Accéder au contenu principal

L'histoire d'Amêdî vue par ses juifs



En 2004, Mordechai Zaken soutenait sa thèse Jewish Subjects and Their Tribal Chieftains in Kurdistan, un ouvrage essentiel sur l'histoire des juifs du Kurdistan, par le biais du système de relations et de dépendance entre les rayas et leurs aghas kurdes, et ce jusqu'à leur départ, en 1951-52. Collectant un grand nombre de témoignages oraux parmi ces juifs ayant émigré en Israël, ces récits et souvenirs irremplaçables retracent une autre histoire de Zakho, Duhok, Amadiyya, Akra, Sulaymanieh, venant compléter celles des musulmans, des yézidis et des chrétiens.

Si Zakho, à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle était surnommée la "Jérusalem du Kurdistan", il n'en avait pas toujours été ainsi et nous avons vu, avec les histoires de David Alroy et d'Arsenath Barzani, qu'Amadiyya a été longtemps la place principale des élites juives du Behdinan.

Citant les voyageurs Rich (1820) et David D'Beth Hillel (1826), Mordechai Zalen confirme qu'Amadiyya était encore dans ce premier tiers du 19e siècle "un des centres juifs les plus célèbres du Kurdistan central", avec une population de 200 foyers juifs pour 1000 foyers musulmans (les chrétiens ne sont pas mentionnés).

Mais en 1828, Mîr Muhammad de Rawanduz, surnommé Mîrê Kor (l'émir aveugle) fit le siège de la citadelle et la conquit. Il pilla alors Amadiyya et les juifs rapportent qu'ils furent particulièrement maltraités par le nouveau prince. 10 ans plus tard, en 1838, l'armée ottomane reprit la ville, captura Mîr Muhammad et l'exécuta promptement. Les habitants d'Amadiyya ne gagnèrent pas au change car la ville passa alors sous l'autorité du Pacha de Mossoul qui, toujours de mémoire locale, gouverna la place "d'une main de fer". La condition des juifs, cependant, "s'améliora quelque peu", mais ils furent astreints à des corvées, telles que porter l'eau et des pierres de construction dans la citadelle, ainsi que des travaux infamants. Si bien que cette communauté jugée "florissante", qui comprenait intellectuels et artisans, émigra assez rapidement et les 200 foyers juifs des années 1820 furent alors réduits de moitié.

Ashabel Grant, auteur de The Nestorians and the Lost Tribes, visita Amadiyya en 1839, peu de temps après la défaite de l'Émir aveugle. Il décrit la ville comme quasi-déserte, ne s'étant pas remise de l'invasion funeste des Kurdes de Rawanduz et sur 1000 maisons juives, constate que seulement 250 d'entre elles sont habitées, et que le bazar et les autres habitations sont en ruines. Nous avons vu que Layard, en 1846, ne l'a pas trouvée en meilleur état, mais il donne une version différente du déclin de la ville et de sa prise par les Turcs, mentionnant avec éloge son "pacha héréditaire", Ismail, et semblant ignorer l'interlude de Mîrê Korê.

Quoi qu'il en soit, en 1850, 4 ans après le passage de Layard (qui, lui ne mentionne pas les juifs, car il s'était mis en tête de retrouver les chrétiens, ce qui montre bien, une fois de plus, qu'un voyageur ou un explorateur ne trouve sur place que ce qu'il s'attend à voir), George Percy Badger, un missionnaire anglican venu étudier et sûrement convertir les chrétiens locaux, mentionne une délégation de juifs d'Amadiyya s'étant rendue à Mossoul et se plaignant des extorsions d'argent du "muttasalim", le gouverneur de la ville, qui faisait tout autant souffrir les chrétiens que les juifs, comme l'avait rapporté Layard. Désireux de partir, ils étaient forcés par les autorités locales de rester en la ville, taillables et corvéables à merci.


Et ainsi, en raison de son déplorable gouvernement, Amadiyya ne fit que décliner. En 1871, lors d'une autre guerre inter-kurde, des assaillants musulmans en profitèrent pour attaquer les juifs au passage, pillèrent les deux synagogues de la ville, emportèrent même les ornements des rouleaux de la Torah. 

