Temps de crise, temps d'espoir

Passages émouvants ou savoureux sur quelques découvertes médicales (tardives) européennes, comme l'opération de la cataracte ou de la pierre :

"Gille le Muisit, abbé de Tournai, accepta de se faire opérer de la cataracte par Jean de Mayence ; l'opération réussit et, dit-il, "je revoyais le ciel, le soleil, la lune, les étoiles..." Il avait quatre-vingts ans et l'on était en septembre 1351, après les années terribles de la grande peste.
La grande peste justement ; L'Eglise jusque-là interdisait la dissection. On fit une exception : le pape permit l'expérience ; puis la pratique s'en généralisa à Montpellier. Plus tard, dans la seconde moitié du XV° siècle, on autorisa un chirurgien à "ouvrir" un condamné à mort qui souffrait de la pierre : on ouvrit, on vit, on enleva les cailloux ; notre homme fut recousu et comme il se remit fort bien de cette "opération", il fut gracié."
Sinon, on parle beaucoup de l'apport italien sur l'art français à la fin du Moyen-Âge, on connaît moins l'influence française sur ces mêmes Italiens :



"Fouquet a ainsi introduit en Italie, qui ne connaissait que le portrait en buste et le profil de médaille, le portrait à mi-corps avec représentation du visage de trois-quarts, dont le tableau représentant le chancelier Guillaume Jouvenel des Ursins constitue l'exemple le plus achevé. Car, alliant le souci de la grande forme au réalisme, il innove en peignant un personnage qui est à la fois individu et représentant d'un groupe, d'un milieu, d'une fonction.

A ce propos, le fameux Portrait de Charles VII, qui représente des caractères identiques et qui est considéré par la majeure partie des historiens de l'art comme antérieur au voyage en Italie, lui est peut-être bien postérieur : il y a de fortes chances en effet pour qu'il soit une véritable effigie funéraire et qu'il ait été peint après la mort du roi en 1461. Quoiqu'il en soit, Clouet (Portrait de François Ier), Raphaël et d'autres en Italie adoptèrent ce parti pour leurs portraits officiels.

Fouquet a totalement réinterprété les formules italiennes de la représentation des volumes et de l'espace à la lumière des traditions de l'enluminure française. Il connaît les théories d'Alberti, le costruzione legittima ou perspective mathématique, mais il les assouplit en adoptant soit la construction bifocale (ce qu'on appelle la perspective cornue ou diffuse), qui dégage un vaste espace au centre du tableau, soit la perspective curvilinéaire, avec le premier plan en demi-cercle, que les frères Limbourg avaient déjà utilisée. Il dégage ainsi un fait, un instantané, au sein d'une action qui se déroule dans le temps et l'espace : ainsi la célèbre poignée de main de Charles V et de l'empereur Charles IV "sort" littéralement d'un cortège éloigné dans l'espace comme dans le temps, au passé comme au futur.



Il aboutit, dans les oeuvres de la fin de sa vie, à des espaces infinis (la "beauté des vides) où la profondeur introduite par la disposition des plans est encore dilatée par les dégradés de la couleur et les jeux d'une lumière somptueuse obtenue par l'utilisation des ors."





Autres temps, autres moeurs : un pays qui n'a qu'une langue est un pays que l'on plaint pour sa pauvreté linguistique :


"Les autorités royales n'imposèrent pas l'unification linguistique ; en Languedoc, les officiers royaux utilisaient le plus souvent le latin pour se faire comprendre ; Jean le Bon recommandait de traduire les actes dans la langue maternelle. En 1490 encore, Charles VIII ordonne de mener l'instruction des procès en français ou en langue vulgaire. D'ailleurs le multilinguisme enrichit plus qu'il n'affaiblit un Etat, et l'on plaint ces pauvres Anglais qui n'ont qu'une langue."


Le thomisme décline, et hop, voilà l'arrivée de ces hommes d'églises grands politiques et des mystiques : Dans le monde, hors du monde, et la théologie se meurt, Madame...

"Le nominalisme, qui triomphe à partir de 1350 (date de la mort de Guillaume d'Ockham), rejette plus ou moins nettement la synthèse thomiste et sépare radicalement les domaines de la foi et de la raison. Or, si la foi échappe totalement à la connaissance rationnelle, ç'en est fini de la théologie et des théologiens ! Car dans cette optique seule la lecture de la Bible présente un intérêt, les commentaires étant rejetés. Aussi, faute d'un renouvellement des méthodes par la philologie et l'accès aux textes originaux (c'est l'apport de l'humanisme) l'enseignement sombre dans la routine et le formalisme.

Le théologien frustré se tourne alors vers l'action (c'est la tentation du politique) et cherche une compensation dans le mysticisme qui seul permet d'accéder à Dieu. "

"le spectre de la disette ne semble plus présent comme par le passé. Le remplacement de la gula, la goinfrerie, par l'avaritia comme le péché capital par excellence est l'un des signes du recul de la sous-alimentation."
"Pour un chanoine de Cologne comme Alexandre de Roes, qui écrit à la fin du siècle, l'étude convient aux Français, car ils sont circonspects, observateurs et ont l'esprit clair."


Nouvelle histoire de la France médiévale : Temps de crise, temps d'espoir, XIV°-XV° siècle, Alain Demurger.

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