Le Livre des stations

IL M'ARRÊTA DANS LA PROXIMITÉ ET ME DIT :

De moi aucune chose n'est ni éloignée ni proche d'une autre, sinon dans la modalité de sa fixation par moi dans la proximité et l'éloignement.

Il me dit : L'éloignement tu le connais par la proximité, et la proximité tu la connais par l'existence : et je suis celui que la proximité ne quête pas, et que l'existence n'atteint pas.

Il me dit : La plus infime des sciences de la proximité est que tu constates les traces de mon regard en toute chose, de sorte que prévale sa maîtrise sur la connaissance que tu en as.

Il me dit : La proximité que tu connais comparée à celle que je connais est semblable à ta connaissance comparée à la mienne.

Il me dit : Tu n'as connu ni mon éloignement, ni ma proximité, pas plus que tu n'as connu mon attribution comme je l'ai connue.

Il me dit : Je suis le proche, mais pas comme proximité d'une chose à une autre ; et je suis le lointain, mais pas comme éloignement d'une chose à une autre.

Il me dit : Ta proximité n'est pas mon éloignement, et ton éloignement n'est pas ta proximité : et je suis le proche/lointain d'une proximité qui est l'éloignement et d'un éloignement qui est la proximité.

Il me dit : La proximité que tu connais est distance, et l'éloignement que tu connais est distance : et je suis le proche/lointain sans distance.

Il me dit : Je suis plus proche de la langue qu'elle ne l'est de sa propre Parole quand elle articule. Celui qui me contemple n'évoque pas, et celui qui m'évoque ne me contemple pas.

Il me dit : Si ce que le contemplateur/évocateur contemple n'est pas une vérité, il se voile par ce qu'il évoque.

Il me dit : Tout évocateur n'est pas contemplateur : mais tout contemplateur est un évocateur.

Il me dit : Je me suis fait connaître à toi, et tu ne m'as pas reconnu : cela est éloignement. Ton cœur m'a vu et ne m'a pas reconnu : cela est éloignement.

Il me dit : Tu me trouves et ne me trouves pas : cela est l'éloignement. Tu me décris et ne me saisis pas dans mon attribution : cela est l'éloignement. Tu écoutes le message que je te destine comme s'il venait de ton cœur alors qu'il vient de moi : cela est l'éloignement. Tu te vois, alors que je suis plus proche de toi que ta propre vision : c'est cela l'éloignement.





Hortus Deliciarum - v, 1180, Herrad von Landsberg. 

Un peu comme le Dieu de Maître Eckhart, qui "se tient toujours à proximité, et s'il ne peut rester à l'intérieur, il ne va jamais plus loin que sur le pas de la porte", le "il" (huwa) quémande et patiente, et mendie et insiste, et si on le vire par la porte, revient par la fenêtre :

Il me dit : Prête ton écoute à l'une des langue de mon impétuosité. Lorsque je me découvre à un serviteur, et qu'il me rejette, je retourne comme si j'avais besoin de lui ; ce qui me décide c'est la générosité de mon antécédence, parmi ce que j'ai accordé comme faveur. Et ce qui le pousse à agir de la sorte, c'est le refus qu'il oppose à sa personne dont je suis le maître plus qu'il n'est.

Cette dernière phrase est très fine. Dans le refus du Créateur, la créature, ce serait elle qu'elle refuse, telle qu'elle est, la négation de son être tel qu'il est en Lui. "Qui connaît son âme, connaît son Seigneur", qui refuse son Seigneur, refuse son âme...

Et s'il me repousse, je retournerai vers lui, et je continuerai à retourner, et lui à me repousser, et repousser ; bien qu'il me voit le plus généreux des généreux. Et je retournerai vers lui bien que je considère le plus cupide des cupides. Je lui créerai une excuse s'il se présente devant moi. Je l'aborderai par la rémission avant l'excuse, jusqu'à ce que je lui dise, en son for intérieur : "Je t'ai affligé." Tout cela afin d'abandonner la vision qui l'aliène à moi, s'il demeure parmi ce en quoi je me suis fait connaître à lui, je serai son compagnon, et il sera mon compagnon ; mais s'il me repousse, je ne l'abandonnerai pas, à cause de son rejet mêlé à son ignorance. Toutefois, je lui dirai : "Tu me repousses bien que je sois ton Seigneur ? Et tu ne me désires pas, ni ne désires ma connaissance." Et s'il répond : "Je ne te repousse pas", je l'accepterai de lui. Et il en sera ainsi : à chaque fois qu'il me repoussera, je lui ferai avouer son rejet. Et à chaque fois qu'il dira : "Je ne te repousse pas", je l'accepterai de lui. Et si cela se reproduit et qu'il avoue : "En effet, je te repousse (bien qu'il ait menti et persisté dans son obstination), j'arracherai mes connaissances de son cœur, et elles s'inclineront vers moi, et je récupérerai ce qu'il y avait de ma connaissance dans son cœur, jusqu'à ce que vienne son jour où je ferai un feu des connaissances qui étaient entre nous deux, feu que j'allumerai sur lui de mes propres mains.
Comme on le voit, le Dieu de Niffari est patient (plus que celui des Évangiles qui commande de guetter toujours au cas où, l'instant qui ne passe qu'une fois, de ne jamais dormir et arriver en retard). Mais bon, il y a des limites à la patience divine, visiblement et alors après, s'ensuit un enfer auprès duquel celui de Nasir od-Dîn Tusî, c'est l'Île aux enfants. Le "je me venge de lui pour moi-même" est intéressant. Pourquoi ce châtiment spécial, plus terrible que l'Enfer ? Parce qu'il y a eu rétractation, semble-t-il. On ne dit pas "je te repousse" après "je ne te repousse pas", même si ces derniers mots étaient insincères, ils étaient "acceptés". Mais malheur à qui se dédit ensuite, il eût mieux valu qu'il repousse à jamais, il aurait eu l'Enfer standard. On dirait que Dieu s'y sent presque tenu pour ce qu'il se doit à lui-même : il faut brûler dans le renégat toute trace divine : Il se retire pour de bon :

