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Thomas Bois

 (Dunkerque, 1900 – 1975)

Dominicain, spécialiste du domaine kurde. Avant la naissance de la kurdologie contemporaine et bien que le Kurdistan fasse partie de l'espace géographique que l'on a nommé Orient, ce territoire reste en dehors de l'itinéraire maintes fois repris par les aventuriers, écrivains et finalement par les touristes. Le Kurdistan et ses populations sont de ce point de vue les parents pauvres de l'Orient. De même, l'élaboration des premières études sur la langue kurde répond aux besoins pratiques des missionnaires religieux actifs parmi les populations chrétiennes du Kurdistan. 
Ainsi, les pionniers de la kurdologie sont trois prêtres italiens de l'ordre des dominicains, Domenico Lanza, Maurizio Garzoni (auteur de la première grammaire kurde imprimée en 1787), et Giuseppe Campanile


Grammaire de Garzoni, 1787.


  Après le départ des dominicains italiens, les frères francais de Saint-Dominique s'installent à Mossoul en 1856. Or ces derniers ne jouent pas un rôle comparable aux religieux italiens. Le père Thomas Bois, pilier de la kurdologie française contemporaine avec Pierre Rondot et Roger Lescot, constitue dans ce sens une exception. Reçu dans l'ordre des Frères prêcheurs de Saint-Dominique en 1919, ordonné prêtre en 1925,  il arrive deux ans plus tard à Mossoul où il est nommé supérieur du couvent de Mar Yacoub. Dans le Nord irakien il étudie l'arabe, le soureth et le kurde badinani. En 1936, il est désigné pour animer la nouvelle mission dominicaine dans la Djézireh syrienne où réside une importante communauté kurde. Les responsables de la mission le chargent d'étudier les nestoriens et les Kurdes, en vue d'initier à moyen terme un apostolat auprès de cette communauté. À l'instar des dominicains italiens, l'intérêt premier de Bois pour les Kurdes est donc motivé par les besoins de son apostolat et le manque d'études dans le domaine de la kurdologie. Or, à la différence de ses prédécesseurs, le dominicain français sent une grande sympathie à l'égard des Kurdes et tisse des liens d'amitié avec des politiques kurdes : des frères Bedir Khan à Memdouh Selim en passant par Noureddine Zaza et Jalal Talabani. En fait, le développement du mouvement autonomiste en haute Dézireh, dont il est témoin direct, favorise le rapprochement entre les dirigeants kurdes et les missionnaires dominicains installés dans la région. Les deux camps sont partisans du maintien du mandat français au Levant afin d'assurer la poursuite de leurs activités : l'obtention d'une autonomie dans le Nord syrien pour les premiers, et le travail d'apostolat auprès des chrétiens pour les seconds. Thomas Bois entre également en contact avec les kurdologues français formés autour de l'Institut français de Damas : Pierre Rondot et Roger Lescot.
Pour des raisons de santé, il quitte la Djézireh en 1940 et il est nommé professeur de philosophie chez les frères des écoles chrétiennes de Tripoli. Malgré son éloignement physique, il ne perd pas le contact avec les milieux kurdes et écrit des articles pour la revue Roja Nû.


Roja Nû - Le Jour Nouveau, Beyrouth.
Cette collaboration s'accroît lorsque le dominicain arrive à Beyrouth, nommé aumônier au carmel Saint-Joseph, et qu'il maintient des contacts suivis avec Kamuran Bedir Khan qui commence à lui dicter ses mémoires. À partir de cette date, Bois écrit bon nombre de travaux dans toutes les disciplines de la kurdologie, linguistique, religion, folklore, histoire, sociologie ; entre autres, "L'âme des Kurdes à la lumière de leur folklore" (Cahiers de l'Est, nº 5 et 6, 1946), Les Kurdes et le droit (1947), Connaissance des Kurdes (1965), "Kurdes et Kurdistan" (Encyclopédie de l'Islam, t. V).
Bois. comme une bonne partie des orientalistes de l'entre-deux-guerres, s'intéresse principalement aux minorités religieuses, provoquant une certaine "marginalisation de l'Islam dans son propre territoire", selon l'expression de l'historien Hichem Djaït. Ainsi, il consacre une place importante aux yézidis et à la secte des Ahl-e Haqq ("Les Fidèles de Vérité") lorsqu'il écrit sur la religion des Kurdes, majoritairement musulmans sunnites. De même, il partage, avec les intellectuels kurdes et les autres kurdologues français, la même foi dans la mission civilisatrice de l'Occident parmi certaines minorités du Moyen-Orient. Selon cette vision, le Kurde doit se rapprocher matériellement et moralement de l'Occident, tout en gardant son particularisme ethnique. Dans ce sens, la latinisation de l'alphabet kurde en dialecte kurmandji est considérée comme un pas essentiel vers le progrès car, en adoptant l'alphabet latin, les Kurdes deviennent plus policés à l'instar des peuples occidentaux ("Comment écrire le kurde ?", Al-Machriq, mai-juin 1965, p. 370-372).
Bois contribue aussi à l'entreprise de production d'une identité kurde positive, principe nécessaire à l'affirmation d'une différence collective. Ainsi, par exemple, selon les journaux édités par les Bedir Khan au Levant, la femme kurde est plus libre que ses consœurs du Moyen-Orient. Ce discours qui tend à présenter au public occidental un peuple civilisé est légitimé par les kurdologues français, si bien que les théories et les schémas scientifiques des orientalistes fourniront en partie le contenu de la kurdicité. Plus encore, nous pouvons parler de l'émergence d'une doctrine nationaliste consensuelle, presque familiale, élaborée par intellectuels kurdes et kurdologues français entre les années 1930 et 1940 à partir de certains présupposés communs dont la supériorité de l'Occident sur l'Orient.
Peu après son retour en France en 1965, Bois est chargé de conférence sur la culture kurde à l'Institut national des langues et civilisations orientales à Paris.
Jordi Tejel-Gorgas.


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