MOSSOUL : LES CHRETIENS FUIENT EN MASSE


Le débat sur l’adoption de la loi pour les futures élections provinciales n’a pas faibli ce mois-ci, au sujet de l’abrogation dans la loi électorale de l’article 50 qui garantissait des sièges aux minorités ethniques et religieuses. Les protestations sont toujours aussi vives de la part des groupes minoritaires concernés, comme les Yézidis et surtout les chrétiens, en butte à de récentes et meurtrières attaques dans la ville de Mossoul. Dès septembre, le représentant de l’ONU en Irak, Staffan de Mistura a appelé à la réintégration de cet article dans la constitution irakienne, et les minorités irakiennes ont aussi été relayées par le Gouvernement régional du Kurdistan.

A Telkif et au temple yézidi de Lalesh, les représentants de l’ONU, dont Staffan de Mistura, ont donc rencontré des délégations chrétiennes et yézidies. « La délégation de l’ONU a rencontré les directions des unités administratives. Ils ont discuté des moyens d’accorder des droits équitables aux minorités religieuses au moyen de l’article 50 » a résumé Dirman Sleman, le chef du Conseil provincial de Telkif. « La rencontre a porté principalement sur la requête que tout le peuple irakien soit représenté proportionnellement à la population, dans la loi sur les élections provinciales. » Le prince Tahsin Beg, chef des Yézidis, a indiqué qu’ils avaient souligné l’importance, auprès de l’ONU, des quotas de représentation, en estimant que la délégation de l’ONU leur avait fait part de sa « compréhension » concernant leur prise de position. Andrea Kilmer, l’adjoint de Staffan de Mistura a affirmé dans une conférence de presse que les Nations Unies « feront de leur mieux » pour garantir les droits des minorités en Irak et tout particulièrement ceux des Yézidis et des chrétiens.

Le Conseil spirituel des Yézidis a déjà émis une déclaration diffusée dans leurs centres culturels et religieux : « Au nom de tous les Yézidis, nous demandons et insistons pour la réinsertion de l’Article 50 dans la loi sur les élections provinciales ainsi que sa révision pour garantir une représentation équitable des Yézidis de Ninive. » Selon ce Conseil, la population yézidie s’élèverait dans cette province à 450,000 principalement à Sindjar, Shekhan, Telkif, et Bashiqa. Les Yézidis demandent aussi à l’ONU et au Conseil de présidence irakien le respect de leurs droits et d’être considérés comme une des composantes du peuple irakien.

Dans la Région du Kurdistan, ainsi que dans les zones protégées par les forces kurdes, les chrétiens, en plus de manifester contre l’abrogation ont également réclamé une autonomie dans leurs zones de résidence. « Nous manifesterons et protesterons jusqu’à ce que nous obtenions les droits à l’autonomie pour les chrétiens dans nos districts ainsi qu’une représentation religieuse équitable pour les minorités” » a ainsi déclaré Djamil Zeito, qui dirige le Conseil public des Syriaques-Chaldéens. Des milliers de chrétiens ont ainsi pris part aux manifestations, dans les villes d’Al-Qosh, Tel-Saqif, Qarqush, et à Duhok.

Le Gouvernement régional du Kurdistan a réitéré son soutien aux minorités. Le président du Parlement d’Erbil, Adnan Mufti a qualifié la suppression de l’article 50 d’anticonstitutionnelle : «  Le Parlement du Kurdistan soutient la demande des chrétiens et des autres composantes ethniques et religieuses concernant la loi sur les élections provinciales. La constitution régionale du Kurdistan reconnaît davantage les droits des minorités que la constitution fédérale de l’Irak. Au Kurdistan, les minorités participent au processus démocratique et jouissent de tous leurs droits civils, culturels et administratifs. » De son côté, Nêçirvan Barzanî, le Premier Ministre de la Région kurde, a déclaré « soutenir pleinement » la réintégration de l’Article 50 dans la constitution irakienne : « Nous devons garantir les droits des communautés minoritaires de sorte qu’elles aient une représentation dans notre gouvernement. Dans un nouvel Irak, fondé sur les principes du fédéralisme, de la démocratie et du pluralisme, nous ne devons pas permettre que de petits groupes de citoyens se sentent aliénés ou séparés. Nous devons toujours nous rappeler que notre gouvernement doit servir son peuple et n’existe que pour protéger ses droits et promouvoir leur bien-être. Dans la Région du Kurdistan, nous avons été vigilants afin de protéger les intérêts de toutes les minorités, et c’est une des raisons pour lesquelles les citoyens de toutes religions et ethnies y vivent en paix. »

