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Dunaysir et Ras al-'Ayn – Serê Kaniyê en 1184 sous les Artoukides

Le voyageur Ibn Jubayr part de Mossoul et de Nisibin, en juin 1184, et passe par Dunaysir et Ras al'Ayn, puis Harran, pour gagner la Syrie. À l'heure où Ras al-'Ayn connaît une malheureuse célébrité étant un champ de bataille entre Djihadistes de tous poils et YPG, voyons ce qu'il en était dans une époque où les guerres d'escarmouches et de pillages entre les Latins, les Ayyoubides, les Byzantins, les Artoukides, ne rendaient pas toujours le pays plus serein qu'aujourd'hui :

Au partir de Niçibin :

– Nous étions descendus dans un khan, à l'extérieur de la ville, où nous passâmes la nuit du mercredi 2 de rabi'I (13.6.1184), et d'où nous partîmes au petit matin dans une grande caravane de mulets et d'ânes, en compagnie de Harraniens, d'Alépins et d'autres gens de ce spays du Diyar Bakr et circonvoisins, laissant derrière notre dos, sur leurs chameaux, les pèlerins de ces contrées. Notre marche se continua jusqu'au début du zhor. Nous nous tenions en garde et défense contre les attaques des Kurdes qui sont le fléau de ces contrées, de Mossoul à Niçibin et à la cité de Donaïçir, coupant la route et répandant le mal sur la terre. Ils habitent des montagnes inaccessibles proches de ces régions, et Dieu n'accorde point son aide aux princes pour les dompter et mater leurs méfaits. Ils ont réussi, en certaines circonstances, à atteindre la porte de Niçibin, sans qu'il y ait eu contre eux d'autres secours et d'autre défense que Dieu puissant et fort. 
Ce dit mercredi, nous fîmes halte au milieu du jour dans un des villages, d'où nous partîmes pour la ville de Donaïçir où nous parvînmes au soir de ce mercredi. Nous aperçûmes, à droite de notre chemin, proche du pied de la montagne, l'antique cité de Dara, grande et blanche, avec une citadelle dominant (les alentours). À une demi-étape, elle a pour voisine la cité de Mardin, au pied d'une montagne dont le sommet porte une grande citadelle, illustre entre toutes : ces deux cités sont peuplées. 
Description de la ville de Donaïçir : 
Dieu la garde ! Elle est située dans une large plaine et entourée de jardins de fleurs et de légumes, qui sont arrosés par des canaux d'irrigation. Sans muraille, elle a une certaine allure bédouine, bien qu'elle soit bondée de population. Pourvue de souks très fréquentés, elle a des ressources en abondance. Elle est un centre d'attraction pour les gens du pays syrien, de Diyar Bakr, de Amid, du pays des Roums, qui est soumise à l'obéissance de l'émir Ma'soud, et des régions voisines. Les terres de labour y sont étendues. La ville a de nombreuses commodités. 
Nous campâmes avec la caravane, dans la plaine qui la précède, et le matin du jeudi 3 de rabi'I (14.6.1184) nous y trouva au repos. Hors de la ville, il y a une madrassa neuve, de construction parfaite, qui avoisine un bain et qu'entourent des jardins ; c'est à la fois une madrassa et un lieu de réunion. 
Le souverain de ce pays est Qotb ad-Din [Qutb ad-Din Ghazi II l'Artoukide, qui devait mourir cette même année] ; il possède aussi les cités de Dara, de Mardin et de Ra's al-'Aïn ; il est proche des deux fils de l'Atabeg. – Car tout ce pays appartient à divers princes qui sont pareils aux "rois des régions", molouk at-tawaïf, de l'Andalousie. Ils se parent tous d'un surnom en ad-din (de la foi), et l'on n'entend que surnoms impressionnants et que titres qui, pour quelqu'un d'averti, ne vont pas bien loin. – On en gratifie également la populace et les rois ; le riche y participe avec le mendiant. Il n'en est point parmi eux qui se pare d'un titre qui lui soit séant, ni qui se désigne par une qualité qu'il mérite, sauf Saladin (Çalah ad-din – le bon ordre de la foi), souverain de la Syrie,  de l'Égypte, du Hidjaz et du Yémen, dont le mérite et l'équité sont bien connus. Chez lui, le nom convient à qui le porte et le mot recouvre bien l'idée ; mais des expressions semblables  appliquées à un autre sont souffles de vent et témoignages que repousse l'enquête sur les témoins. Pesante charge pour un tel homme que cette prétention à un nom en ad-din ! 
"Titres royaux hors de leur place ;
Chat qui veut s'enfler à la taille du lion" 
Mais revenons à la description de nos étapes. – Dieu veuille les rapprocher du but. – Nous demeurâmes à Donaïçir jusqu'à célébrer la prière du vendredi, quatrième jour de rabi'I (15.6.1184). Les gens de la caravane s'y attardèrent, afin d'assister au marché ; car il s'y tient, le jeudi, le vendredi, le samedi et le dimanche suivants, un marché très fréquenté, pour lequel s'assemblent les gens des contrées environnantes et des villages voisins. Sur tout le parcours, on voit, en effet, se succéder des villages et des khans fort solides. Ils appellent ce marché, où l'on se réunit de toutes parts, le bazar, et les jours de chaque marché sont fixés. 
Nous partîmes, aussitôt après la prière du vendredi, et nous traversâmes un grand village, avec une forteresse, appelée Tall al-'Oqab, qui appartient à des chrétiens devenus tributaires après un accord. Ce village, par sa beauté et son agrément, nous rappelle les villages de l'Andalousie, entouré qu'il est de jardins, de vignes, d'arbres variés. Il s'y coule une rivière sur laquelle l'ombre s'étend. Le site de ce village est vaste, des jardins lui font une enceinte continue. Nous y avons vu des cochons de lait, semblables à des moutons, tant ils étaient nombreux et familiers avec les gens. 
Le soir de ce même jour, nous arrivons à un village, appelé le Pont (al-Jisr) , qui appartient aujourd'hui à des tributaires, qui sont une fraction des Roums. Nous y passons la nuit du samedi 5 de rabi'I, puis nous en partons à l'aurore pour atteindre la ville de Ra's al-'Aïn, un peu avant le zhor de ce samedi. 
Description de la ville de Ra's al-'Aïn (la Tête de la Source) 