Dix ans plus tard, en 1881, il n'y avait plus que 50 familles juives à Amadiyya. En 1930, selon un rapport officiel, sur les 31 746 habitants du district, les juifs n'étaient plus que 812. Quant à la population totale de la ville-même, un rapport britannique l'évalue, en 1929, à 3000 habitants, toutes religions confondues.

En 1945, alors que les juifs n'avaient plus que quelques années à rester au Kurdistan, ils étaient encore 400 à Amadiyya, selon un rapport qui contredit le recensement de 1947 qui en dénombre 303.

Une fois les Ottomans partis, les aghas kurdes relevèrent la tête et d'autres figures illustrèrent la résistance de la région non plus contre les Turcs mais contre les Britanniques, d'abord, et puis les Irakiens.

Les Britanniques ont laissé des notes et des rapports détaillés sur les figures locales et leurs tribus. Parmi les chefs de file kurdes du district d'Amadiyya il y avait, au lendemain de la Première Guerre mondiale, Rashid Beg et Musa Beg de la tribu des Berwarî-Balaq ; 'Abd Al-Wahab Agha de Nerwa-Raikan et Suto Agha de Qashuri et Oramari, mais deux figures d'agha se détachent dans la première moitié du 20e siècle : Hadji Abd Al Latif ibn Hadji Abd Al Aziz et Hadji Sha'ban Agha. 

Les sources juives interrogées par Mordechai Zaken retracent avec précision les faits d'armes et les actions tumultueuses de ces deux chefs et de leurs fils :

Hadji Abd Al Latif Agha, alors gouverneur de la ville, est décrit par les Britanniques comme un dirigeant capable, bien que sans douceur et pouvant être partial : 

‘Though his rule may be somewhat rough and arbitrary, the country is a rough one.’ 

En 1919, il est destitué et exilé à Mossoul pour avoir quelque peu comploté contre l'occupant, mais fut, plus tard, autorisé à revenir dans la ville. Entre temps, les réfugiés assyriens qui avaient fui, de la future Turquie, le génocide, étaient relogés ça et là au futur Kurdistan d'Irak, sous le patronage de la Société des Nations. Il y eut remaniement des districts et Amadiyya fut incorporé dans un nahiya (sous-district) avec Hadji Abd Al LAtif de nouveau à sa tête, avec le titre de mudir qui va avec le nahiya. Puis Amadiyya devint un qada (district) et Hadj Abd Al latin de mudir devient un qaymaqam (ce qui le fait monter d'un cran administratif). Enfin, en décembre 1920, les Britanniques évacuent pour de bon la ville et c'est toujours 'Ab Al Latif qui en devient le hakim (gouverneur).

D'après les récits des juifs d'Amadiyya, dont un certain Daniel Barashi, une des sources principales de Mordechai Zaken pour Amadiyya, Hadji Abd Al Latif  était vu comme l'agha de tous, juifs, chrétiens et musulmans : "Personne ne pouvait pratiquer le ta'adda (harcèlement) contre ses protégés juifs, et il empêchait le harcèlement des juifs par les habitant du coin comme de la part des officiels gouvernementaux."

Ce qui, dans toute l'étude de Mordechai Zaken, est une constante et ne concerne pas seulement Amadiyya : dans les régions où les aghas kurdes sont tout puissants, le sort des juifs dépend de la personnalité et de la bienveillance de l'agha, bien plus que de l'État irakien.

Mais ces aghas kurdes étaient politiquement très remuants et rebelles, ce qui faisait que leurs protégés, quelle que soit leur confession, devait suivre leurs penchants politiques et leurs aléas guerriers. Ainsi, dans les années 1920, alors que Hadji Abd Al Latif était hakim d'Amadiyya, il s'allia avec son beau-frère Sheikh Muhammad Zebari, et ensemble, avec leurs hommes, ils participèrent au soulèvement d'Amadiyya. Le récit de cette conspiration est donné par Daniel Barashi et a des allures d'aventures de carbonara : Hadj Abd Al Latif fit, en effet, creuser un tunnel sous les murs entourant sa demeure, probablement à fin d'y entasser hommes ou armements. En tout, c'est la veille du nouvel an juif, en septembre 1922, que l'insurrection kurde éclata contre les forces de police qui stationnaient dans le poste de police (qishle) de la ville. Mais ils échouèrent en raison du renfort apporté par les levies (les auxiliaires assyriens employés par les Britanniques) de la tribu des Tkhuma, qui vinrent au secours des forces gouvernementales. Hadji Abd Al Latif s'enfuit alors à Barzan, chez Sheikh Ahmad. Il avait d'ailleurs un autre beau-frère chez les Barzani, en la personne de Sheikh Abd As Salam qui avait épousé sa sœur.