Les protestations et les craintes des minorités religieuses de se voir marginalisées de la vie politique irakienne s’inscrivent dans un contexte sombre pour les chrétiens de Mossoul qui, dans le même temps, ont dû faire face à une vague d’assassinats, de menaces, d’intimidations et de chantage, de la part de groupes obscurs, qui semblent s’être donnés pour mission d’éradiquer toute présence non arabe et non musulmane à Mossoul. C’est ainsi que près de 300 chrétiens ont dû fuir la ville en quelques jours. Dès le 10 octobre, l’archevêque de Kirkouk, monseigneur Louis Sako, dénonçait, au sujet de plusieurs attaques, une « campagne de liquidations » contre les chrétiens du pays : « Nous sommes la cible d'une campagne de liquidations, une campagne de violences aux objectifs politiques ». Ces attaques ne sont pas les premières, et ne seront malheureusement pas les dernières. Il a aussi dénoncé l’inertie du gouvernement de Bagdad devant ces exactions : "Nous avons entendu beaucoup de paroles du Premier ministre Maliki, mais cela ne s'est malheureusement pas traduit dans les faits. Nous voulons des solutions, pas des promesses. »

De fait, le Premier ministre chiite, Nouri Al-Maliki, s’il a condamné les meurtres et les actes d’intimidation contre les chrétiens, n’a pas fait état de mesures précises concernant la protection de la population. L’indifférence des autorités irakiennes est durement pointée par monseigneur Rabban Al-Qas, évêque d’Erbil et d’Amadiya, dans un appel lancé sur Asia News : « Ce qui se passe à Mossoul aujourd'hui est précisément le résultat de l'immobilisme de l'Etat ainsi que d'une mentalité tordue, fanatique et fondamentaliste. Cette tragédie - qui rappelle la situation des chrétiens aux premiers siècles - a débuté immédiatement après la chute de Saddam Hussein en 2003. Des milliers de chrétiens et de musulmans kurdes ont été chassés, tués, enlevés, obligés de quitter Mossoul. A présent, il reste moins d'un quart de la population chrétienne de Mossoul. Les menaces, les représailles, les discriminations, le chantage, la propagande islamiste dans les écoles, les slogans sur les murs ont amené même les musulmans modérés à cesser de défendre leurs frères chrétiens contre l'intolérance. Auparavant, leurs maisons étaient ouvertes aux chrétiens. Maintenant, par crainte du fanatisme et du terrorisme, ils n'osent même plus montrer qu'ils ont des amis ou des connaissances parmi les chrétiens. Ce qui se passe ces jours-ci est le résultat d'un long silence de la part du Premier Ministre et du gouvernement de Bagdad, qui se sont montrés incapables de stopper la vague de violence contre les chrétiens. Ce qui se passe ces jours-ci est de leur responsabilité, sans oublier la responsabilité des forces américaines et des représentants des Nations Unies. »

Devant l’urgence de la situation, douze évêques chaldéens se sont réunis à Erbil avec le nonce du Vatican, le 29 octobre. De leur côté, dès le milieu du mois, le parlement kurde a tenu une session extraordinaire pour débattre de la situation à Mossoul et du sort des chrétiens fuyant la ville. Il a été décidé aussi d’envoyer une délégation du GRK sur place, afin de rendre compte des besoins de cette population menacée. Le Parlement a alloué 100 millions de dinars irakiens pour venir en aide aux réfugiés et le Gouvernement régional du Kurdistan a fait une déclaration condamnant les agissements des terroristes et demandé « à tous les ministères, départements et organisations concernés de porter assistance aux victimes autant qu’il leur est possible.

Dans un reportage du Kurdish Globe, daté du 16 octobre, Romeo Hakkari, le secrétaire général du Parti démocratique Bet-Nahrain, un parti chrétien, après une visite d’inspection auprès des familles réfugiées en hâte dans les alentours de Mossoul où la population est majoritairement chrétienne, faisait état de 14 chrétiens tués depuis le début du mois et de 1400 familles déplacées, trois maisons chrétiennes détruites, et d’un grand nombre de blessés. Pour Romeo Hakkari, il s’agit d’un plan visant à chasser tous les chrétiens de Mossoul, et le secrétaire général accuse ouvertement les groupes islamistes et les anciens membres du Baath. « Beaucoup de familles chrétiennes ont reçu des menaces directes afin qu’elles quittent Mossoul, ou bien indirectement, sur leur téléphones portables. » Romeo Hakkari ajoute que même après leur départ, ces chrétiens ont continué de recevoir des menaces par téléphone, afin de les dissuader à jamais de rentrer chez eux.

