Michael Rubin : "La position des Kurdes à Bagdad ne sera pas affaiblie"

Michael Rubin, un expert américain des problèmes géostratégiques du Moyen-Orient, de sensibilité démocrate, n'est pas connu pour son indulgence envers les Kurdes, à tel point que eux-ci l'accusent même fréquemment de partialité pro-turque, et qu'il a même été expulsé du Kurdistan sur un coup de sang, paraît-il, de Masrour Barzanî, fils du président et dirigeant des services de sécurité (il a visiblement gardé une dent contre lui). Mais le dernier entretien qu'il a accordé, de façon assez surprenante (peut-être parce qu'il est un peu grillé auprès des deux grands partis), au journal Yekgirtû, un organe de presse d'un parti islamiste kurde qui a subi un raid à Duhok lors de la dernière campagne électorale, montre une nuance dans ses positions, notamment sur l'article 140, dont il s'avère être partisan. Certaines de ses critiques font mouche, cependant, et il donne, en tout cas, une bonne analyse de la position prévisible de l'équipe Obama.



Q: Commençons par l'événement le plus récent qui est la loi électorale irakienne. Massoud Barzani, le président du Kurdistan, a appelé le bloc kurdistanî à voter pour cette loi parce que les USA lui auraient promis de faire pression sur l'Irak pour appliquer l'article 140 concernant les territoires disputés. Pensez-vous que les USA ont vraiment promis cette application or était-ce juste pour convaincre les Kurdes de voter cette loi ? Quels sont les scénarios possibles pour la province de Kirkouk ?

Michael Rubin : Je serais assez prudent pour ne pas mettre trop d'espoir en les promesses américainess. Massoud Barzani doit le savoir depuis Henry Kissinger et les événements de 1975. Henry Kissinger était un réaliste, comme l'est le président Obama. Obama voulait un accord immédiat avec les Kurdes sur les élections et c'est ce qu'il a obtenu de Massoud Barzani. L'année prochaine, si la situation change, la politique de la Maison blanche changera aussi, sans égard aux promesses du président Obama.

Personnellement, je soutiens l'article 140 et je crois que la constitution irakienne doit être appliquée, mais je ne m'attends pas à un changement du statu quo à Kirkouk. La prochaine fois qu'Obama aura besoin de quelque chose de Bagdad, il optera pour un compromis sur Kirkouk qui ne sera pas fait au bénéfice des Kurdes.

Q: Pensez-vous que les Kurdes vont perdre certains sièges au parlement irakien, du fait de la nouvelle loi ?

Michael Rubin: Il se peut que la liste Kurdistanî perde des sièges, mais pas les Kurdes. Les 'listes ouvertes' nuiront plus au PDK et à l'UPK qu'aux autres partis en raison de la colère publique envers la corruption au sein du PDK et de l'UPK, et aussi envers la tendance, à la fois chez le PDK et l'UPK, de donner la priorité aux liens familiaux plutôt qu'aux compétences. Barzani aime beaucoup mettre en garde sur le fait que voter pour d'autres partis kurdes, que ce soit Gorran ou Yekgirtû sapera les positions kurdes à Bagdad, mais je ne suis pas de cet avis. Ce que je retiens de mon expérience au Kurdistan, Gorran comme Yekgertû soutiennent les positions kurdes sur des problèmes comme celui de Kirkouk, tout autant que le PDK ou l'UPK. Ils diffèrent seulement par leur approche de la corruption, plus sérieuse pour Gorran et Yekgertû et, dans le cas de Yekgertû, certains questions sociales.

Q: D'après les accords entre le PDK et l'UPK, depuis deux mois, le Dr Barham Salih a remplacé Nêçirvan Barzanî en tant que Premier Ministre. Pensez-vous que Salih peut réussir dans sa nouvelle position? Croyez-vous que le PDK apprécie d'avoir le Dr. Salih comme Premier Ministre du GRK ?

Michael Rubin: J'aime bien le Dr. Barham et je pense qu'il est très compétent. Mais il est dans une position difficile. Il n'a pas beaucoup de soutien au sein de l'UPK et encore moins au sein du PDK. Ni Massoud Barzani ni Nêçirvan Barzani ne laisseront en aucune façon le Dr. Barham accomplire plus que ce qu'a fait Kek Nêçirvan, c'est-à-dire rien. Tout le monde sait que Massoud Barzani a passé en directive à tous les membres du PDK de limiter leur coopération avec le Dr. Barham. Les Barzani n'ont même pas laissé le Dr. Barham sélectionner sa propre équipe. Il semble que la principale tâche du Dr. Barham soit de garder le siège de Nêçirvan au chaud.