Hadji Abd Al-Latif eut quatre fils dont les vies contrastées et tumultueuses sont à l'image des tourments du Kurdistan devenu 'irakien' : Salihê Safyaye, l'aîné, qui lui succéda comme agha, Izzat et Ali, qui furent officiers dans l'armée irakienne, et le plus jeune, Ahmad.

Durant la Seconde Guerre mondiale. Salihê Safyayê rallia la rébellion de Mollah Mustafa Barzani avec un autre agha, Miste Tahir, le tout avec la "bénédiction" de Hadj Abd Al Latif, apparemment ravi de voir que son fiston reprenait le flambeau. Il avait d'ailleurs marié sa fille à un fils de Sheikh Ahmad Barzani (comme on le voit, les alliances matrimoniales permettent de dessiner une carte des confédérations politiques tribales).

Alors que Salihê Safyayê se battait aux côtés de Mollah Mustafa Barzani, son frère cadet, Izzat, était, lui, officier dans l'armée irakienne et fut envoyé, peut-être parce qu'il connaissait bien le pays, combattre les Barzani avec 3 unités irakiennes. Psychologiquement, en tout cas, choisir Izzat pour mener cette opération n'était guère judicieux, car une fois tout près des positions kurdes, Izzat envoya un message à Mollah Mustafa, en lui indiquant où lui-même et ses hommes se trouvaient, et quels étaient les ordres reçus de ses supérieurs. Mollah Mustafa encercla immédiatement les Irakiens et avertit Izzat que ses troupes n'avaient aucune chance de l'emporter contre lui. N'attendant que cela, Izzat déserta avec 2 autres officiers (probablement kurdes, eux aussi), et rallia à son tour la rébellion de Barzani, passant la frontière iranienne. Entre temps, il apparaît que le plus jeune, Ahmad, également officier irakien, les avait rejoints. 

Peu de temps après, un officier britannique passa à son tour la frontière et vint trouver Izzat et Ahmad, en les persuadant de se rendre, contre un sort clément. Se fiant imprudemment à la Perfide Albion, les deux frères se rendirent et furent alors remis à l'armée irakienne. Naïf mais ni pleutre ni idiot, quand les Irakiens demandèrent à Izzat s'il savait le sort qui l'attendait, il répondit avec une superbe concision : "Un seul coup de feu, mais ramenez ensuite mon corps à Amadiyya !" Son frère Ahmed fut, lui, épargné, mais le gouvernement confisqua leurs biens et leurs villages. Un seul des quatre fils de Hadji Abd Al Latif, Ali, resta fidèle au gouvernement.

Le second grand agha d'Amadiyya, Hadji Sha'ban, était décrit par les rapports britanniques comme le chef de l'autre faction kurde d'Amadiyya, ce qui en fait donc l'alter-ego de Hadji Abd Al Latif. Tout comme lui, il prit part à l'insurrection et fut toujours hostile aux Britanniques. Tout le temps de leur mandat, il fut hors-la-loi et se cacha sur les frontières de Djezireh et Tkhuma. Selon Daniel Barashi, il aurait été impliqué dans le meurtre d'au moins deux officiers britanniques.

Cependant, une fois les Britanniques partis, Hadji Sha'ban, au contraire des Hadji Abd Al Latif resta loyal à l'État irakien et combattit même les Kurdes insoumis.

