L'Arménie au temps des Croisades


Avec la conquête seldjoukide, la poussée turque et kurde commence pour de bon en Anatolie et en Arménie : "La dynastie kurde des Chaddâdides, fixée à Dwin depuis 1022, se vit confier le Chirak avec Ani." Il est à noter que Dwin (reconquise à la fin du XII° siècle par les Zak'arian) est la ville d'origine la plus anciennement connue des Ayyoubides, puisque le grand-père de Saladin y était né. Ces mêmes Ayyoubides côtoient les Artoukides et les principautés arméniennes qu'elles "poussent" au gré de leur extension-reflux : " A cette époque, les villes se développent : "à leur tête, Ani (100 000 habitants) et Dwin embellie par les Za'karian ; puis Karin et Yerzenka (50 000 habitants), placés sur la grande voie commerciale du nord de l'Arménie. La voie commerciale du sud est jalonnée par Khlat', Manazkert, Ardchêch, contrôlées par les Châh Armen, et la ville cosmopolite de Mayâfârikîn (Martyropolis) aux mains des Ayyoûbides. "

Mais c'est surtout la conquête mongole qui ravagea, comme en Iran, et plus encore que dans les villes, le monde agricole, plus lent à reconstruire que les villes, surtout à cause des qanat détruits. "Les déplacements massifs ou les incursions des cavaliers nomades aboutirent à la destruction des systèmes d'irrigation préservés pendant des siècles par les sédentaires. Enfin, l'intégrité ethnique de la Grande Arménie fut davantage atteinte par les invasions mongoles que par la conquête des Turcs seldjoukides : l'accroissement du nomadisme aux dépens de l'agriculture entraîna la pénétration des Kurdes au sud, celle des Turcomans au nord et à l'est. Peut-être plus favorable à la noblesse que la domination seldjoukide, la domination mongole fut désastreuse sur le plan économique, parce que les Mongols, au moins jusqu'à la fin du XIII° siècle, conservèrent un mode de vie archaïque et ne surent pas assimiler les traditions administratives des sédentaires. Le seul administrateur d'envergure fut, au tournant du XIII° siècle, le vizir Rachîd ad-Dîn, dont les réformes furent sans lendemain. Les paysans furent ruinés et, par voie de conséquent, les seigneurs arméniens bénéficiant de leur travail privés de revenus."

Quant au décor achitectural foisonnant, il est tout à fait conforme à l'art musulman et chrétien syriaque de Djézireh, et savoir qui a commencé en premier est un peu comme demander si l'oeuf vint avant la poule ou l'inverse : "Aux XII° et XIV° siècles, l'ornementation est particulièrement foisonnante, arabesques et rinceaux constituant des bandeaux et de véritables champs. Les feuillages sont souvent animés d'oiseaux variés ou d'animaux courant et se poursuivant, ainsi que de créatures fantastiques, sirène (oiseaux à tête de femme), sphynges (lions à tête de femme), chimère, griffons et dragons. Les plus beaux exemples de décor animé sont ceux des murs de Saint-Grégoire-de-Tigran Honents à Ani (1215), du bem ("tribune de l'autel" de la Mère-de-Dieu de Makaravank' (première décennie du XIII°), des portails d'Amaghou (1321 et 13329). Tout ce répertoire d'ornement se retrouve sur les cassettes d'ivoire et les pièces de toreutique du monde musulman contemporain, comme dans l'art de la céramique, dont les pratiques iraniennes ont été adoptés par les Arméniens. Enfin, on le rencontre dans les livres à miniatures, sur les frontispices et dans les marges."
Par contre, l'origine des motifs "étranges" du manuscrit Maténadaran n°9422 de Cilicie me laisse dubitative. Pas la peine d'aller chercher jusqu'en Mongolie la "tradition scythe et sibérienne", il suffit de regarder les mosquées de Sivas ou les objets d'art musulmans et ce dès l'époque fatimide (les frises de bois) et ayyoubide : "... on remarque des assemblages étranges : des sphynges ou chimères faites de têtes humaines ou d'animaux se dévorant, des oiseaux recourbés comme des lianes et répétés en frises ou en champs décoratifs, d'autres se transformant en feuillages..."


VIII. "Le temps de la Croisade (fin XI°-fin XIV° siècle".

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