"Le Coran était plusieurs ; tu les as abandonnés à l'exception d'un seul."




"De nombreux récit rapportent que lorsque Abû Bakr et 'Umar convoquèrent Zayd b. Thâbit pour le charger de la mise par écrit du Coran, celui-ci se serait d'abord fâché en s'écriant : "Vous voulez faire ce que l'Envoyé de Dieu lui-même n'a pas fait ?" Muhammad aurait-il voulu ainsi garder le Coran à l'état de récitation orale (ou bien un livre unique ?), comme ce fut le cas pour la poésie ? Dans ce cas, les travaux du père Edmund Beck retrouvent toute leur pertinence. Beck a en effet été le premier à avoir reconnu la grande similitude entre les "premiers récitants du Coran" (qâri', pl. qurrâ') et les antiques râwî, pl. ruwât, les transmetteurs, surtout de manière orale, de la poésie arabe archaïque de la période préislamique. Or, pour les ruwât, les variantes de la poésie, que l'on discernait principalement dans la récitation, n'étaient non seulement pas un défaut mais par contre souhaitables puisqu'elles permettaient l'amélioration du poème. Selon E. Beck il est tout à fait possible que les premiers qurrâ', dont l'activité s'exerça au moins jusqu'au milieu du 2e/8e siècle, aient considéré les variantes des diverses récitations, consignées tant bien que mal dans les différentes recensions du Coran, comme un avantage pour améliorer le niveau linguistique de ce dernier. D'où peut-être le hadith attribué au Prophète et particulièrement prisé des premiers qurrâ' : "Dans le mushaf il existe des expressions dialiectales (lahn) mais les Arabes vont les régulariser". Ces récitants-lecteurs, experts de la langue arabe, sont parfois appelés par les sources "les Gens de la langue arabe" (ashâb al-arabiyya) ; ce sont eux qui, selon al-Tabarî, auraient violemment reproché à 'Uthmân la mise en place officielle de sa vulgate : "Le Coran était plusieurs ; tu les as abandonnés à l'exception d'un seul." Il est intéressant de noter que dans le texte d'al-Sayyârî, les ashâb al-arabiyya sont présentés, parmi d'autres, comme des artisans de l'altération du texte coranique. Un écho de la complainte faite au troisième calife se retrouve également dans un propos, rapporté par plusieurs sources, sous différentes formes, attribué à 'Abdallâh, le fils pieux de 'Umar b. al-Khattâb et figure admirée des qurrâ' : "Ne laisse personne te dire qu'il détient la totalité du texte du Coran en sa possession. Comment peut-on savoir ce qu'est la totalité du Coran ? Beaucoup de choses du Coran ont disparu à jamais (qad dhahaba minhu qur'ânun kathîrun ; littéralement : "il a disparu de lui beaucoup de corans"."
Le Coran parlant, le Coran silencieux, M. A. Amir Moezzi.

Ce Coran pluriel disparu, perdu, qui aurait fait s'opposer les poètes-récitants aux politiques, est un peu le procès de la Parole, mémoire, langue vivante contre l'Écriture qui fige et tue les variations possibles. Cela éclaire d'un jour nouveau cette méfiance persistante des révélations écrites chez pas mal de groupes semi-clandestins semi-gnostiques, notamment chez les Kurdes yézidis, où écrire les hymnes et les textes religieux était puni de mort jusqu'à récemment ; même attachement à l'oralité chez les Alévis. Certes, le danger du statut 'd'hérétiques' incite toujours à la dissimulation, comme ce fut le cas chez les chiites, les ishraqi, les soufis. Mais peut-être ne fut-ce pas la seule raison.

Les chrétiens auraient pu opter pour la même chose : un évangile, et un seul, pour la cohérence. Au lieu de ça, par un trait de génie ils ont accepté d'en sauver quatre variantes, mais en en reléguant pas mal d'autres sous le label 'apocryphes'. Aussi, pour finir, là aussi, l'oralité a cédé le pas là aussi, et avec elle, cette inventivité du récitant. Comme il y a eu beaucoup de corans perdus, beaucoup d'évangiles sont perdus, car évidemment, tout ce que Jésus a dit et fait n'a pas été rapporté et tout ce qui est rapporté dans les Évangiles est loin d'avoir eu lieu (l'Évangile selon Pierre, Marie, Thomas, Judas, Pilate, etc., c'est aussi la fascination d'un récit à multiples voix, pour tourner autour du Fait comme on regarde une statue sur toutes ses faces, c'est le As I lay dying de la Passion).

Mais l'indignation des récitants qurrâ' est sublime, qui proteste contre l'impossibilité de renouveler le Coran, de le corriger, de le changer, de l'actualiser, en somme, au nom d'une version officielle. Bien sûr, on peut falsifier un récit écrit, ajouter, altérer ou retrancher, et on ne s'en privait pas dans l'historiographie antique, mais de plus en plus, cela tournera à la duperie, à l'imposture, car cela sera considéré comme tel. Au contraire, le récitant qui, devant une assemblée, se livre à une improvisation-variation d'un verset connu de tout le public, ne trompe personne. Il convoque son auditoire à un nouvel essai de la révélation, un peu comme les variations musicales d'un même thème, les Goldberg coraniques, en somme… chacun étant à même de juger et d'apprécier les différentes propositions de déclinaison d'une parole, en ayant en tête les points fondateurs, les notes de départs. Finalement, bien plus que l'opposition entre les partisans du Coran incréé contre le Coran créé, c'est la question de savoir si cette Parole est création continue ou déjà achevée (comme le monde).


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