Roman de Baïbars



Relecture du succulent, savoureux, merveilleux Roman de Baïbars, une épopée arabe gigantesque, d'époque ottomane, un monument de Fantasy "historique", dont le héros principal est bien sûr le sultan mamelouk Baïbars, dont on suit l'ascension, de la fin des derniers Ayyoubides jusqu'à son règne et sa mission de repousser les "Mages de Perse", autrement dit les Mongols.

Quelques touches anachroniques, par exemple dans les grades de l'administration, très ottomans, avec des Pachas au lieu de gouverneurs, parfois rigolotes, comme cet épisode où le vizir du roi sert le café à son visiteur !

Mais ce qui est le plus savoureux est le mélange des langues (arabe cairot, parler paysan des Ismaéliens, des Kurdes, lingua franca, turc, etc) merveilleusement adapté en français, et des niveaux d'expression (du mysticisme le plus poétique au jargon des rues le plus cru). Ainsi le khawaja Ali, celui qui achètera Baïbars pour le compte du roi, est un homme de bonne morale, cultivé, posé, mais criblé de dettes. Alors que les soldats l'emmènent, devant la foule de ses créanciers, il y va de sa petite chanson, dont la saveur gouailleuse est du plus cocasse dans la bouche de ce digne homme :

"D'argent n'ai mie et or,
bernique,

mais rhétorique

et plus encore philosophie.

Quand l'heure du dîner sonne

j'ai mon cul à lécher
et je ne crains personne

hormis Celui qui m'a créé.

Le roi et ses gendarmes

ne peuvent rien sur moi,
même s'ils me condamnent
je me moque bien de tout ça.

En fait de ronds,
j'ai rien de plus que le trou de mon cul."


Bref, à quand la traduction des autres volumes ? Depuis le temps que ça semble en panne, ça laisse hélas peu d'espoir qu'on aille plus loin que le 10ème...


Tout démarre par une vision du dernier grand sultan ayyoubide, El-Sâleh, qui est aussi un des initiés mystiques de ce monde, un "fou de Dieu" qui joue volontiers les gâteux tour à tour faussement naïf et puis soudainement intransigeant (on dirait Dumbledore fronçant le sourcil à la dernière bévue du ministère de la Magie) ; souverain dans les petits papiers des Quarante, ces Abdal qui soutiennent la structure du Cosmos et servent le Pôle mystique du monde. C'est que les péripéties de l'histoire, comme dans la pure tradition des "romans soufis" évoluent sur deux plans, "le monde quotidien, celui de l'apparence, et le monde secret où est manifestée la trame cachée des événements terrestres." Comme ce bon Albus devant les agissements des Mangemorts, le sultan El-malik El-Sâleh fait preuve d'une inertie remarquable alors qu'il sait tout des complots et ruses présents et futurs des méchants, de son "vizir de la main gauche" Aïbak le Turkmène, du Grand Cadi fourbe et chrétien clandestin, des bêtises de ses Mamelouks (les militaires turcs en prennent pour leur grade dans ce roman). Il n'y a qu'en cas d'extrême urgence et lorsqu'il est sûr de ne pas être vu, que le bon roi révèle sa nature, ainsi lorsqu'il sauve la vie de Baïbars en stoppant sa monture emballée. Mais voilà, comme l'explique Jean-Patrick Guillaume dans son introduction : "Chez lui, la prescience totale empêche toute action : les choses doivent se dérouler selon l'ordre prévu de toute éternité, et cet ordre est bon. Car ce n'est que lorsque que les ténèbres sont les plus épaisses que doit triompher la justice." Vision un peu iranienne aussi, qui fait de l'occultation achevée l'étape nécessaire pour rebasculer dans la Lumière...

Le jeu des Quarante, laissant se commettre les iniquités et l'injustice envers les musulmans, sont peut-être le reflet d'un esprit désenchanté, vivant à une époque (déclin de l'Empire ottoman) où le Dar al-Islam allait être inexorablement grignoté et occupé par les giaours - tout comme il fut à deux doigts d'être entièrement rasé par les Mongols au 13° siècle, si Baïbars n'était pas intervenu, justement. L'idée que les malheurs du temps obéissent à un dessein caché, mais qu'en fait, tout reste contrôlé en secret par les vrais dirigeants du monde occulte devait être certainement consolant pour un sujet ottoman devant supporter un pouvoir politique aussi incapable qu'oppressif. De même cette insistance, cette obsession permanente des crypto-chrétiens, infiltrant même sous les plus hautes fonctions de l'Etat les milieux musulmans et oeuvrant en secret pour les Francs, annonce la suspicion envers les chrétiens ottomans à partir du XIX° siècle, vus comme des espions et traitres potentiels, "Cinquième colonne" des Puissances occidentales, ce qui finira très mal en 1895 et surtout en 1915...

Si Baïbars, comme souvent le héros du Bien dans les romans d'aventure, est un peu lisse, un peu ennuyeux dans sa perfection (quoiqu'en bon mamelouk turc assez énergique dans ses châtiments), mes personnages préférés, les plus réussis à mon avis, sont ces initiés, ces arifs faussement imbéciles roulant les profanes avec des airs ahuris, qui se cachent sous les apparences les plus diverses, allant du sultan du Caire donc, au savoureux et adorable Fleur des Truands qu'on ne verra que dans le deuxième volume dont il est l'éponyme.

