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Les trois fronts d'Al-Dawla al-Islamiyya ou "Victoire islamique" : II. Le Kurdistan


La réaction du GRK à la chute de Mossoul et à l’avancée d’EIIL en terre irakienne a été immédiate : aussi rapidement que s’enfuyaient les soldats irakiens, les Peshmergas (250 000 soldats, 240 chars d’assaut, 40 hélicoptères de combat) maintenaient leurs positions dans les régions kurdes de Ninive, Kirkouk, Khanaqin, Diyala, etc., dont le GRK réclame la restitution par référendum en vertu de l’article 140 de la constitution irakienne et se déployaient aussi dans celles laissées sans défense par les Irakiens. Dès le 11 juin, le commandement militaire pouvait annoncer que les Kurdes tenaient 95% de ces territoires et qu’au contraire des Irakiens, ils avaient l’intention d’y rester, « jusqu’à leur dernière goutte de sang » et le ministre des Peshmergas assurait que la Région kurde n’avait rien à craindre d’EIIL, jugé incapable de battre les Peshmergas sur le terrain militaire. Il confirmait même que les troupes kurdes avaient repris le contrôle du principal aéroport de Mossoul qui était auparavant tombé aux mains des djihadistes et qu’elles contrôlaient aussi l’aéroport Huriya à Kirkouk. 
Tout au long de juin, les accrochages n’ont  cessé dans les régions au sud de Kirkouk, entrecoupés de « trêves » avec EIIL. Les peshmergas cherchent surtout à convaincre les chefs tribaux sunnites de ne pas abriter les combattants djihadistes et les unités terroristes, même s’ils ont réussi à établir une ceinture de sécurité au sud de Tuz Khormatu afin que les combats entre EIIL et Irakiens ne débordent pas dans les zones kurdes. Il semble d’ailleurs qu’EIIL ne cherche pas la confrontation quand il est engagé dans des combats contre les forces irakiennes dans le sud pour ne pas être pris sur 2 fronts. Parfois EIIL attaque les positions kurdes, parfois il adopte une attitude non-agression mutuelle. Il est probable que cela n’obéisse pas à une stratégie concertée, ni que d’ailleurs les lignes de front entre armée irakienne et kurde soient bien connues, ainsi que la configuration du terrain, par ces combattants internationaux venus de Syrie. 

Mais les régions sunnites abritent aussi d’autres groupes armés locaux, comme dans Diyala, habitués au terrain et aux affrontements avec les Kurdes. Ainsi, Mohammad Ihsan, le représentant du GRK à Bagdad, interrogé par le journal Rudaw, a estimé que 100% des territoires kurdes de la province de Ninive étaient sous leur contrôle, et le gouverneur d eKirkouk, Najm ad Din Karim, que 70% de la province de Kirkouk étaient aux mains de l’armée, des Asayish (forces de sécurité).

Mais dans ces zones de montagnes et de déserts, selon un commandant des Peshmergas sur place «  à Hawidja, Zab, Rashad et Abasiya, il est très difficile pour les forces Peshmergas de rester 'sans migraine'. Parce ces zones ont été des abris de terroristes, et ils connaissent très bien la région ». À Djalawla, le maire du district, Anwar Hussein, reconnaît ainsi que si sa ville est sous contrôle Peshmergas, des combattants djihadistes se sont infiltrés dans des zones de plantations fruitières denses, qu’il ne sera pas facile de quadriller et nettoyer.
Les attaques les plus dangereuses et les plus probables de la part des djihadistes ne viendront cependant pas d’assauts militaires classiques mais d’actes terroristes. Aussi des combattants des forces « Dijî Terror, (forces anti-terrroristes de 5000 hommes, spécialement formées par les Américains) aux combats urbains sont arrivés à Djalawla et Saadia (sud de Diyala) en prévision des attentats contre les civils, alors que non loin des combats avaient lieu contre l’armée irakienne. Le 12 juin, une bombe a d'ailleurs explosé à Kirkouk, au passage de la voiture du ministre des Peshmergas, tuant un Peshmerga et depuis, d’autres attentats à la bombe  ou des tirs de mortiers ont visé des militaires kurdes, faisant des victimes.
