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TURQUIE : VICTOIRE DU « OUI » AU RÉFÉRENDUM


Le 12 septembre les Turcs votaient par référendum pour refuser ou approuver les modifications apportées à la constitution héritée du coup d’État militaire du 12 septembre 1980. Ces changements constitutionnels visent notamment à remanier l’appareil judiciaire et à réduire les pouvoirs de l’armée au sein de l’État. Le principal parti kurde, le BDP, avait appelé au boycott de ce référendum, notamment pour protester contre l’absence de la mention explicite du peuple kurde dans les textes, alors que d’autres partis kurdes, à l’électorat plus réduit, avaient, malgré leurs réserves, estimé que l’approbation de ces modifications était une étape positive.

Le jour du scrutin, quelques affrontements sans gravité autre qu’échanges de jets de pierres et de gaz lacrymogène entre manifestants et policiers ont opposé dans certaines villes comme Mersin, des Kurdes boycottant le référendum et ceux qui s’y rendaient.

L’enjeu de la participation et de l’approbation finale dépassait de loin les réformes constitutionnelles : il s’agissait aussi pour l’AKP, le parti au pouvoir, d’obtenir un « vote de confiance » de la part de l’électorat, en plus d’envoyer un signal positif à l’Union européenne. « La démocratie turque est aujourd’hui à un tournant majeur de son histoire » a déclaré le jour du vote le Premier ministre Recep Tayip Erdoğan. Les réformes permettront ainsi de traduire devant les tribunaux civils des officiers militaires, d’empêcher l’interdiction des partis politiques (une mesure dont les partis religieux ont fait les frais, tout comme ceux des Kurdes) et de permettre au gouvernement ainsi qu’au Parlement d’avoir un droit de regard sur la composition de la toute puissante cour constitutionnelle, jugée souvent comme acquise aux gardiens du kémalisme.

Les motivations de la « rue turque » pour approuver ou refuser les changements étaient assez variées. Certains veulent tourner pour de bon le dos au spectre d’un coup d’État militaire et souhaitent l’avènement d’un véritable pouvoir civil. D’autres ont voté contre par méfiance envers ce qu’ils considèrent comme une omniprésence de l’AKP dans les institutions politiques et surtout judiciaires, ou bien par défiance de principe envers un parti stigmatisé comme « islamiste » par ses adversaires.

Dès l’annonce des résultats, survenue le lendemain, le gouvernement a pu crier victoire avec 58% de oui, tout comme le parti du BDP, qui a qualifié, par la voix de son co-président Selahattin Demirtaş le succès du boycott kurde comme une « victoire historique », en demandant l’élaboration d’une nouvelle constitution, qui permettrait notamment aux Kurdes d’être éduqués dans leur langue maternelle ainsi que de jouir d’une autonomie politique. À Diyarbakir, capitale historique des Kurdes de Turquie, 70% des électeurs sont restés chez eux. Dans les villes et régions kurdes, comme Batman,w Şirnak, , Agri, Muş, Ardahan, Kars, Idir, Van, le boycott a été bien plus important, surtout dans la province de Hakkari, avec moins de 7% des électeurs à s’être rendus aux urnes et seulement 3% pour la ville de Yuksekova.

Comme souvent pendant une période politique cruciale entre Kurdes et Turcs, un attentat sanglant qui a frappé un minibus de civils, roulant dans la région de Hakkari a commodément permis aux faucons de fustiger « les terroristes » et de réclamer un retour à une politique « ferme » envers les Kurdes. Le PKK a pour sa part nié toute implication dans l’attentat qui a fait 9 victimes et a accusé les groupes de la contre-guérilla turque. Le mouvement armé avait annoncé le 13 août dernier la prolongation d’un cessez-le-feu unilatéral pour le mois de ramadan et a déclaré à l’agence de presse kurde Firat News qu’il n’avait pas l’intention de le remettre en question, « jusqu’à ce que de nouveaux et graves événements surviennent ». Pour le porte-parole du PKK, une autre attaque qui a touché les habitants du petit village de Peyanus serait en représailles des milices occultes de l’armée en raison de sa participation quasi nulle au référendum du 12 septembre : Seulement 5 personnes aurait voté, alors que 99% des électeurs du village ont boycotté les urnes.

Quelques jours plus tard, le 20 septembre, le cessez-le-feu du ramadan a été prolongé sans grande surprise. Dans le même temps, à l’occasion de la rentrée scolaire, un autre boycott, de 5 jours, a été lancé à la fois appuyé par le PKK et le BDP : celui des écoles par les écoliers kurdes, afin de protester contre l’interdiction d’enseignement dans leur langue maternelle. « Le droit à l’éducation dans sa langue maternelle est un des droits humains fondamentaux. C’est un droit naturel pour les enfants kurdes de recevoir une éducation dans leur langue maternelle. Aussi c’est un devoir d’humanité et de patriotisme de prendre part à ce boycott scolaire de 5 jours. Nous appelons notre peuple à soutenir cette campagne importante. » a déclaré le PKK.

Le ministre turc de l’Éducation nationale, Nimet Çubukçu, a protesté contre ce mouvement, qu’il a qualifié d’ « exploitation » des enfants à des fins politiques. Il a aussi averti que les parents qui n’enverraient pas leurs enfants à l’école s’exposeraient à des poursuites judiciaires. Selahattin Demirtaş, leader du BDP, a répliqué que l’assimilation des enfants kurdes perpétrée durant des années était un crime constitutionnel. « Ici est la mère patrie des Kurdes. Vous ne pouvez refuser les demandes d’un peuple pour l’éducation en sa langue maternelle, qui est un droit indéniable et non un crime constitutionnel. Ceux qui ont assimilé des millions de Kurdes ont commis un crime contre l’humanité. Nous soutenons l’éducation dans la langue maternelle car nous voulons affirmer que nous ne participerons pas à ce crime contre l’humanité. »

Dans les rues de Diyarbakir, plusieurs milliers de Kurdes ont défilé le 20 septembre pour soutenir le boycott scolaire : une marche est partie du centre culturel Cigerxwin jusqu’au parc de Koşuyolu, avec des bannières sur lesquelles étaient écrits des slogans en kurde comme "Zimanê Kurdî zimanê me ye" (notre langue est le kurde). "Em zimanê xwe dixwazin" (nous voulons notre langue), "Bê ziman jiyan nabe" (pas de langue, pas de vie). Dans la plupart des écoles en région kurde, à Diyarbakir, Urfa, Hakkari, Van, Agri, Mûş, Idir, Bitlis et Kars, les classes sont ainsi restées vides, certains enseignants s’étant joints aussi au mouvement à Yuksekova.

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