En plus de la mention des levies assyriens qui furent employés par les Britanniques pour combattre les Kurdes (après leur départ, ils furent lâchés par la Grande-Bretagne comme la France lâcha ses harkis et il y eut un massacre conséquent d'Assyriens en représailles dans les années 30), nous avons vu qu'un certain nombre de réfugiés assyriens avait été relogés dans le futur Irak. Apparemment, ils s'apparentaient plus aux guerriers tribaux du Hakkari qu'à de paisibles rayas, car les juifs gardent le souvenir des exactions de ces remuants réfugiés. Un autre témoin-source, Rabbi Alwan Abidani d'Amadiyya se souvient que les villages juifs ont subi massacres et pillages de la part des Assyriens. En septembre-octobre 1919-1920, Avidani, qui était sacrificateur, voyagea de village en village pour tuer des animaux selon le rite kasher. Il traversa les localités juives de 'Ardin, Aynshakh et Aqdish, et se souvient que beaucoup de leurs habitants avaient fui les lieux pour se réfugier dans les murs d'Amadiyya :

"Je me souviens qu'une fois, alors que je voyageais pour sacrifier des animaux… les chrétiens Aturis (Assyriens ou Tiyaris) tuèrent un juif nommé Hayyo Mardana, sous un arbre près de 'Ayn Kadhat, appelé 'Ayn Shasa, et il fut enterré là, et ils volèrent tous ses biens. En raison de cet événement, je suis resté le jour de Yom Kippour au village de Bamarne avec toutes les congrégations de ce village… À cette époque, il y avait, dans ces villes, une grande peur des chrétiens assyriens qui tuaient et pillaient beaucoup. C'est pourquoi nous avons prié et pleuré de tout notre cœur le jour de Yom Kippour et le lendemain, il y eu soulagement – c'était un miracle – et nous avons pu voyager jusqu'à Amadiyya, ma ville."

D'autres sources, chrétiennes, cette fois, confirment que des réfugiés assyriens ont aussi attaqué des villages kurdes (musulmans). Comme quoi l'on est toujours, à un moment ou un autre, le pillard-brigand de quelqu'un.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Manuel de Soureth ou comment apprendre la langue des anges

Épuisé sur Amazon, on peut trouver le manuel à des prix raisonnables chez Decitre.

Introduction(extraits) "L'araméen, dit-on, est la langue des anges, et si vous prévoyez qu'à défaut d'une vie vertueuse un petit coup de piston ne sera pas de trop pour que vous soyez admis dans le Jardin d'Allah au jour du Jugement, quand vous serez perdu au milieu de la multitude des humains se pressant devant l'entrée, vous pouvez espérer que son redoutable gardien sera si heureux de vous entendre le saluer dans sa propre langue qu'il entrouvrira la porte pour vous laisser passer." (Ceux qui se demanderaient pourquoi le soureth est la langue des anges, même ceux gardant le Paradis des musulmans, peuvent se reporter à ce lien, on vous dit tout).

"Si votre esprit, plutôt que se s'élever vers les sphères célestes, est attiré par celles d'ici-bas, vous serez fasciné par une langue qui porte le témoignage écrit de l'histoire de l'humanité – tant matérie…

Le syriaque, langue d'Abraham, des soufis et des Anges

À signaler sur le Cercle catholique syriaque, un article en ligne, passionnant, de Françoise Briquel-Chatonnet, initialement publié dans les actes du colloque Dialogue des religions d’Abraham pour la tolérance et la paix, Tunis 8-10 décembre 2004, Tunis, université Al-Manar : Abraham chez les auteurs syriaques : une figure du croyant pour des chrétiens en monde musulman.
Il s'agit d'une étude de la figure d'Abraham telle que l'ont vue, développée et commentée les chrétiens syriaques, d'abord en la distinguant du judaïsme et puis de l'islam, comme l'introduit l'auteur elle-même :
Les chrétiens syriaques ont produit une abondante littérature très ancrée dans le patrimoine biblique dont ils étaient nourris. C’est pourquoi, invitée à m’intéresser à Abraham en tant que figure de la tolérance dans les trois religions monothéistes, j’ai souhaité partir de cette littérature qui se révèle de grand intérêt. Comme cette littérature spirituelle ou mystique syriaque n&…

Concert de soutien à l'Institut kurde