La France en Cilicie et en Haute-Mésopotamie


Présentation de l'éditeur
Ce livre traite de l'histoire de la zone frontière entre la Syrie et la Turquie dans l'entre-deux-guerres, plus précisément en 1919 jusqu'au début des années 1930, lorsque la France était une puissance mandataire dans le Levant.

L'ouvrage étudie et compare essentiellement les politiques conduites par le nouvel Etat turc, ainsi que par le pouvoir mandataire français vivant des deux côtés de cette frontière artificielle, notamment dans les deux régions de Cilicie et de Haute-Mésopotamie. L'intérêt essentiel du travail est l'analyse de l'évolution de ces deux politiques, replacée dans l'environnement de la zone frontière turco-syrienne.

Biographie de l'auteur
Docteur en histoire de VEHESS, Vahé Tachjian est chargé de recherches au Centre d'histoire arménienne contemporaine, à Paris. Il est l'auteur de publications parues en français, en anglais et en arménien ; il prépare actuellement une étude sur les réfugiés arméniens au Proche-Orient dans l'entre-deux-guerres.


Introduction (extrait)

La première partie de ce livre analyse l'histoire de la Cilicie sur la brève période qui s'étend de la déclaration d'armistice au retrait final des troupes et de l'administration française de la région, en janvier 1922. La France, en sa qualité de puissance mondiale, avait conquis cet ancien territoire ottoman et s'y préparait à une occupation de longue durée. Or, dès son établissement en Cilicie, les troupes et l'administration française se heurtèrent là la résistance des nationalistes turcs qui étaient déterminés à combattre les armées d'occupation étrangères et leurs alliés locaux. L'idée d'une nouvelle Turquie englobant tout le territoire du plateau anatolien faisait déjà son chemin et le mouvement kémaliste devint aussitôt l'incarnation de cet idéal. Face à cette menace locale, la stratégie de contrôle de territoire élaborés par les responsables français du Levant consistait à s'appuyer sur des forces locales composées par des groupes minoritaires : Arméniens, Arabes alawis, Kurdes, Tcherkess. L'un des aspects les plus impressionnants de ce plan d'action français était le transfert en Cilicie, leur lieu d'habitation d'origine, de plusieurs dizaines de milliers d'Arméniens encore survivants dans les déserts syrien et mésopotamien où ils avaient été déportés. De la fin de 1918 à janvier 1922, date du retrait final des Français de la région, nous avons étudié les positions adoptées par chacun des protagonistes durant les différentes phases de la courte histoire de Cilicie sous occupation française.

La deuxième partie est une étude sur la situation des différentes populations minoritaires qui continuaient à habiter, dans la zone frontière avec la Syrie : Les Grecs-orthodoxes arabophones, les Syriaques, les Arméniens, les Chaldéens, les Arabes alawis. Cette période est fondamentale dans l'histoire de la nouvelle Turquie, car le kémalisme, qui était devenu l'idéologie du pouvoir, s'efforçait alors de bâtir un État national. La politique des kémalistes vis-à-vis des minorités très dispersées, relativement peu nombreuses et privées de vie communautaire solide, révèle en effet quelques aspects essentiels de l'idéologie étatique turque. Plutôt que de chercher à absorber ces communautés dans la nouvel société turque par la force de la persuasion pacifique et d'ériger un rapport de citoyenneté fondé sur le contrat et l'égalité, le kémalisme a choisi d'exclure les éléments non turcs. Les années 1920 sont ainsi marquées par les mesures d'intimidation prises par les autorités turques pour inciter ces populations minoritaires à l'exode vers la Syrie.

La troisième et dernière partie de la politique de colonisation pratiquée par le pouvoir mandataire français en Haute-Mésopotamie syrienne (Haute-Djazira), notamment dans le cadre du conflit frontalier y opposant les Français à la Turquie. La politique française de conquête de territoire et de développement économique repose essentiellement sur une stratégie favorisant l'installation en Haute-Djazira de différents groupes ethniques et religieux non turcs et non arabes. On constate alors que l'administration mandataire se sert notamment de la population kurde de la région pour régler en sa faveur le litige frontalier qui l'oppose à la Turquie. La Haute-Djazira est également, durant cette période, le théâtre d'une remarquable évolutions des relations entre deux minorités de la région, les Kurdes et les Arméniens, à laquelle nous consacrons un chapitre. À partir du début des années 1930, les autorités mandataires françaises – les milieux qui défendaient l'idée de la pérennisation du mandat – se sont par ailleurs servis des minorités de la Haute-Djazira comme contrepoids aux revendications indépendantistes des nationalistes arabes, notamment à la puissante force locale majoritaire en Syrie, dont nous examinons l'action et ses retombées sur place.