Le danger majeur vient de l’afflux de familles réfugiées des régions arabes et qui pourraient aisément servir de base pour des « cellules dormantes », comme il y en avait à Mossoul. Si les familles venues de Mossoul pour Erbil ont été contrôlées et filtrées (les hommes seuls ont été refoulés) et maintenues dans des camps extérieures, la même consigne n’a pas été appliquée à Kirkouk, non encore administrée par les directives d’Erbil, même si, au cours du mois, des règles de restrictions ont été mises en place. 

L’autre répercussion qui affecte, cette fois, tout le Kurdistan d’Irak, est la pénurie générale de carburant après l'arrêt de la raffinerie de Baïdji, dont le Kurdistan dépendait à 40% pour son carburant. Le gouvernement a imposé en hâte un système de rationnement par immatriculation et le marché noir explose, d’autant que la pénurie affecte aussi les autres régions d’Irak, et que des acheteurs arrivent de Mossoul et d’ailleurs pour revendre au double ou au triple le carburant en provenance du Kurdistan. Le litre d’essence a ainsi augmenté de 300% en quelques jours, malgré l’arrivage de 400 camions citernes de Turquie, à la demande du GRK, ce qui est un premier convoi, 1200 étant espérés. Priorité a été d’approvisionner les ambulances et les véhicules militaires. Le ministre turc de l’Énergie, Taner Yildiz, a confirmé que la fermeture de la raffinerie de Baidji laissait le Kurdistan en manque de 4000  tonnes d’essence, que la Turquie allait tenter de répondre à ces besoins, mais que cela occasionnerait de longue files d’attente à la frontière.
Le Kurdistan d'Irak raffine lui-même 96 000 barils pour une demande de 140 000 barils (source GRK de Londres). Ses deux raffineries (Khabat et Bazian) sont aussi à court de produits pétroliers.  Si le réflexe de stockage préventif au sein de la population a aggravé les choses, l’autre cause en est qu’Erbil a commencé d’acheminer de l’essence dans la province de Kirkouk. Patrick Osgood, qui dirige le bureau du Kurdistan pour Oil Report Iraq affirme dans Rudaw que le Kurdistan ne peut subvenir qu’à 40% de ses besoins, les 60% étant jusqu’ici assurés par Baidji, et que cela annonce une crise dans tout l’Irak, dépourvu de « plan B » et qui importait déjà de l’essence avant l'arrêt de la raffinerie. Le GRK envisage d’importer de l’essence à un prix « raisonnable », pas plus de 1250 dinars par litre, tout en continuant de vendre le sien à 500 dinars.
Sur le plan politique, les choses évoluent aussi rapidement que les forces militaires. Alors que les négociations traînaient depuis septembre, le huitième cabinet a enfin été formé, le 18 juin, au lendemain du retour de Massoud Barzani d’Allemagne, avec Nêçirvan Barzani comme Premier Ministre et Qubad Talabani comme Vice-Premier Ministre, cabinet dans lequel les trois grands partis, le PDK, l’UPK et Goran sont représentés. Mais ce cabinet ne restera vraisemblablement en exercice que le temps qu’un référendum portant sur l’indépenance du Kurdistan soit mis en place, ainsi que la rédaction d’une nouvelle constitution. Enfin de futures élections parlementaires sont à prévoir puisqu’il faut maintenant intégrer Kirkouk et les autres régions (il est d’ailleurs possible que Kirkouk abrite le futur parlement).
La grande question politique propre aux Kurdes est évidemment la décision, extrêmement prévisible, de Massoud Barzani, de soumettre à l'assentiment populaire l'indépendance de la Région, à présent coupée totalement de Bagdad par un EIIL-Sunnistan. 