Dieu l'ait en sa garde ! Son nom lui ait la plus exacte des descriptions, et il en explique parfaitement la situation. 
Dieu Très-Haut a voulu, en effet, que les sources jaillissent de son sol et qu'elles se répandent en eaux courantes ;  celles-ci se divisent en ruisseaux, pour se partager, ensuite en ruisselets qui se ramifient à travers les prairies verdoyantes et semblent des coulées d'argent épandues sur un fond d'émeraude. Des arbres et des jardins les encadrent  sur leurs deux rives jusqu'à leur extrémité, par les cultures de leurs terres basses. 
Les deux plus considérables de ces sources sont l'une au-dessus de l'autre : celle d'en-haut sort de terre dans des rochers qui forment comme le fond d'une grande et vaste grotte où l'eau s'étale en une sorte d'immense bassin ; quand elle sort, c'est la plus grande rivière qui soit. Elle rejoint l'autre source avec laquelle elle mêle ses eaux. Cette seconde source est l'une des créations merveilleuses de Dieu Très-Haut. Elle sort sous terre d'une roche dure, à environ quatre tailles d'homme au moins, et son orifice s'élargit jusqu'à devenir un bassin de même profondeur. Sa force jaillissante est si grande qu'elle se déverse à la surface du sol. Il arrive qu'un nageur vigoureux, habile à plonger au fond des eaux, s'imagine qu'en plongeant il en atteindra le fond ; mais la force de l'eau jaillissante le repousse de la source, et il parvient à peine dans sa plongée à moitié de la profondeur ; c'est un fait que nous avons constaté de nos yeux. Son eau est plus pure que l'eau la plus limpide, zulal, plus délectable que le salsabil. Elle laisse transparaître tout ce qu'elle contient, et si, durant une nuit sombre, on y jette un dinar, elle ne le cache point à la vue. – On y pêche de gros poissons, les plus excellents qui soient. – L'eau de cette source se divise en deux cours d'eaux, l'un qui prend à droite et l'autre à gauche. Celui de droite traverse un couvent khanaqa construit pour les Soufis et les étrangers, devant la source : on l'appelle aussi ribat. Celui de gauche entre sous terre à côté du couvent et il en part des canaux qui aboutissent aux salles de purification et autres installations destinées aux besoins humains. Puis, au-dessous du couvent, les deux cours d'eau rejoignent celui de la source supérieure. Sur le bord de cette rivière qui les réunit, on a construit les bâtiments d'un moulin qui touchent au bord d'un terrain artificiel et dressé au milieu de la rivière, à la façon d'une digue. C'est de la réunion de ces deux cours d'eau que se forment la rivière Khabour. Dans le voisinage de ce couvent, et en face de lui, s'élève une madrassa devant laquelle il y a un bain ; ces deux édifices sont abandonnés, délabrés, en ruines. Je ne pense point pourtant qu'il y ait au monde une situation pareille à cette madrassa qui est dans une île verdoyante encerclée de trois côtés par un cours d'eau ; on n'y entre que d'un côté ; il y a des jardins, et devant elle, et derrière elle ; en face, une roue qui élève l'eau et la conduit dans des jardins dont le sol est plus haut que le niveau du fleuve. Cette situation est de tous points merveilleuse. La beauté parfaite des villages de l"Espagne orientale consiste en ce qu'ils sont dans un site aussi excellent que celui-ci et qu'ils sont parés de telles sources. À Dieu est le pouvoir sur toutes ses créatures. 
Quant à la ville, elle a autant de goût pour les habitudes bédouines que d'indifférence pour celles d'une cité : point de muraille qui la défende, point de maisons bien construites qui lui soient un ornement ; mais elle apparaît au milieu de ses campagnes comme un talisman gardien de ses cultures ; et avec cela, elle a toutes les commodités citadines. Elle a deux mosquées principales, l'une ancienne et l'autre neuve. L'ancienne s'élève au milieu des sources, et devant elle jaillit un filet d'eau courante, distinct des deux sources dont nous avons parlé. Cette mosquée a été construite par 'Omar b. 'Abd-al-'Aziz [8ème calife omeyyade, v. 682 - 720] ; la vétusté a mis sur elle sa marque, de façon à en annoncer la ruine. 
L'autre mosquée est à l'intérieur de la ville, et c'est là que les habitants font la prière du vendredi. La journée que nous y passâmes fut un plaisir tel que nous n'en eûmes point d'autre semblable durant notre voyage. 
Au coucher du soleil du samedi 5 de rabi'I, c'est-à-dire le 16 de juin, nous en partons pour trouver l'obscurité et la fraîcheur de la nuit et éviter la chaleur d'une marche au milieu du jour ; car il y a entre cette ville et Harran une étape de deux jours sans habitation. Notre marche se prolonge jusqu'au matin ; puis nous faisons halte dans la steppe auprès d'un puits, où nous prenons quelque repos. 
Ibn Jobaïr, Voyages III, trad, Maurice Gaudefroy-Demombynes.

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