À travers l'étude et l'analyse géopolitique d'une région proche-orientale dans un contexte historique précis, nous avons cherché à contribuer à une meilleure compréhension du phénomène minoritaire dans les périodes de conflit, lorsque les intérêts des principales forces locales et des puissances étrangères se heurtent aux sérieusement.

Au cours du XXe siècle, les visions expansionnistes des grandes puissances et des ambitions d'autres forces visant à instaurer un ordre nouveau sur des critères purement nationaux et religieux n'ont jamais cessé d'exister. Le recours à la violence et à l'exclusion a souvent été utilisé à des fins de conquête. Et rien n'indique que dans un monde en mutation constante, où les ordres politiques établis ne peuvent plus être des faits perpétuels, on ne continuera pas à observer des développements politiques et militaires du même type que ceux qu'on a constatés après la chute d'empires ou d'États multiethniques, le problème des minoritaires restant nécessairement à l'ordre du jour.

Table des matières

Remerciements
Introduction

PREMIÈRE PARTIE
LA CILICIE SOUS DOMINATION FRANÇAISE (1919-1921)
Stratégie de contrôle, peuples colonisés, évolution des intérêts politiques français

1. La France et la Cilicie : projet impérialiste et occupation

La Cilicie, un territoire convoité par les milieux coloniaux
  • La genèse de l'occupation française de la Cilicie : un siècle d'histoire
  • Les fondements du projet d'occupation français de la Cilicie
  • L'occupation de la Cilicie par les forces alliées

L'installation du contrôle administratif français en Cilicie
  • La Cilicie : frontières, circonscriptions administratives, villes
  • L'arrivée du premier contingent français, chargé de l'administration de la Cilicie
  • Le contentieux franco-britannique pour l'occupation de la Cilicie : le rôle de la Légion arménienne
  • La question de la restitution des biens des rapatriés chrétiens : cause d'appréhension parmi les musulmans

2. La diversité communautaire, base de la politique française en Cilicie

L'ambition française de régner en Cilicie : mécanisme, moyens
  • Le dispositif humain et la stratégie de conquête de l'administration française
  • Une Cilicie autonome sous la protection de la France

Les peuples de la Cilicie : une composition ethnique très variée
  • L'histoire du peuplement de la Cilicie au XIXe siècle
  • Les peuples du vilayet d'Adana et du sandjak de Marach

L'application de la politique communautaire en Cilicie : structures communautaires et moyens d'action français
  • Les Tcherkess : futurs gendarmes de la Cilicie
  • Les Kurdes : pouvoir des chefs et influence des puissances régionales
  • Les Arabes alawis, peuple de notables : rivalités personnelles, intérêts communautaires
  • Les Arméniens : une structure très variée et une dépendance entière à l'égard de la France

3. La rupture : l'infléchissement de la politique française en Cilicie

Un nouveau regard stratégique français sur les affaires du Levant
  • L'occupation des Territoires de l'Est : une erreur stratégique pour la France ?
  • Les contraintes de la situation régionale : priorité accordée à la Syrie sur la Cilicie
  • L'arrivée du général Gouraud et les premiers signes de changement politique

La défaite française à Marach : la fin d'un parcours
Marach : situation sociale et politique avant l'insurrection
Les deux missions du colonel Normand et la décision d'évacuer Marach

4. La Cilicie jusqu'à la signature de l'accord de retraite des Français

L'échec du projet d'une Cilicie française : La France se prépare à l'abandon de la région
  • La déroute politique et militaire française en Cilicie
  • Le revirement tactique français en Cilicie : armement, puis désarmement des chrétiens
  • Arméniens et Arabes alawis dans la plaine cilicienne jusqu'au retrait français : deux communautés, deux évolutions

Vers la cession de la Cilicie à la Turquie : les obstacles
  • Le conflit entre le Haut-Commissariat et le commandement de la Cilicie : le rappel du colonel Brémond
  • L'accord du 20 octobre 1921 et la question de l'exode des Arméniens : la résistance du général Dufieux
  • La dernière tentative des Arméniens de créer un foyer en Cilicie : Dört-Yol

