Cette semaine, coup de projo sur : Les yeux noirs et les perdrix du Hawraman






Le Hawraman, à cheval sur la frontière de l'Irak et de l'Iran (mais quelle frontière, au Kurdistan, a une réalité autre que politique ?) commence au Sharahzur et à Halabja à l'ouest et s'étend à Pawe, Merivan, Kermanshan... C'est une des régions les plus fascinantes, les plus belles et les plus authentiques du Kurdistan, surtout du côté iranien, où le Hawraman forme un ilot linguistique, religieux, cuturel et même économique. Ils fabriquent eux-mêmes leurs vêtements et fournissent le reste des régions kurdes en chaussures montagnardes. Ajoutez à cela la beauté de leurs villages, à l'étagement si particulier...
Les cérémonies des semâ de derviches et le pèlerinage de Pir-e-Shahlyar sont plus connues en Occident que le siyaçemane, qui est une performance et une tradition musicale des plus remarquables et sans doute extrêmement ancienne. Le goranî siyaçemane (litt. chanson des yeux noirs) fait appel à une technique vocale singulière qui doit etre aussi douloureuse et épuisante que le pansori coréen.
Ce siyaçemane est une complainte, et se chante traditionnellement dans certaines circonstances particulières : quand un Hewramî a du chagrin, il va au bord de la rivière, met ses mains en cornet sur ses oreilles et entonne ses plaintes. Certains se remarquent alors par la qualité de leur voix et chaque année, il y a des tournois de siyaçemanî où le meilleur chanteur est élu. Les femmes aussi chantent, en tout cas du côté irakien, mais dans la partie iranienne elles ne peuvent se produire en public (crétins de mollah) ; les voix féminines sont cependant remarquables, paraît-il et certains les jugent encore plus aptes que les hommes à cette technique de chant.
Les chanteurs sont d'ailleurs astreint à une certaine règle de vie pour garder leur voix le plus possible, comme par exemple de ne pas boire de thé "chaud", "chaud" voulant dire "bouillant" en kurde, ce qui se comprend. Certains ne peuvent d'ailleurs chanter que pendant quelques années. On peut espérer en consolation que quand ils arrêtent, leurs chagrins cessent aussi. Pour reposer la voix durant une prestation, les chanteurs se produisent souvent en duo, alternant leurs parties au bout de quelques minutes. Ici nous avons deux duos des plus originaux, entre l'homme et la perdrix.
C'est effectivement le thème de la perdrix (kew) qui est à l'honneur dans ces pièces enregistrées sur place, avec un magnétophone, sans isolation sensorielle. On ne perd rien des cris de gosses, des commentaires et des toux. Les chants sur la perdrix comparent les Kurdes à ces oiseaux, "les Kurdes sont comme des perdrix". Pourquoi ? Eh bien parce qu'ils s'entretuent comme les perdrix de combat -la Shera Kew est un sport local- ou bien servent de supplétifs pour tuer d'autres Kurdes, comme les perdrix à cause de la façon dont elles sont chassée : une perdrix femelle domestiquée est utilisée comme appât, son chant attirant les oiseaux mâles qui tombent alors sous les balles des chasseurs.
Les duos entre le chanteur et la perdrix sont étonnants. Peut-être y a-t-il une affinité entre le siyaçemane et le cacabement de l'oiseau, car ce dernier semble donner vraiment la réplique au Hewramî. La dernière chanson est un chant d'amour et de malheur : înca tarîka çra bîen, ca xetay çra nîa... Les lumières se sont éteintes, mais ce n'est pas la faute de la lampe, ce sont mes yeux qui ne sont plus capables de voir, tu n'as pas eu pitié, tu es partie loin de moi...

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