Newroz 2008 : Bilan et tour d'horizon

Turquie :

Cela commence tranquillement... à l'Ouest. Du moins le croit-on. Le 22 mars, une fois le jour fatidique passé, dans Zaman, on passe en revue les célébrations officielles du Newroz, à Ankara, avec des représentants du gouvernement et les ambassadeurs d'Azerbaydjan et du Kazakhstan. Et tout ce beau monde d'essayer de se persuader qu'ils célèbrent là une fête authentiquement "turque", qui n'a rien à voir avec l'infusion d'une culture étrangère dans la République. Le ministre de la Culture explique à la ronde qu'il s'agit d'une fête de la Nature (et pas la Fête nationale kurde, on avait compris). L'ambassadeur azerî renchérit en expliquant que leurs "ancêtres qui ont écrit l'histoire en chevauchant, descendaient de cheval pour le Newroz afin d'arroser le sol" (voulait-il dire qu'ils satisfaisaient à un besoin naturel une fois l'an seulement ? mystère...). En tous cas, c'est bien la peine d'avoir tapé des décennies sur les "Turcs des montagnes" qui osaient le fêter.... Finalement si les Turcs retrouvent leurs rites "ancestraux" c'est grâce aux Kurdes, qui l'eût cru ?

Le même article de Zaman conclut rapidement en mentionnant à l'est quelques "légers troubles" à l'est, mais uniquement dus à des agitateurs terroristes fortement minoritaires, bien sûr. En conclusion, pour Zaman tout va bien. Ccomme la proposition de loi visant à intégrer par décret le W, le X et le Q à l'alphabet TURC, le gouvernement préfère s'évertuer à turcifier ça et là des corps étrangers plutôt que de reconnaître une bonne fois pour toute que la Turquie est pour le moins fortement binationale...

Sauf qu'à l'est, c'est évidemment un autre monde, un autre Newroz.

A Diyarbakir, le 21, tout se passe sans problème, avec un Osman Baydemir que sa récente visite au Kurdistan d'Irak et sa rencontre avec Massoud Barzani semblent avoir dopé : Discours intégralement en kurde adressé à "gelên me", salutations qu'il transmet de la part des "frères" de Zakho, Hewlêr, Silêmanî , flèches ironiques envers le gouvernement, etc. Dans la foule, vu les drapeaux que l'on brandit, il est clair que ce n'est pas le moment où les cavaliers turcs descendaient de cheval pour arroser le sol que l'on est en train de commémorer. Ce qui est sûr aussi, en regardant ces images et les réactions du public, c'est que la "volonté d'autonomie" a fait son chemin dans les esprits. Evidemment, on peut comprendre les Kurdes : ça va bien d'attendre la bonne volonté démocratique de l'autre, et d'être patient, et compréhensif, etc. Il se peut que les déceptions du vote AKP aient creusé la petite fracture de trop, celle qui n'a l'air de rien mais qui fait que la cassure entre deux peuples finit par devenir irrémédiable. Il y a maintenant ce je-ne-sais-quoi dans l'air ambiant qui laisse suspecter que la fraternité kurdo-turque, plus grand monde n'y croit à Diyarbakir, même si les gens ne savent pas encore vraiment où ils vont.

Le 23, rien ne va plus. Les manifestations et les célébrations interdites ou interdites de prolongation à Van et Hakkari tournent à la charge policière et à l'émeute. Comme on le voit sur ces vidéos, la retenue des forces de l'ordre est toute professionnelle. Pour le moment on en est à deux morts et des centaines d'arrestations. Ce qui laisse, tout de même, la Syrie et ses trois morts sur le haut du podium.

Syrie :

A la fois sans surprise et pourtant assez peu compréhensible de la part de l'Etat syrien, sinon que cette république bananière sombre dans le n'importe quoi et les actions probablement peu concertées. Le 20 mars une fête de Newroz subit les tirs de la police à Qamishlo. 3 morts. Cela vient 2 jours avant les morts en Turquie, mais les deux événements sont liés dans les esprits, c'est simplement le même Newroz qui est plus ou moins violemment réprimé selon les lieux.


