans hostiles au régime. Là aussi, les forces de sécurité et des agents en civils ont chargé les manifestants, en blessant un certain nombre et procédant à des arrestations.

Le 23 juin, la ville kurde de Saqiz était presque totalement paralysée par une grève générale, avec 80% des magasins qui avaient baissé leurs rideaux dans les avenues principales. Au cours de la journée, la fermeture des boutiques s’est progressivement étendue à toute la ville. Le même jour, à Marivan, le bazar était également fermé en signe de grève, malgré les patrouilles intensives des forces de l’ordre et des agents en civil, qui empêchent tout attroupement. A Sanandadj, les Gardiens de la Révolution surveillent la ville et ont installé des caméras qui filment 24h sur 24 les principaux carrefours et place. Mais 3000 personnes se sont rassemblées le lendemain dans cette même ville pour organiser une veillée mortuaire à la mémoire de Neda Salehi Agha Soltan, avec des bougies et la photo de la victime. La commémoration a été interrompue par l’assaut des forces de sécurité qui ont dispersé les manifestants avec des gaz lacrymogène.

A Kermanchah, un couvre-feu a été instauré dès le 24 juin. Tout rassemblement de plus de 3 personnes a été interdit à partir de 16 h. Un régiment de l’armée habituellement posté à la frontière a été envoyé en renfort. Cela n’a pas empêché d’autres manifestations d’avoir lieu, notamment lors des funérailles d’un jeune étudiant Kurde, Kianoosh Assa, mort en détention sous la torture. 6000 personnes suivaient le cortège et se sont heurtées avec les forces de l’ordre. Ce n’était pas la première victime kurde. Le 18 juin, la famille de Farzad Jachni, 17 ans, originaire de la province d’Ilam, était enterré en secret dans la ville d’Abdanan (Ilam), alors qu’il avait été tué à Téhéran par les miliciens du régime. Les forces de sécurité ont obligé la famille du jeune homme à garder le silence sur sa mort et à procéder à des funérailles quasi-clandestines.

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