Celui-là c'est l'homme dont le feu jamais ne pourra rivaliser avec l'Enfer parce que je me venge de lui pour moi-même.

C'est celui dont les gardiens de l'Enfer ne peuvent prêter écoute à aucune des modalités de son supplice, ni aucune des descriptions du mauvais traitement que je lui infligerai. Je rendrai son corps comme l'étendue de la terre dévastée, et je lui placerai mille peaux entre chaque paire de peaux, comme l'étendue de la terre ; puis j'ordonnerai à chaque supplice se trouvant sur terre d'advenir, et il adviendra dans l'intégralité et la spécificité. Et se concentrera en une seule situation et dans chacun de ses membres, tout supplice existant dans l'ici-bas dans sa spécificité et dans ses multiples modalités. En raison de l'ampleur qui existe entre ses parties, et de la grandeur de sa constitution que j'ai développée, pour lui faire subir le supplice. Puis j'ordonnerai à chaque supplice imaginé par les vivants de l'ici-bas de se produire, et ils se réaliseront intégralement conformément à leur spécificité chimérique et se produire sur lui le supplice réel dans la première peau, et le supplice imaginaire dans la deuxième peau. Puis j'ordonnerai aux sept couches de l'enfer de se réaliser ; et se réalisera le supplice de chaque couche en chacune de ses peaux.


Vient ensuite le supplice de Dieu, en un passage assez obscur. Dieu se révèle, cette fois-ci avec le supplice en main, si je puis dire. Il est encore rejeté. Que se serait-il passé si, cette fois, même accompagné d'un supplice, Dieu avait été accepté ? Il semble que l'issue en est cependant catégorique, il n'y a plus de "s'il me rejette", mais "il me rejettera", "tu me répondras", comme s'il avait connaissance d'un "non" éternel de la créature, sans retour possible.

Et s'il n'y a plus de supplice ni celui de l'ici-bas ni celui de l'au-delà, sans qu'ils ne se soient produits entre chaque paire de ses peaux, je lui montrerai – pendant que je me révèle à lui – le supplice dont je me charge. Il me rejettera ; et une fois qu'il l'aura vu, il distinguera à sa vue le supplice réel du supplice imaginaire ; et distinguera pour son compte personnel le supplice des sept couches ; et il continuera ainsi de faire la distinction entre le supplice de l'ici-bas et le supplice de l'au-delà, afin que je puisse le punir par le supplice que j'ai manifesté. Et je chargerai le supplice de ne pas le punir, il sera confiant en mon acte, mais il continuera de le punir selon ma prescription, il m'implorera cependant d'alléger le supplice de l'ici-bas et de l'au-delà, et d'écarter de lui ce que j'ai fait paraître et je dirai à cet homme : "Je suis celui qui t'a demandé " "est-ce que tu me repousses ?" et tu me répondras : "Oui, je te repousse." Celle-ci est la dernière fois qu'il me voit.

Autre énigme : "et je chargerai le supplice de ne pas le punir, il sera confiant en mon acte, mais il continuera de le punir selon ma prescription". Peut-être faut-il le comprendre comme une fausse grâce, un pardon insincère, le supplice est sommé de ne pas être appliqué, histoire de rassurer le damné, mais en fait, c'est faux, c'est comme s'il y avait, rendu, mensonge pour mensonge, fausseté pour fausseté. Qui a renié sera abusé. Qui a bafoué sa parole sera puni par la parole, mais une parole qui est châtiment indicible :

Ensuite je le punirai par la portée et dans toute l'ampleur de ma science. Et ni la science des savants ni la connaissance des gnostiques ne seront fixées sur ma manière de parler.