Le Gouvernement régional du Kurdistan, qui venait de recevoir Osman Baydemir, donc, s'en mêle aussi et fait une déclaration officielle pour blâmer les morts kurdes en Syrie. Il pourrait aussi condamner les morts en Turquie, mais on ne peut pas tout avoir. Là encore, on assiste à un renforcement de "l'internationalisation" de la Question kurde, internationalisation qui n'en est pas franchement une, d'ailleurs : c'est juste que toutes les régions kurdes, surtout avec les chaines satellite, Internet, les téléphones, vivent ensemble les mêmes événements, dans l'esprit très net "c'est eux contre nous." On appelle ça les effets secondaires de la circulation des informations...

Au Kurdistan d'Irak :

Tout est calme, malgré les bombes aux frontières. Tout le monde est en vacances, d'autant que cette année la Pâques des Chaldéens tombe pendant les vacances de printemps. Sauf que l'esprit des Sheikhs écologiques de Barzan s'impose de plus en plus : après avoir déclaré de vastes pans de montagnes réserves naturelles interdites à la chasse, il a été signifié par le Gouvernement que cette année, il était interdit de brûler des pneus et autres saletés imbibées d'essence dans la nature, sous prétexte de feux de Newroz. On ignore si cette interdiction a été massivement respectée. Ni les Turcs ni les Iraniens n'ont semblé par ailleurs informés de cette prohibition de jeter des machins nocifs dans les montagnes kurdes, puisque dans le même temps, les bombardements turcs reprennent sur le Kurdistan d'Irak tandis que l'Iran attaquent de même des villages kurdes à sa frontière, visant le PJAK.

En Iran :

Le seul pays en dehors du Kurdistan d'Irak où le Newroz n'est pas réprimé puisque tous les peuples d'Iran la célèbrent. Disons que cette fête peu "islamique" n'a guère les faveurs des mollahs. Des fois, ils réussissent à la faire coincider avec l'anniversaire d'Ali, c'est tout... cette année les seules actions anti-Newroz ont surtout eu lieu à Téhéran, où la police faisait irruption dans les salles de fêtes pour vérifier qui dansait ou non avec les filles.


Ailleurs :

Un peu partout dans le monde, et même en Egypte, des images de Newroz témoignent de l'institutionnalisation de ce jour dans les esprits. En France, pour le Newroz d'Ile de France, organisé par Mala Kurdan il y a juste eu une descente des habituels Apocis décérébrés venus aboyer leur éternel bijî serok apo en menaçant Sivan, qui décidément reste leur bête noire... Ainsi, des policiers français ont eu la surprise d'apprendre qu'il leur fallait intervenir pour protéger des Kurdes non pas de nationalistes turcs mais d'abrutis kurdes... Entre le fascisme noir des kémalistes et le fascisme rouge du PKK, les Kurdes n'ont pas de chance... Une fois le calme revenus et les dogues d'Apo évacués, enfuis ou embarqués, je ne sais, Sivan a appelé à l'unité de tous les Kurdes en conseillant d'ignorer ces "cash" au service de la Turquie. Il est vrai que le PKK appelle invariablement à l'unité kurde qand lui est attaqué et beaucoup moins quand ces commandos ont décidé de se payer un "traitre-opposant-acheté-par-le-fascisme-noir-etc."

Bref, en résumé un Newroz mouvementé, pas du tout pacifique et qui témoigne, surtout en Turquie et en Syrie, d'une détermination qui ne faiblit pas : celle de ne plus se laisser faire et de braver l'Etat ouvertement, c'est-à-dire dans la rue, et non plus forcément en vivotant dans la guérilla. C'est le mouvement Yekitî, en Syrie, qui a brisé ce tabou des manifestations publiques au début des années 2001. Bien sûr, en Turquie, dès les années 90, on a vécu de sanglants Newroz, mais c'était sous un état d'urgence et de guerre. Là, il s'agit plus d'un infléchissement vers des actions civiques, plus difficile à réprimer par le gouvernement, sauf à enclencher une série de procès contre élus, militants, citoyens puisqu'on ne peut plus les faire assassiner par la Kontra-guerilla ou le Hezbollah comme il y a 15 ans. Pour conclure, malgré les scènes de violence, un Nouvel an kurde très politisé et plus cohérent que les autres années, et surtout qui soude assez fortement les différentes régions du Kurdistan et la diaspora.

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