Q: Comment voyez-vous les relations kurdo-turques ? Ces derniers mois le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, et le ministre de l'Intérieur Bashir Atalay ont rendu visite à la Région du Kurdistan.

Michael Rubin : Je suis heureux que les relations entre les Kurdes d'Irak et les Turcs se soient améliorées. Ces relations sont avant tout commerciales : Barzani et Erdogan ont tous deux des intérêts commerciaux et ont utilisé ces relations pour leur enrichissement personnel. Tout en pensant que la Turquie et le Kurdistan mériteraient des gouvernements moins corrompus et plus transparents, je soutiens les investissements turcs au Kurdistan car ils mènent à des améliorations au Kurdistan et à créer un frein à la guerre. La plupart des négociations étaient commerciales, d'autres politiques, au sujet de l'amnistie des membres du PKK vivant au Kurdistan irakien. Malheureusement, comme la popularité d'Erdogan s'effrite, il va durcir sa rhétorique envers le PKK, le DTP, et les autres organisations kurdes en Turquie et cela pourrait raviver les tensions.

Q: Selon les accords du SOFA entre les USA et l'Iraq, les troupes de la Coalition se retireront d'Irak l'année prochaine. Pensez-vous que le gouvernement irakien et le GRK auront résolu les questions en suspens ?

Michael Rubin: Je m'attends à ce que ces questions empirent, surtout à Mossoul. Mais ne vous y trompez pas : Les troupes américaines vont se retirer. Et il sera difficile, pour les troupes américaines, de se maintenir au Kurdistan. Masrour Barzani pourrait être une des raisons pour lesquelles les États-Unis ne peuvent rester au Kurdistan. Si les États-Unis veulent laisser du personnel au Kurdistan, le Pentagone ne souhaitera aucune ingérence politique. Masrour Barzani, pourtant, place ses intérêts personnels avant les intérêts kurdes. Quand il a ordonné à ses agents de me bannir du Kurdistan d'Irak, il a oublié que je travaillais toujours pour l'armée américaine et ainsi démontré que le Gouvernement régional du Kurdistan et les forces de sécurité ne peuvent être fiables quand il s'agit de s'abstenir d'interférer politiquement contre les employés de l'armée américaine.

Q: Comment voyez-vous la Guerre froide entre Gorran, le mouvement de Nawshirwan Mustafa et l'UPK de Jalal Talabani? Pensez-vous que les rudes débats entre eux affaibliront les Kurdes à Bagdad après les élections ?

Michael Rubin: Presque tous les Kurdes que j'ai rencontrés, quelle que soit leur affiliation politique, sont du même avis sur des questions telles que Kirkouk, aussi je ne pense pas que ces débats en eux-mêmes affaibliront les Kurdes à Bagdad. Les partis kurdes saisiront la meilleure offre.

Je m'attends cependant à ce que la position de Mam Jalal soit ébranlée. Beaucoup d'Irakiens s'interrogent sur sa santé et si quelqu'un en aussi mauvaise santé doit être président. Et beaucoup d'Irakiens se demandent aussi si Mam Jalal, qui a été incapable de mener son propre parti avec efficacité doit diriger l'Irak.

Q: Est-ce que les Américains voient les Kurdes comme leurs allié ? Et si non, comment les Kurdes pourraient-ils devenir les alliés des USA ?

Michael Rubin: Les Kurdes sont alliés aux USA, en ce moment, du moins. Les Américains ont une sympathie naturelle pour les Kurdes. Mais les Kurdes ne sont pas des alliés solides pour les USA, et ce pour deux raisons :

• Premièrement, les Kurdes ne comprennent pas que les États-Unis veulent avoir de bonnes relations, pas seulement avec le Kurdistan d'Irak, mais aussi avec l'Irak et la Turquie. Trop souvent, les Kurdes demandent aux États-Unis de choisir entre leurs alliés, mais, s'ils sont forcés de le faire, Washington ne choisira pas le Kurdistan. Rappelez-vous que les États-Unis sont alliés à la fois avec l'Arabie saoudite et Israël. Ni Israël ni l'Arabie saoudite n'ont demandé aux USA de distendre leurs relations avec l'autre, aussi pourquoi les Kurdes demandent aux USA de choisir dans leurs conflits avec Bagdad ou Ankara?

• Deuxièmement, la représentation des Kurdes à Washington n'a pas fait un bon travail. Elle n'a pas été capable de sortir de la mentalité kurde. Au Kurdistan, les Kurdes veulent avoir de bonnes relations avec l'un ou l'autre parti politique. Mais à Washington, il est important d'avoir de bonnes relations avec les deux partis politiques. Mais pour être amis avec les Démocrates, les Kurdes ont attaqué les Républicains. Ce n'est pas de cette façon qu'on se fait des amis. Les Kurdes doivent laisser la politique des USA aux Américains et tâcher d'être amis avec les Démocrates comme avec les Républicains.

