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Barham Salih sera-t-il le prochain président d'Irak ?

photo Robert D. Ward, source wikicommons



Le 5 mai, Hero Talabani, épouse de Jalal Talabani , se rendait en Iran à la tête d’une délégation de hauts responsables de l’UPK, après une invitation officielle de Téhéran. L’objet des rencontres avec des officiels iraniens était, selon l’UPK, de « discuter des liens bilatéraux et des développements régionaux », sans plus de détails. 

Ce n’est pas la première fois que des responsables politiques kurdes se rendent en Iran, en raison des relations économiques et politiques étroites entre le Gouvernement régional du Kurdistan et ce pays. Mais la présence de Hero Talabani à la tête de cette délégation a suscité, une fois de plus, des interrogations sur le leadership effectif de l’UPK depuis l’accident cérébral du président irakien, en décembre 2012.

Le flou concernant son état de santé favorise toutes les rumeurs et les nouvelles contradictoires. Ainsi, alors que les proches de Jalal Talabani avaient annoncé, depuis des mois, qu’il était sorti du coma et récupérait « miraculeusement » toutes ses facultés, l'agence iranienne Fars News faisait état, le mois dernier, d'une sortie toute récente de coma. Naturellement, le démenti des Kurdes ne s’est pas fait attendre et le 9 mai, le Dr. Najmadin Karim, qui soignait personnellement Jalal Talabani, réaffirmait que son état n’avait pas subi de modifications depuis son dernier bulletin de santé, datant de février, où son retour au Kurdistan était envisagé pour le 10 mars (ce qui n'a pas eu lieu). Najmadin Karim a indiqué également qu’il s’envolerait bientôt pour l’Allemagne où le leader kurde est toujours soigné.

Finalement, 10 jours plus tard, des photographies montrant le président, entouré de son équipe médicale en Allemagne, étaient publiées et circulaient, très vite, sur les réseaux sociaux et les sites de presse kurdes et arabes. Jalal Talabani, vêtu en costume de ville, était assis à une table de jardin, dans un parc, avec ses médecins. Il est bien vivant, donc, et capable de quitter la chambre, mais c’est tout ce que l’on peut en dire, car aucune vidéo n’a été tournée ni d’enregistrement audio effectué. Tout au moins peut-on remarquer un figement des traits et du regard, une absence d’expression qui contrastent avec le visage perpétuellement mobile et souriant, au regard vif, que l'on connaissait au chef de l’UPK.

Une semaine avant la diffusion des photos, le Conseil suprême judiciaire irakien avait annoncé que le procureur  général avait requis du président du parlement, Osama al-Nujaifi, qu’il agisse en justice en raison de la longue absence du Président de la République de ses fonctions ». Une telle action se ferait en  application des dispositions de l’article 72/II/c sur la base des dispositions de l'article (1) de la loi n °(159) de 1979 (modifiée).

L’article (72 / II / c) de la Constitution irakienne énonce en effet qu’en cas d’absence du président de la république irakienne de ses fonctions pour une raison quelconque, un nouveau président sera élu pour terminer la période du mandat du président en incapacité.

Dès l’annonce du Conseil suprême judiciaire, Muqtada as-Sadr, à la tête d’un parti religieux chiite aux actions parfois extrémistes, et fréquemment en conflit avec le laïc Nouri Maliki, a apporté officiellement son soutien à la nomination d’un président « alternatif » pour l’Irak, afin de résoudre, selon lui, des problèmes tels que « la corruption rampante dans le pays, le report des élections [dans les provinces de ] Mossoul et d’Anbar, la pénalisation du Baath, les attaques contre les manifestants, le retour des Baathistes au pouvoir, l’aquittement de la résistance, la dépénalisation des actes ciblant l’occupant, la banque centrale, les cartes de rationnement, le trafic d’armes et de sonar, et de se pencher sur le cas des détenus innocents soumis à la torture. »

Si la seule nomination d’un nouveau président irakien pouvait amener la résolution de toutes ces questions, franchement, on pourrait se demander à quoi servait jusqu’ici d’avoir un Premier ministre, un gouvernement et un parlement…