Dès le 23 juin, le président kurde, lors d’une interview sur CNN, après avoir répété que Kirkouk et les autres régions kurdes ne feraient plus l’objet d’aucune discussion et que l'article 140 était caduque, a affirmé qu’après l’effondrement de l’Irak, les Kurdes allaient saisir cette occasion :  « Il est temps pour le peuple du Kurdistan de déterminer son avenir et nous ferons respecter la décision du peuple ».
Les mêmes propos furent redits quelques jours plus tard à la BBC et le président a précisé que ce référendum pourrait avoir lieu dans quelques mois.

Le 26 juin, Massoud Barzani s’est rendu à Kirkouk pour s’adresser solennelement à la population et à ses troupes, tandis que le Premier Ministre, sur invitation de la Turquie, partait rencontrer à Ankara Ahmet Davutoglu, le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, le chef des services turcs, et finalement Recep Tayyip Erdogan le Premier Ministre turc. Les rencontres allaient fatalement porter sur les derniers événements – les otages turcs, la sécurité en Irak – mais aussi sur Kirkouk et la question de l’indépendance.
Au sujet de Kirkouk, alors qu’au même moment, Massoud Barzani exprimait dans son discours, l'aboutissement d’un combat de 60 ans pour que les Kurdes d’Irak récupèrent cette ville, il ne fait pas de doute qu’à Ankara, ce n’est plus matière à discussion. L’indépendance n’a pas dû être non plus une si grande surprise, puisque dès le 14 juin, Huseyin Çelik, le  porte-parole de l’AKP, le parti au pouvoir, avait déclaré qu’il était du droit des Kurdes d’Irak de décider de leur destin si l’Irak se divisait et que la Turquie continuerait de les soutenir.
Le Vice-Premier ministre turc, Bulent Arinc a tenu, lui, des propos plus nuancés : « Que le monde entier connaisse notre position : ne laissons pas l’Irak se diviser, ne laissons pas les armes se viser les unes les autres, ne laissons personne verser le sang de quelqu'un d'autre, que des puissances extérieures retirent leurs mains de l’Irak et qu’il poursuive son chemin vers une société intégrative ».
Ces derniers jours, la Turquie a réitéré son « opposition » à une division de l’Irak, mais sans proférer de menaces particulières, au contraire de la période d’hostilité 2003-2008.
Autre soutien bien moins discret, celui d’Israël, qui a ouvertement appelé de ses vœux un État kurde, d’abord en la personne de Shimon Peres, venant rencontrer Barack Obama et lui donnant ce conseil « pragmatique »  : « Accrochez-vous à vos amis, quels que soient leurs défauts, et ils vous aideront à combattre vos véritables ennemis ».
Et d’énumérer parmi les « bons camps » à soutenir au Moyen orient, celui des Kurdes contre un Irak « unifié » – qualifié de « cause perdue …à moins d’investir dans une itnervention militaire massive » – et de soutenir le Kurdistan, déjà « à demi-démocratique et à demi indépendant ».
Le Premier Ministre israélien, Benjamin Netanyahou, a de façon encore plus « claironnante » soutenu la future indépendance des Kurdes : « ce peuple combattif qui a prouvé son engagement politique, sa modération politique sa modération politique et mérite l’indépendance politique. » 
Quant au ministre des Affaires étrangères Avigdor Lieberman, il a présenté cette indépendance comme un fait accompli, même s’il a affirmé que son pays ne se livrerait à aucune action concrète pour aider les Kurdes en ce sens : « La réalité, telle qu’elle nous apparaît, est qu’un État kurde indépendant existe déjà, de facto. »
Évidemment, ces déclarations outrancières ont été désapprouvées par les États-Unis qui semblent faire preuve d’un immobilisme obstiné, autant pour ne pas s'engager militairement en Irak (ou en Syrie) contre EIIL, que pour ne pas reconnaître le changement politique irréversible qui a eu lieu, en s’accrochant (ou feignant de s’accrocher) à l’illusion d’un retour en arrière et d’un pays qui finira par s’aunifier, se pacifier et se réconcilier.