Q: Comment voyez-vous l'avenir en ce qui concerne les contrats kurdes sur le pétrole ? Pensez-vous que le scandale de DNO va affaiblir la position kurde au parlement irakien, au sujet des lois sur le gaz et le pétrole ?

Michael Rubin: J'ignore ce qui va se passer et je resterai en dehors de mes conflits avec Erbil et Bagdad sur ce coup-là. Il y a seulement trois choses qui m'ennuient :

• La corruption existante dans les contrats pétroliers kurdes, avec des bénéfices de millions qui reviennent à Barzani ou, dans d'autres cas, à Talabani. J'ai vu plusieurs de ces contrats pétroliers et ce sont des exemples écœurants de la corruption au sein des grandes familles kurdes.

• L'implication de responsables américains est profondément embarrassante. Plusieurs officiels américains—que ce soit d'anciens militaires et même un ancien ambassadeur des USA en Irak —sont en relations d'affaires avec le Gouvernement régional du Kurdistan. Plusieurs de ces officiels aiment laisser entendre qu'ils sont à Erbil avec la bénédiction et l'aval du gouvernement des États-Unis. C'est faux. Ils sont à Erbil du fait de leur propre cupidité et cela entache l'image de tous les Américains.

• Mes critiques envers DNO et, par extension, Peter Galbraith, ne portaient pas sur le pétrole, mais plutôt sur les droits de l'homme. Peter Galbraith doit être salué pour son action en tant que défenseur des Kurdes dans les années 1980 et au début des années 1990, surtout après l'Anfal. Mais quand il a décidé de faire des affaires, il a cessé de se soucier des droits de l'homme. Il a gardé le silence quand les Barzani ont commencé d'abuser ceux des Kurdes irakiens. Il a gardé le silence quand le PDK a attaqué le bureau de Yekgertû à Duhok lors des élections de 2005. C'est le silence de Peter Galbraith qui montre jusqu'où peut aller la corruption par l'argent du pétrole kurde.

Entretien avec Michael Rubin. Yakgrtu, 14- Jan. -2010. No. (773)

Commentaires

  1. Anonyme2:11 PM

    Spêde bas,

    Il dit plutôt une vérité difficile a entendre et qu'on lit très peu ici,car vous mettez toujours en avant les bons côtés du gouvernement Kurde.Par contre sa comparaison avec l'arabie saoudite et Israel est bidon,pour un specialiste...

    Exemple a gerber: Lors des dernières élections,Barzani faisait paradé dans le centre de Duhok un Hummer-Limousine avec sa photo dessus et son nom...

    Et même quand il y a un rapport dénoncant le manque de liberté, Nêçîrvan passe chez les Kurdes intellectuel ou sur ce site,pour le bon gars qui essaye de changer la mentalité des Kurdes en faisant des efforts.Alors que c'est l'un des plus gros homme d'affaires de la région et qu'il s'en fout complétement des Kurdes et de la liberté,son seul but c'est d'être bien vu et d'attirer les investisseurs.

    Le yekgirtu n'est pas une solution et c'est même pire.D'autre formation doivent arriver et dégager le clan Barzani (et le mangeur de dinde Talabani) mais comment est-ce possible quand tout appartient a eux?Tu veux faire un projet au Kurdistan 50% doit aller dans leur poche et après on t'autorise...

    Reste Goran,mais bon en étant essentiellement sora et rassemblant aucune nouvelle tête,je vois pas vraiment le "goran".

    J'attends du gouvernement qu'il soit patriotique (dans le respect total des minorités,ce qui est le cas je crois),ferme sur les questions de Kirkuk et Mossul et qu'il fasse tout pour le peuple et non pour leur poches.

    J'aime pas ce Kurdistan.

    Pour finir,on doit tout faire pour ne pas dépendre d'une décision des USA,aucune confiance en eux.Ils doivent investir sur ça:L'armée (exemple Israel),l'éducation,construire des entreprise,relancé l'agriculture (notre terre est riche),développé les relations avec les autres parties Kurdes...

    Quel manque de courage,d'intelligence,de respect pour ceux qui se sont battus pour un Kurdistan libre.

    Au lieu de ça,ils construisent des dream city inabordable pour une grande partie de la population,des centre commercial où rien de ce qui y est vendu ne provient du Kurdistan...


    KanîMezin,

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