Mahhyâ' et H'amadât les preux



Les Croisés poursuivent les Turcs
(ms. Bibliothèque Médicis)


Comme les Arabes, les Kurdes peuvent se trouver dans les armées rivales des émirs turcs, ou bien en tribus indépendantes razziant la Syrie et attaquant indifférement l'une ou l'autre armée. Ainsi quand Usâma essaie d'attaquer la forteresse d'Apamée avec Chihâb ad-Dîn Mah'mûd Ibn Qarâjâ, il précise que ce dernier s'était arrêté "à bonne distance" de la forteresse, "avec un détachement par crainte des Kurdes".
S'ensuit d'autres prouesses d'armes accomplies par des Kurdes dont nous ne savons plus que le nom, Mahyyâ' et H'amadât. Certains détails nous informent malgré tout sur des us kurdes. Ainsi il se peut que le vêtement rouge des noces, qui est encore celui des mariées kurdes, fût aussi celui des hommes (mais dans tout le Moyen-Âge, même européen, le rouge était de toute façon la couleur de fête par excellence) :
"Un soldat à nous, un Kurde nommé Mayyâh', frappa de sa lance un cavalier franc, lui enfonçant dans le corps un fragment de sa cotte de mailles et le tuant. Quelques jours après, les Francs firent une expédition contre nous. Mayyah' venait de se marier. Il partit, vêtu pour le combat et portant sur sa cuirasse un vêtement rouge de ses noces, qui le désignait à l'attention de tous. Un cavalier franc le tua d'un coup de lance : Dieu le prenne en pitié !
Ah ! le jour de son deuil fut bien près de ses noces !"
"Autre coup de lance merveilleux : un vieux compagnon, un Kurde appelé H'amadât, fit route avec mon père - Dieu le prenne en pitié ! - jusqu'à la cour du sultan Malik-Châh, à Ispahan. Avec l'âge, sa vue faiblit. Comme il avait des enfants déjà grands, mon oncle Izz ad-Dîn - Dieu le prenne en pitié ! - lui dit : "H'amadât, tu es devenu vieux, te voilà faible. Tu nous as servis, et tu as des droits sur nous. Si tu restais à ta mosquée (il en avait une à la porte de sa maison), nous inscritions tes enfnats sur nos rôles et nous te donnerions, à toi, deux dinars chaque mois, pendant tout le temps que tu resterais à ta mosquée. - Fais donc, prince", répondit H'amadât. Cet arrangement dura quelque temps à peine, car H'amadât vint trouver mon oncle : "Prince, lui dit-il, j'ai fort à faire avec moi-même et n'en peux plus de rester à la maison. Être tué sur mon cheval a plus d'attrait pour moi que mourir dans mon lit. - A ta guise, répondit mon oncle, et il lui fit rétablir sa solde, comme avant. Quelques jours seulement se passèrent avant que l'homme de Cerdagne, le maître de Tripoli, fît une expédition contre nous. Nos hommes se hâtèrent à sa rencontre, H'amadât prenant sa part du combat. Il s'arrêta sur un monticule, face au sud. Alors, un cavalier franc le chargea par l'ouest. Un de nos compagnons lui cria : "H'amadât !" Il se retourna, vit le cavalier qui venait à lui. Il fit tourner tête à sa jument sur la gauche, assura la lance en sa main et l'enfonça tout droit dans la poitrine de son adversaire, qui fut transpercé de ce coup. Le Franc fit demi-tour, accroché au cou de son cheval et près de son dernier souffle. Quand la bataille eut pris fin, H'amadât dit à mon oncle : "Prince, si H'amadât était resté à la mosquée, qui aurait pu donner ce coup de lance ?" Cela me remit en mémoire les mots d'al-Find az-Zimânî :
Voilà comme un vieil homme usé, brisé,
Recru d'années, a frappé de sa lance !
Et si se battre au grand âge déplaît,
Ce coup, à moi, m'a rendu ma jouvence !"
Plus loin, Usâma nous donne un échantillon de l'humour kurde, toujours via le vaillant H'amadât (ce qui fait que nous avons peut-être sous les yeux, la plus ancienne blague kurde connue, sauvée pour les mémoires à la toute fin du XI° siècle) :
"Ce H'amadât dont j'ai parlé plus haut était un fin causeur. Mon père - Dieu le prenne en pitié !- m'a raconté ceci : il dit à H'amadât, alors qu'ils faisaient route vers Ispahan et que c'était l'aube : "Prince H'amadât, as-tu mangé quelque chose aujourd'hui ? - Oui, prince, j'ai mangé de la soupe. - Nous avons chevauché toute la nuit, sans nous arrêter ni faire du feu. D'où viendrait cette soupe ? - Prince, je l'ai faite dans ma bouche. J'ai, dans ma bouche, mélangé le pain à l'eau que je buvais par-dessus, et cela a fait comme de la soupe."
Des Enseignements de la vie. Souvenirs d'un gentilhomme syrien du temps des Croisades, Usâma Ibn Munqidh, trad. André Miquel, Imprimerie nationale.

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