DEUXIÈME PARTIE
LES RÉGIONS LIMITROPHES DE LA SYRIE, DANS LES ANNÉES 1920
Situation des population non turques dans la nouvelle Turquie

5. La volonté kémaliste de fonder un État-nation en Turquie

La naissance de l'État-nation turc : bref aperçu sur les fondements historique et idéologique de la nouvelle Turquie.
L'exode des populations non turques dans le nouvel État turc : mécanisme, procédés
Les lois turques sur les biens des "fugitifs" : l'élimination du lien matériel fondamental des communautés "indésirables" avec la Turquie.

6. La Cilicie : Le sort des groupes ethniques et religieux, sous le nouveau régime de Turquie

Les derniers Arméniens présents en Cilicie, après le départ des Français : Aïntab, Kilis, Marach
La fin de vie communautaire des catholiques en Cilicie : Adana, Mersin, Tarsous.
Les Grecs orthodoxes d'origine libano-syrienne de Cilicie : une population échangeable ?
Les Arabes alawis de Cilicie : cas particulier d'une minorité musulmane persécutée

7. L'expulsion des populations non turques des villes situées dans la zone frontalière avec la Syrie : Malatia, Harpout (Kharpert), Diarbekir, Ourfa, Mardin

8. La situation des populations chrétiennes vivant dans des régions à forte population kurde

Les vexations contre les Syriaques du Tour Abdin : politique de turquisation contre intérêts stratégiques régionaux
Le grand flux de la population rurale arménienne des régions kurdes de Turquie vers la Syrie

TROISIÈME PARTIE
LA HAUTE-MÉSOPOTAMIE SYRIENNE SOUS AUTORITÉ FRANÇAISE
Colonisation, conflit frontalier avec la Turquie, diversités de peuples

9. La lente conquête de la Haute-Djazira : évolution, procédés, perspectives

Le projet initial de la Djazira syrienne dans les desseins stratégiques français
L'évolution des opérations militaires française pour la conquête de la Haute-Djazira syrienne : l'hostilité de la Turquie
  • L'enjeu stratégique de la Haute-Djazira : les rivalités régionales
  • La stratégie offensive de la Turquie : empêcher l'entrée des troupes françaises dans la zone contestée
L'installation de groupes de populations dans la Haute-Djazira : la colonisation, instrument de conquête et de consolidation du pouvoir

10. L'émergence d'une politique kurde en Syrie : un moyen d'action pour le Haut-Commissariat

La Haute-Djazira : territoire-refuge pour les réfugiés politiques kurdes de Turquie
  • Le caractère "transfrontalier" des Kurdes et la révolte de cheikh Saïd
  • L'afflux de réfugiés politiques kurdes dans la Haute-Djazira
L'élaboration de la politique kurde : instrument de contrepoids
  • Les soucis sécuritaires d'Ankara : le rassemblement des rebelles kurdes dans la zone frontière
  • Renversement de situation : les Kurdes de la Haute-Djazira deviennent les alliés du Haut-Commissariat

11. L'achèvement de la conquête de la Haute-Djazira : la trajectoire de la politique kurde

La naissance d'un mouvement national kurde en Syrie et au Liban : le Khoyboun et l'alliance avec le Tachnagtsoutioun
  • La présence des Kurdes et des Arméniens dans le Nord syrien : les appréhensions d'Ankara
  • Le rapprochement entre les mouvements nationaux kurdes et arméniens : une alliance insolite ?
L'activité du Khoyboun dans la Haute-Djazira sur fond de litige frontalier
  • La révolte kurde d'Ararat et la situation dans la Haute-Djazira : retrait des Turcs du Bec de Canard, incursion de groupes armés du Khoyboun en Turquie
  • Vers la dissolution du Khoyboun : une société de cigarettes au service du mouvement kurde
  • La création de nouvelles alliances entre les communautés de la Haute-Djazira : la perspective du retrait français de Syrie et ses répercussions

Conclusion
Bibliographie
Biographies
Index





  • Broché: 465 pages
  • Editeur : Karthala (18 mars 2004)
  • Collection : Hommes et Sociétés
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2845864418
  • ISBN-13: 978-2845864412

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