ELECTIONS IRAKIENNES : PEU DE CHANGEMENTS DEPUIS 2005


Les élections provinciales en Irak, le mois dernier, se sont déroulées sans grande surprise puisque l'on avait pris soin d'écarter d'emblée du calendrier la province source du principal conflit arabo-kurde, à savoir Kirkouk. Hormis cela, peu de changements par rapport aux élections législatives de 2005, sauf la fin du boycott des partis sunnites, qui leur a permis de reprendre le contrôle des provinces où ils sont majoritaires, comme Anbar ou la Diyala, sans pouvoir, bien sûr, en raison de leur infériorité numérique, l’emporter sur les partis chiites.

Parmi ces derniers, le parti du Premier ministre actuel, Nouri Al-Maliki crée une certaine surprise en s’imposant de façon significative dans les régions où ses coreligionnaires sont majoritaires. C’est pourquoi de nombreux journaux ont présenté ce scrutin comme un triomphe du Premier ministre dans tout l'Irak. Cependant, si l'on regarde le détail des résultats, non province par province - celles-ci ayant été découpées et recousues par Saddam de façon à fragmenter les particularismes locaux - mais zone ethnique par zone ethnique ou confessionnelle, on voit que depuis 2005, rien n'a changé dans les choix politiques des régions. Les chiites et les sunnites votent pour leurs propres partis, et les Kurdes et les chrétiens votent, comme la dernière fois, pour une liste commune à Mossoul, où l’on enregistre même un net déclin du Parti démocratique assyrien, qui ne parvient pas à remporter un seul siège. La victoire incontestable de Maliki, alors qu'il est très attaqué pour ses velléités de pouvoir personnel par toute la classe politique irakienne, tient peut-être, comme disent certains, à ce que disposant des services de l'Etat et de l'appareil du pouvoir, il a pu faire campagne plus aisément. Mais son image de « vengeur des chiites ayant fait perdre Saddam Hussein », sa réputation d’indépendance par rapport aux listes religieuses et aux milices pro-iraniennes, ainsi que sa posture « d'Irakien national unificateur de l'Etat » (surtout en s’opposant au gouvernement kurde) a pu jouer également auprès des Arabes nationalistes très hostiles à une autonomie kurde. Sa liste, avec environ 20% des suffrages en moyenne est arrivée en tête dans 10 des 14 provinces votantes, sachant que les seules provinces potentiellement contestataires de la suprématie chiite au sein de l’Irak arabe sont les provinces sunnites, qui comprennent dans leur zones des districts arabes sunnites et qulques districts kurdes (Khanaqin, Makhmur) ou mixtes kurdes, shabaks, chrétiens et yézidis dans le cas de Ninive, Sinjar, Sheikhan. Ni Kirkouk ni la Région du Kurdistan ne participaient à ces élections.

Ainsi, dans les provinces à majorité arabe sunnite, comme la Diyala ou Ninive-Mossoul, si l'on regarde la totalité des votes par province, les sunnites l'emportent, car Saddam avait découpé ces régions de telle sorte que les Kurdes et les chrétiens soient disséminés et répartis entre des districts majoritairement arabes. Mais si l’on se reporte aux seuls résultats des districts à population kurde de la Diyala comme Khanaqin, on voit qu’ils ont voté pour l'Alliance kurde à près de 97%.

A Mossoul, les Arabes sunnites nationalistes l'emportent sur la rive droite, tandis que sur la rive gauche et au nord, la coalition kurdo-chrétienne fait front, évinçant certains groupes assyriens hostiles au Gouvernement d’Erbil. Les élections à Kirkouk devraient être organisées au cours de l'année 2009 mais l'application de leurs résultats n'est pas garantie du tout, car des mouvements arabes et turkmènes réclament avant le scrutin que les sièges du gouvernorat soient répartis entre les trois communautés à égalité, ce qui d'emblée, prive de sens toute élection. Cette immuabilité des votes depuis 2005 laisse augurer que les prochaines élections de Kirkouk donneraient, comme il y a 4 ans, la victoire aux Kurdes, chaque faction ethnique ou religieuse campant sur ses positions dès le début. Signe peut-être d'un début de règlement du conflit, le gouvernement irakien vient d'annoncer la tenue d'un futur recensement de la population dans tout le pays. Le recensement étant l'étape préliminaire indispensable à la tenue d'un référendum dans les régions kurdes ayant vocation à être rattachées au GRK, la première partie du processus prévu par l'article 140 serait donc remplie. Cela dit, comme le recensement concerne aussi la répartition, par le gouvernement fédéral, des revenus des ressources naturelles du pays par province en fonction de leur démographie, il ne pouvait plus être retardé indéfiniment, même à Kirkouk.

En attendant, le Gouvernement régional du Kurdistan prépare lui aussi une loi électorale pour la tenue de ses élections, législatives le 19 mai, et régionales vers la fin de l'année. Des dispositions réservant des sièges aux minorités chrétienne et turkmène ont été votées et pourraient être revues à la hausse, si le rattachement des districts revendiqués amène un nouvel afflux de chrétiens et de Turkmènes dans la Région. Il a donc été décidé que, pour le moment, 10 sièges leur seraient alloués d'office au Parlement mais que ce nombre serait revu à la hausse si les populations chrétiennes et turkmènes augmentaient. Les leaders turkmènes vivant dans la Région kurde se sont déclarés satisfaits des 5 sièges promis, même les représentants du Front turkmène, parti pourtant soutenu par Ankara et opposant virulent du retour de Kirkouk dans la Région kurde. Aussi, ces appréciations n’ont pas été du goût des dirigeants du Front turkmène basés à Kirkouk, qui ont qualifié leurs propos de « points de vue personnels ». Un autre élément pourrait changer la donne des élections au Kurdistan, traditionnellement dominées par la suprématie des deux grands partis : la crise interne qui frappe l'UPK, après la démission de 4 membres éminents du Bureau politique, qui protestent contre le « manque de démocratie et de transparence » à l’intérieur de leur parti. Les remous internes et le remplacement de certains membres UPK du gouvernement pourraient pénaliser ce parti aux prochaines élections. De plus, Nashirwan Mustafa, ancien haut dirigeant de l’UPK, qui a démissionné depuis 3 ans, pourrait présenter sa propre liste, ce qui viendrait donc concurrencer celle de l’UPK et pourrait attirer un vote « protestataire » des électeurs traditionnels de l’UPK qui ne souhaiteraient pas, pour autant, reporter leurs voix sur le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani. Enfin, le parlement d’Erbil a prévu un quota féminin obligatoire dans ses rangs, qui tournerait autour de 30% de sièges réservées aux femmes. Dans le même temps, pour signifier que la période 1992-2003, qui avait vu une « autonomie de facto » de la Région est bien terminée, le nom officiel de l’assemblé kurde n’est plus « Conseil national » mais Parlement du Kurdistan d'Irak.

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