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KIRKOUK : TENSIONS AUTOUR DU RETRAIT DES PESHMERGAS


La « journée de la colère » organisée dans tout l’Irak le 25 février, et diversement suivie selon les provinces, a eu pour conséquences inattendues d’envenimer le débat sur Kirkouk et son statut, disputé entre Kurdes et Irakiens. Le gouverneur de Kirkouk a, en effet, interdit une manifestation d’Arabes dans la ville et imposé un couvre-feu, alors que les troupes des Peshmergas entourent Kirkouk. Les partis pro-Arabes ont violemment critiqué cette décision, arguant que ses raisons ne tenaient qu’à une des revendications prévues par les manifestants, à savoir le départ des forces kurdes de la province.

Mais le ministre kurde des Peshmergas, Jaafar Sheikh Mustafa, a rétorqué que la présence de ses troupes était nécessitée par le danger que des Arabes extrémistes irakiens faisaient peser sur les Kurdes de Kirkouk. Ainsi, alors que ces derniers refusaient de prendre part aux manifestations du 25, les Kurdes semblaient craindre une attaque des quartiers et des partis politiques kurdes de la part des manifestants. Cette crainte a été confirmée par Jaafar Mustafa, qui a notamment cité une déclaration hostile aux Kurdes de la part des mouvements arabes : « Les Baathistes avaient l’intention de s’attaquer aux institutions dirigées par les Kurdes et les Turkmènes (…) quand les forces de sécurité seront à même d’assurer la sécurité de Kirkouk, alors les Peshmergas se retireront. » Jaafar Mustafa a ajouté que les meneurs arabes incriminés ne représentaient pas le point de vue des « véritables » Arabes de Kirkouk. Le général Aziz Waisi, commandant des Zerevani (forces spéciales kurdes) a confirmé lui aussi que le but des militaires kurdes étaient de protéger leurs compatriotes des attaques extrémistes arabes : « Nous sommes venus à Kirkouk à la demande du gouverneur, nous ne retirerons pas nos forces tant qu’il ne nous le réclamera pas. » Rizgar Ali, Kurde membre du Conseil provincial de Kirkouk, a, pour sa part, rappelé que les Kurdes ne s’étaient pas déployés autour de la ville sans l’accord des USA : « Cela est survenu après un accord passé entre le ministre des Peshmergas et les forces américaines. »

Par ailleurs, les Peshmergas stationnent dans d’autres zones à population kurde non encore rattachées au Kurdistan, dans des districts de la province de Diyala. Ainsi celui de Jalawla, qui avait perdu près de 600 familles kurdes, obligées de fuir dans la Région du Kurdistan après avoir été menacées par des milices arabes. Plus de 400 civils kurdes avaient été assassinés par des groupes insurgés, ces trois dernières années. Depuis, des Peshmergas issus de Suleïmanieh y stationnent en permanence, comme l’explique Mahmoud Samgawi, leur commandant : « Sous couvert de manifestations, des terroristes voulaient attaquer les Kurdes et les massacrer. Maintenant la situation est stable et les Peshermgas restent à Jalawla. »

Dans une conférence de presse commune, des députés kurdes et turkmènes de la province ont décrit la situation comme « très sensible » et ont insisté sur l’urgence d’organiser des élections provinciales. Confirmant les craintes sécuritaires des Kurdes, des bâtiments gouvernementaux et des stations de police ont été attaqués et incendiés le 25 février, dans deux villes de la province, Hawija et Riyadh, alors que trois policiers étaient tués.

La polémique a très vite dépassé les frontières de l’Irak quand le journal turc Milliyet, commentant la visite dans la Région du Kurdistan d’une délégation du ministère des Affaires étrangères turc, menée par Fereydun Sinirlioglu, adjoint du ministre, a rapporté que l’objet de cette délégation venue pour rencontrer Massoud Barzani, était la question de Kirkouk et le stationnement des forces kurdes. Les Turcs auraient ainsi exprimé leur ‘inquiétude’ pour la communauté turkmène de la ville et demandé au président de la Région kurde de retirer ses troupes.