Interrogés par les journalistes du Kurdish Globe, les réfugiés confirment l’absence de réaction des autorités de Mossoul. « Nous avons quitté Mossoul sous les yeux de la police irakienne » accuse Samil Georges, un chrétien de la ville, qui a fui trois jours auparavant avec sa famille. Selon lui, il se peut même que certains policiers aient pris part, en sous-main, à ces actions visant à chasser les Assyro-Chaldéens. Réfutant les allégations d’un député arabe du Parlement de Bagdad, Osama Al-Nadjifi, de la Liste nationale irakienne, accusant les Kurdes d’être à l’origine de ces exactions, le père Zaya Shaba, un prêtre de la ville de Shaqlawa, dans la province d’Erbil, qui abrite de nombreux réfugiés, arabes musulmans ou chrétiens rétorque : « Au Kurdistan, le gouvernement kurde nous construit des églises, alors qu’au centre de l’Irak et à Mossoul, des extrémistes font exploser les églises. » Le père Shaba rappelle par ailleurs que les attaques antichrétiennes ne sont pas une nouveauté et se perpétuent depuis longtemps à Bagdad ou à Basra.

S’exprimant officiellement sur le site du Gouvernement kurde, le Premier Ministre Nêçirvan Barzanî expose ainsi la situation et les forces en présence : « Les terroristes qui étaient derrière les attaques et le déplacement des chrétiens à travers l'Irak ont poursuivi et étendu leur campagne de terreur à Mossoul. Les chrétiens qui ont fui Mossoul ne viennent pas seulement d'un ou deux districts de la ville de Mossoul, ils viennent aussi de 52 districts distincts des régions alentour. Il y a eu beaucoup de victimes à Mossoul. Des milliers de Kurdes ont été tués en raison de leur ethnie, ce qui a eu pour conséquence de chasser des milliers de familles. La ville de Mossoul est devenue aujourd'hui un refuge pour beaucoup d'organisations terroristes et des membres de l'ancien régime du Baath. Le soi-disant « Etat islamique » par exemple est devenu une organisation parapluie sous laquelle tous ces terroristes opèrent. Il est vrai que la plupart de ses membres sont arabes, mais les groupes comprennent aussi des Turkmènes et des Kurdes. Ajoutons à cela qu'il y a même des chrétiens qui sont d'anciens membres du régime du Parti Baath, qui se qualifient eux-mêmes de « résistance », qui luttent activement contre le gouvernement actuel et les Forces de la Coalition. Les terroristes ont recruté des soutiens parmi un mélange de groupes ethniques et religieux, afin de semer le doute, la crainte et les tensions parmi les gens de Mossoul. C'est une tactique terroriste classique. »

Réfutant ironiquement les accusations lancées par le député Osama Al-Nadjifi et relayées par une certaine presse hostile aux Kurdes, le Premier Ministre rétorque que les intérêts des Kurdes et des chrétiens, ainsi que des autres minorités de Mossoul, sont au contraire liés dans la région, et que les Kurdes ont tout à perdre de cette épuration ethnique et religieuse : « En ce qui concerne les intérêts nationaux kurdes, la présence de Kurdes yézidis et shabaks et de chrétiens dans la ville de Mossoul est importante pour les chiffres proportionnels de la population lors des prochaines élections provinciales. Dans ce cas, comment est-il logiquement possible que les Kurdes essaient de diminuer le nombre de chrétiens dans la ville et de donner aux Arabes la majorité parmi la population ? Ceux qui ont accusé les Kurdes de chasser les chrétiens et les autres hors de Mossoul sont les mêmes qui ont auparavant accusé les Kurdes de politique expansionniste à Mossoul et dans d'autres régions. Maintenant ces accusateurs ont complètement changé leurs assertions, en disant que les Kurdes chassent les chrétiens et les Kurdes yézidis et shabaks. Les Kurdes, politiquement, ont le plus à perdre de ces incidents, puisque la proportion des Arabes augmente. »

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