Les Ismaéliens aussi ont la cote, farouches montagnards, terreur des Francs, très instruits des secrets de l'autre monde, et contrant les Mamelouks qui s'opposent à l'ascension du héros... Mais présentés également comme de rudes montagnards, impitoyables et de moeurs un brin sanguinaires, ces fidawis sont à rapprocher des stéréotypes bédouins et kurdes, qui en font des auxilliaires extrêmement précieux pour la guerre mais dont le mode de vie souffre d'un déficit de "civilité", frôlant toujours de très près les actes illicites. Ainsi Baïbars se fait cette réflexion quand il empêche le brave Hassan al-Horanî d'enterrer vif son fils, sauf prétexte que cette mauviette, la honte de sa famile, se soit fait bêtement déchirer son vêtement par un "chaton sauvage" : "Peste ! ce sont vraiment des gens de la montagne ; le voilà qui va enterrer son fils vivant pour une tunique. Et pourtant, il a l'air d'être un garçon de valeur. Tant de violence est contraire à la religion. Il a bien raison celui qui dit : la fréquentation des gens grossiers mène à l'impiété.""

"Gens de montagne", violence disproportionnée et "grossièreté" des manières, tout y est dans les préjugés avec lesquels l'homo islamicus modèle, c'est-à-dire l'Arabe urbain, exerçant une profession civile et non militaire envisage l'homme des terres sauvages, désert ou montagne, reprenant en cela les stéréotypes millénaires appliqués aux nomades dans la pensée citadine du Moyen-Orient, dès la haute Antiquité (voir à ce sujet Etat et pasteurs au Moyen-Orient, de Pierre Briant).

Face aux combattants sauvages et incontrolables, le camp du Bien donc, la force positive et pieuse, licite. Le récit de ce gigantesque roman (la parution de la traduction, pour le moment stoppée à dix tomes, devrait en faire soixante) introduit immédiatement le sultan Nadjm al-Dîn et le replace dans une histoire de l'islam raccourcie et parfois fantaisiste dans les noms propres : "Puis l'empire des Abbassides passa aux mains des Kurdes Ayyoubides dont la capitale était Le Caire. Le premier qui occupa le trône fut Chouqayr et le dernier un roi nommé El-Sâleh Ayyoub El-Najmî."

Curieusement il n'est pas fait mention de Saladin (peut-être plus fameux en Europe qu'en Orient)... Quant à ce Chouqayr imaginaire, faut-il y voir une déformation du général Chirquh, oncle de Salâh al-Dîn et conquérant du Caire pour le compte du Turc Nour al-Dîn ? En tous cas, si les Mamelouks sont souvent brocardés, avec l'effet cmique d'un jargon arabo-touranien qui devait faire rire le public arabe d'Alep et de Damas, si les Kurdes de base sont dépeints comme des ploucs naïfs, de vrais péquenots sortis de leurs montagnes, on voit que le terme "kurde" appliqué au sultan et à ses émirs s'est dans ce contexte totalement débarrassé de ses images déppréciatives :

"Le roi El-Sâleh Ayyoub - que la miséricorde de Dieu soit sur lui - était un grand wâli : heureux et prospère, craint de tous les rois francs qui lui versaient tribut, il avait aggrandi le territoire de l'Islam. Tous les grands de son royaume étaient des Kurdes."

Baïbars est de façon aussi commode présenté non comme un simple Turc ignorant, mais comme le fils malchanceux d'un roi de Perse, vendu comme esclave. Ayant reçu une éducation royale, il s'exprime dans un bel arabe fleuri au rebours du méchant Qalaoun et d'Edamor le jaloux, dont le charabia est un des running gag du roman. Pour que l'on comprenne bien combien Baïbars, bien que Turc, est parfaitement éduqué et donc islamisé et arabisé, plusieurs épisodes le montre en merveilleux récitant du Coran, qui confond par sa science de l'islam les cheikhs de Damas et du Caire. Plus arabe que les Arabes donc, comme Saladin qui, selon son hagiographe Ibn Shaddad, "connaissait parfaitement les usages et les généalogies arabes", et optait de redorer de la même façon sa "rusticité" kurde avec les vertus de l'adab, de la futuwwat et des pieuses assemblées.

De même, la force physique du héros et son ardeur au combat en font bien sûr un atout pour le Djihad mais en même temps, pourraient être associées à cette force ensauvagée, brutale, qui est vus comme étant l'apanage des Mamelouks, des Kurdes et des bédouins, redoutables combattants de l'Islam, mais dont le penchant pour la guerre, une forme d'hubris dans le combat, font justement d'eux des gens moins "civilisés", en dehors des manières élégantes de l'urbanité musulmane. Alors pour qu'il n'y ait aucune ambiguité, et que la force exceptionnelle de Baïbars n'ait rien d'animal ou de féroce, qu'elle soit en sorte repassée à la moulinette du licite et du louable, le conteur explique systématiquement, à chaque épisode où le futur sultan fait preuve d'une vigueur surhumaine, qu'il avait en fait la force des "quarante Justes" en lui ; comme le roi El-Sâleh a reçu à son couronnement 40 pièces d'argent de la part des Quarante, ce qui est une façon de sanctifier l'exercice du pouvoir temporel, celui du Molk, et donc de le légitimer par rapport à l'affaiblissement du Califat. Que Baïbars fasse le coup de poing sur un palefrenier ou gagne au bras de fer, c'est toujours en lui la force sainte des Quarante Abdals qui lui vient en aide, et le distingue donc des colosses Qalaoun, Edamor, simples Turcs braves et bêtes, des furieux Ismaéliens et des bédouins vantards et pillards.



Extrait des Enfances de Baïbars en ligne chez Actes sud.

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