Mais Jabbar Yawar, porte-parole du ministre des Peshmergas a répliqué qu’il s’agissait d’une affaire interne à l’Irak, et que cette requête du gouvernement turc n’avait jamais eu lieu, à sa connaissance. Loin de s’apaiser, le débat s’est enflammé quand le président de l’Irak, Jalal Talabani, a déclaré, le 7 mars, que Kirkouk était ‘la Jérusalem du Kurdistan’, une profession de foi que l’on avait plus l’habitude d’entendre, jusqu’ici, dans la bouche de Massoud Barzani, même si Jalal Talabani s’exprimait moins en président de l’Irak qu’en leader de son parti l’UPK, dans son fief de Suleïmanieh, pour commémorer le soulèvement kurde de 1991.

Si des députés arabes et turkmènes de Kirkouk se sont indignés, d’autres ont vu une possible tentative d’apaiser ou de détourner la contestation à laquelle le gouvernement kurde fait face dans cette même ville. Mais les politiciens hostiles au rattachement ont tous protesté du fait de la fonction politique exercée par Jalal Talabani, qui « ne représente pas un groupe ou un parti quelconque, mais est président de la république d’Irak » comme l’a dénoncé la députée du bloc sunnite Al-Iraqiyya, Wihda Al-Djemeili, ajoutant que « l’inclination » des Kurdes à l’annexion de Kirkouk était « énorme » et qu’ils avaient, à cet égard, une « vision stratégique ». Un membre arabe du Conseil provincial de Kirkouk, Mohammed Khalil al-Jubouri, a lui aussi critiqué cette prise de position, disant qu’en tant que président d’Irak il devait rester impartial. Les Kurdes, par contre, ont répliqué qu’à ce meeting de l’UPK, Jalal Talabani ne parlait qu’en tant que leader de son propre parti. Cela n’a pas empêché des députés irakiens du groupe sunnite Al-Iraqiyya de lancer une pétition réclamant la ‘convocation’ de Jalal Talabani au Parlement, demande rejetée par la Coalition nationale, groupe mené par le Premier Ministre Nouri Al-Maliki, qui a estimé que cela nuirait à la stabilité politique en cours, que Kirkouk était une province irakienne et que les propos de Jalal Talabani n’y changeaient rien.

Pendant ce temps, les pressions ont continué, à la fois de la part des Américains et des Irakiens, pour le retrait des Peshmergas kurdes de Kirkouk, pressions qui se heurtaient au refus persistant des Kurdes. Le site de presse kurde Aknews a même, le 15 mars, parlé d’un ultimatum de deux semaines laissé aux Kurdes par les Américains pour ce retrait. Cette nouvelle a été rapidement démentie, dès le lendemain, par un porte-parole de la coalition parlementaire kurde à Bagdad, Muayyid al-Tayyib. Dans le même temps, le gouvernorat provincial de Kirkouk, ayant démissionné ce mois-ci, un nouveau gouverneur et un nouveau chef du conseil provincial ont été élus, au grand dam de certaines figures politiques arabes de la province qui avaient appelé au boycott de ces élections. C’est en effet un député kurde, le Dr. Najmaldin Karim, qui a été élu au poste de gouverneur, tandis qu’un Turkmène, Hassan Toran, a pris la tête du conseil provincial de Kirkouk. Cette alliance kurdo-turkmène n’a pas été du goût des partis arabes qui ont dénoncé cette « marginalisation ».

Finalement, et malgré les dénégations antérieures de « pressions américaines », les forces des Peshmergas se sont retirées de certaines positions au sud-est de Kirkouk et ont cédé la place aux troupes des USA, le 28 mars. Des troupes kurdes sont maintenues au nord et au nord-est. Le ministre des Peshmergas a annoncé officiellement qu’un accord avait été trouvé avec les forces irakiennes et américaines pour appliquer un nouveau dispositif de sécurité.

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