Bible de Hainburg, 1300-1320
Bibliothèque épiscopale de Pécs. 
Il me dit : En ma présence, si tu veux persister dans ton action, arrête-toi devant moi. Ni requérant, ni fugitif vers moi ; car si tu me demandes et que je refuse ta demande, tu retourneras non pas vers moi, mais vers la demande, ou tu retourneras vers le désespoir et non pas vers la demande ; et si tu me demandes et que je réponds à ta demande, tu te détourneras de moi pour aller vers ta demande.

Et si tu fuis vers moi, et que je te protège, tu te détourneras de moi, pour te protéger contre la peur qui t'inspire ta fuite, alors que moi, je désire lever le voile entre nous deux ; arrête-toi donc devant moi, parce que je suis ton Seigneur et ne t'arrête pas parce que tu es mon serviteur.
Il me dit : Si tu t'arrêtes devant moi considérant que tu es mon serviteur, tu vacilleras comme vacillent les serviteurs mais si tu t'arrêtes devant moi parce que je suis ton Seigneur, se produira pour toi mon décret perpétuel, et il t'opposera à toi-même. 
IL M'ARRÊTA DANS LA MORT

et je vis toutes les actions corrompues, et je vis la crainte régner sur l'espérance
et je vis la richesse devenir feu et s'unir au feu
et je vis la pauvreté un opposant qui proteste
et je vis qu'aucune chose n'a de pouvoir sur une autre
et je vis le royaume terrestre une chimère et la royauté céleste une duplicité.
Et j'appelais "Ô science"et elle ne me répondit pas
et j'appelais "Ô connaissance"elle ne me répondit pas
et je vis que toute chose m'avait déserté,
et que toutes choses créées m'avaient fui ;
et je demeurais seul.
Et l'action vint à moi
et je vis en elle l'illusion dissimulée
et ce qui depuis toujours est dissimulé
et rien ne me secourut
excepté la miséricorde de mon Seigneur.
Il me dit : "Où est ta science ?" Et je vis le feu.
Il me dit : "Où est ton œuvre ?" Et je vis le feu.
Il me dévoila ses connaissances uniques et le feu s'apaisa.
Il me dit : "Je suis ta connaissance". Et j'énonçai.
Il me dit : "Je suis celui qui te cherche". Et je me suis mis en route.



IL M'ARRÊTA ET ME DIT :

Qui es-tu et qui suis-je ?
Et je vis le soleil, la lune, les étoiles et toutes les lumières.
Il me dit : "Il n'est resté dans le courant de mon océan nulle lumière que tu n'aies vu". Et vers moi vint toute chose jusqu'à ce qu'il n'en reste aucune, et chacune d'elle m'embrassa entre les yeux, me salua et se tint dans l'ombre.
Il me dit : "Tu me connais et je ne te connais pas."
Et je le vis tout entier s'attacher à mon vêtement et ne pas s'attacher à moi. Et il me dit : "Celle-ci est mon observance". S'inclina mon vêtement, mais je ne m'inclinai pas ; et lorsque s'est incliné mon vêtement, il me dit : "Qui suis-je ?" Alors le soleil et la lune s'obscurcirent, les étoiles s'abîmèrent, les lumières s'évanouirent, et les ténèbres ensevelirent toutes les choses excepté lui ; mes yeux ne virent plus, mes oreilles n'entendirent plus, et s'éteignit ma sensibilité, et toute chose énonça : "Dieu est le plus grand".
Et toute chose vint vers moi, une lance à la main, et il me dit : "Sauve-toi". Je répondis : "Où fuir ?" Il me dit : "Précipite-toi dans les ténèbres". Je m'y précipitais et je m'aperçus moi-même. Il me dit : "Tu ne percevras jamais un autre que toi et tu ne quitteras jamais les ténèbres. Mais si je t'en exclus, je te montrerai à toi et tu me verras. Et quand tu me verras, tu seras le plus lointain des lointains." 



Pelagio Palagi, 1808.
Institute of Art, Detroit. 


À l'inverse de Ruzbehan, désirant Dieu à travers son Aimée, il y a cette variante intéressante de Dieu éveillant l'amour d'un être pour un autre, afin d'assouvir son désir de l'un et de l'autre.

Renversement du principe assez banal : "Aimer l'Autre, c'est aimer Dieu en lui." Ici, Dieu aimant nos aimés nous rend amoureux pour les aimer par nous. Et, amoureux de nous, il fait naître l'amour en ceux que nous aimons, pour nous aimer par eux.

Il me dit : "Si je te désire à travers un compagnon, comme je désire – à travers toi – un autre compagnon que toi, je t'imposerai cela dans "ta conscience intime", dans ton sommeil et ton éveil, et ce au moyen d'une obligation que tu connaîtras sans réfutation et tu me verras dedans, et je ne m'y dissimulerai pas à toi ; et afin que tu ne puisses pas lui dire : "Je me lève en ton honneur" ; et pour ne pas absoudre l'espace de ton cœur.

Niffarî, Le Livre des Stations.

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