La visite du Secrétaire d’État John Kerry à Erbil, afin de demander aux Kurdes de s’engager aux côtés de l'Irak contre EIIL et de former un gouvernement pluraliste et uni à Bagdad était frappante à cet égard, par le décalage entre les vœux de John Kerry et la réalité de terrain. Massoud Barzani lui a rappelé qu’ils se trouvaient maintenant devant une « réalité nouvelle et un nouvel Irak ».
Ce dialogue de sourds se poursuit entre Erbil et Washington, les Américains semblant être les seuls à croire qu’il est possible de sauver l’Irak de la partition. Il est vrai que ce serait un désaveu de toute leur politique depuis dix ans. Y croient-ils eux-mêmes ? Peut-être pas tant que ça, mais retarder l'échéance tant que possible et laisser le bébé au gouvernement suivant doit être une sérieuse tentation de l'équipe Obama…
Les déclarations les plus hostiles et les plus virulentes viennent bien sûr d’Iran, fort soutien de Maliki et qui voit d’un mauvais œil une partition qui jetterait davantage les Kurdes d'Irak dans les bras de la Turquie (et maintenant d'Israël). La porte-parole du ministre iranien des Affaires étrangères, Marzieh Afgham, a déclaré que la division de l’Irak venait de ses ennemis et que tous les partis politiques irakiens étaient pour l’unité : « Quiconque cherche à diviser l’Irak sert les intérêts américains ».
Lors de la visite de Nêçirvan Barzani en Iran le 16 juin, Téhéran a tenté en vain d’obtenir l’appui militaire et politique des Kurdes en faveur de Maliki contre l’EIIL, ce qu'ils ont fermement repoussé.
Pour apaiser les craintes américaines et iraniennes, (ou feindre de croire à l’optimisme de Washington) Fuad Hussein, le chef du cabinet présidentiel a, hier, lors d’une conférence conjointe avec Fallah Mustafa Bakir, le ministre des affaires étrangères kurde, suggéré qu’une indépendance pouvait mener, en cas d’un gouvernement démocratique à Bagdad, à une confédération, et que le référendum ne signifiait pas une « application immédiate », que cela dépendrait de la « situation et des négociations avec les autres pays ».
Faire approuver l'indépendance par référendum, c'est-à-dire par le peuple du Kurdistan, c'est rendre inattaquable cette décision par des partis politiques kurdes sous influence iranienne, prompts à dénoncer un complot israélo-américano-turc dans lequel tremperait, naturellement le PDK de Barzani, toujours vu comme 'l'ami des juifs' par les islamistes. Afficher, devant les inquiétudes des voisins et des USA, une possible porte de sortie pour la crise irakienne, avec cette idée d'une confédération, permet d'apaiser les contestations les plus vives et de ne pas se départir de l'attitude qui a toujours été celle des Kurdes, au sujet de leurs différends avec Bagdad : nous sommes de bonne volonté, mais nos partenaires, hélas, ne jouent pas le jeu fédéral et démocratique. 
Aujourd'hui, le parlement kurde s'est réuni à huit-clos pour écouter le président leur demander de décider d’une date pour le référendum, après avoir résumé tout ce qu'il avait déjà dit à la presse,  et confirmé que les Peshmergas n’évacueraient pas les régions de l'ex-article 140. Au sujet des inimitiés que soulèvent un Kurdistan indépendant, il a tenu à rassurer les parlementaires : « Nous avons un soutien international pour l’indépendance, et ceux qui ne nous soutiennent pas ne s'opposeront pas à nous. »
En réponse anticipée à cette option « historique », tout comme le président, des députés s’étaient vêtus de l'habit traditionnel kurde, dans lequel combattirent les anciens Peshmergas, de la république de Mahabad en 1946 aux derniers combats de 1991.



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