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Le pouvoir de Saladin

"Dans sa marche vers le pouvoir, Saladin fut surtout aidé par ses succès militaires et par la division de ses adversaires. En outre, son héritage familial, sa détermination à appliquer la loi religieuse et à mener le jihad et surtout la caution que lui accorda le calife lui fournirent l'autorité nécessaire sans laquelle son règne serait apparu comme une tyrannie. dans nos sociétés contemporaines, un pouvoir politique trouve sa légitimité dans les élections. En terre d'islam au Moyen Âge, cette légitimité reposait sur le respect d'un système hiérarchique de délégation des pouvoirs. Le calife tenait son pouvoir de Dieu. Il en déléguait une partie au souverain (sultan, prince, grand émir) qui lui-même nommait des représentants ou des auxiliaires pour exercer en son nom la justice, contrôler l'administration, faire régner l'ordre et défendre le territoire, le tout théoriquement au service de Dieu et pour le bien des sujets."

Sur la prédilection de Saladin pour la Syrie, son pays de prédilection, sa "patrie" véritable, où il résida plus qu'ailleurs et où il choisit aussi de mourir :

"A partir de la Syrie, Saladin pouvait étendre sa domination sur la Haute-Mésopotamie, entre Tigre et Euphrate, afin d'y puiser les renforts nécessaires au jihad, tout en restant proche de l'Egypte d'où provenait une grande partie de l'argent et des hommes. Mais l'intérêt de Saladin pour cette raison avait aussi des fondements plus personnels. La Syrie était le pays de son enfance et de sa jeunesse. Baalbek, Alep, Damas étaient des villes où il avait vécu plusieurs années et auxquelles il étaitt rès attaché ; Damas tout particulièrement, dont Ibn Shaddad disait d'ailleurs : "Saladin aimait cette ville et la préférait comme résidence à toute autre." A 'Imâd al-Dîn, Saladin confia, un jour de l'année 1186, en regagnant Damas après sa campagne en Haute-Mésopotamie : "Loué soit Dieu qui nous a ramenés et qui en repoussant l'adversité nous a rendu notre pays." Un amour que les Damascènes lui rendaient bien à en juger par l'accueil enthousiaste qu'ils lui réservèrent ce jour-là."

Peu touché par les charmes de l'Egypte, ce continent à lui tout seul - "Dans une lettre adressée à al-Fâdil, il compara, un jour, la phase égyptienne de sa carrière à une aventure avec "une prostituée (l'Egypte) qui a en vain essayé de m'éloigner de ma fidèle épouse (la Syrie) - il ne fut jamais non plus, pas plus que ses frères, un prince du "pays kurde". Paradoxalement le monde de la Djézireh, de la Haute-Mésopotamie, comme celui de l'Irak, son pays natal, lui resta assez étranger, alors que les princes turcomans, artoukides et zenguides, y furent mieux implantés de son vivant. Même son beau-frère Gökburî, le prince qui rénova tout Erbil était turkmène, tout comme les princes de Mossoul et de Sindjar, de Hisn Kayfa, de Kharput, de Djézîr :

"Tout autre était la perception que Saladin avait de l'Irak. Ses premières expéditions en Haute-Mésopotamie n'eurent d'autre but que de s'assurer la possession de la Syrie du Nord, en empêchant d'abord les renforts d'arriver de Mossoul, en échangeant ensuite les villes dont il s'était emparé en Jéziré contre Alep. Après 1183, en revanche, ses expéditions à l'est de l'Euphrate furent surtout justifiées par le besoin de recruter des troupes pour son jihad contre les Francs et pour renforcer la défense des villes syriennes que l'Egypte, elle-même menacée, à l'intérieur comme à l'extérieur, ne suffisait plus à protéger. Même si Saladin fut un moment tnté d'étendre son pouvoir bien au-delà des régions frontalières de ses Etats, la maladie qui faillit l'emporter, en 1186, le ramena à des objectifs plus réalistes et plus proches de ceux qu'il proclamait officiellement. Une fois signé l'accord avec Mossoul et les principales villes de Jéziré, ses actions sur le terrain montrent qu'il renonça à ses expéditions dans cette région, même s'il continua de se plaindre de ne pas recevoir autant de secours qu'il eût souhaité. En 1191, deux ans avant sa mort, il accepta de confier la partie occidentale de la Jéziré à son neveu Taqî al-Dîn, mais en lui faisant promettre de respecter l'accord précédemment conclu avec les autres émirs. La consolidation de la présence ayyoubide dans cette région répondait moins aux intérêts immédiats de Saladin qu'aux ambitions de Taqî al-Dîn, ainsi que nous le verrons plus loin. Saladin pouvait difficilement refuser de remettre à son neveu les territoires de Jéziré qu'il réclamait, mais s'il en attendait une aide militaire renforcée, la suite des événements - c'est-à-dire la mort de Taqî al-Dîn en cette même année et le début de révolte de son fils al-Mansûr - allait lui montrer que la solidarité familiale n'allait pas toujours de soi. C'est finalement al-'Âdil qui hérita de ces territoires de Haute-Mésopotamie, disparates et morcelés, et c'est lui, beaucoup plus que Saladin, qui implanta dans cette région les fondements du pouvoir ayyoubide."

Anne-Marie Eddé, Saladin, II : Le sultan, 8, La conception du pouvoir.

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