Répondant (mollement) à cette requête, le président du parlement, Osama Al-Nujafi, un sunnite plutôt nationaliste et laïc de Mossoul, a assuré qu’il « n’hésiterait pas à prendre toutes les mesures constitutionnelles nécessaires pour trouver une solution de rechange pour le poste du président Jalal Talabani et qu’il avait transmis la requête du procureur général au Conseiller juridique du parlement : « Nous allons examiner toutes les conclusions sur cette question et nous prendrons des mesures, comme par exemple questionner l’équipe médicale sur la santé de Talabani et ses réponses au traitement. Nous avons reçu les nouvelles d’une amélioration de son état» a ajouté Osama Nujaifi, qui n’a pas paru très empressé de s‘atteler à ce problème, contrairement aux sadristes.

Alors que les tensions et querelles constitutionnelles sont toujours présentes entre Bagdad et Erbil, les Kurdes souhaitent, bien sûr, qu’un des leurs soit à nouveau élu à la présidence. Mais les relations considérablement dégradées entre chiites et sunnites irakiens font aussi qu’un président kurde aurait sans doute l'accord des sunnites. Rappelons que le vice-premier ministre Tareq Hashimi, réfugié en Turquie, a été condamné par contumace pour « terrorisme » (ce qu’il nie), et que des manifestations dans plusieurs villes sunnites ont été réprimées de façon sanglante par l’armée irakienne. Jalal Talabani s’était imposé avec succès comme président d’Irak à un moment où la guerre civile déchirait le pays et ses qualités de diplomate, ainsi que sa grande connaissance des milieux politiques arabes, avaient servi à atténuer les conflits internes à l'Irak, et parfois ceux entre Arabes et Kurdes.

Alors que beaucoup de politiques accusent Nouri Maliki, le Premier Ministre, d’accaparer tous les postes-clef de l’Irak, un président kurde peut donc apparaître comme souhaitable à tous ses opposants, même si ce « consensus » datant de 2005 n’est pas inscrit dans la constitution, bien que les Kurdes le voient souvent comme un « acquis politique ».

Toute la question est de trouver un successeur « acceptable » par Nouri Maliki et son cabinet, et aussi quelqu’un qui peut s’imposer dans un climat tendu. À cet égard, un Kurde issu de l’UPK est bien sûr préférable à un membre du PDK, le parti de Massoud Barzani. L’UPK entretenant aussi des relations plus étroites avec l’Iran que le PDK, le successeur d'Ahmadinejad (a priori Hassan Rouhani) serait aussi plus susceptible de l’appuyer auprès des chiites. Les rencontres récentes à Téhéran de Barham Salih puis de Hero Talabani pourraient avoir  porté sur cette succession.

Car le nom le plus souvent avancé par les Kurdes est celui du Secrétaire général adjoint de l’UPK, Barham Salih, qui a été Premier Ministre du Gouvernement régional du Kurdistan de 2009 à 2012, mais surtout, avant cela, Vice-Premier ministre ou ministre de Nouri Maliki, de 2004 à 2009. 

Mais un mois après la requête du Procureur irakien, et après le retour de Nouri Maliki d’Erbil, où il venait de rencontrer Massoud Barzani pour une énième tentative de conciliation, les choses en sont toujours au même point : Jalal Talabani n’est pas revenu d’Allemagne, n’a pas fait de réapparition publique, et si la question de la « solution de rechange » a été abordée, en plus de celle de Kirkouk et de tous les points de litige entre Kurdes et Arabes, rien n’en a percé. Le député Mahmoud Othman a d'ailleurs critiqué les modalités de cette visite, décrivant la rencontre comme « ambiguë et non transparente ». 

Le journal Al-Destur a cependant affirmé qu’une liste de noms avait été examinée par Nouri Maliki et le président du GRK au sujet du « remplaçant » de Talabani, sans que l’on en sache d’avantage, sinon que le bloc parlementaire de Nouri Maliki, État de droit, n’avait émis aucune réserve sur la possibilité que Barham Salih assume ce poste. Une prochaine visite de Massoud Barzani à Bagdad éclaircira peut-être ce point, à moins qu’il faille attendre que l’UPK se soit accordée sur son autre candidat à la présidence, celle du Kurdistan, dont l’élection, initialement prévue le 21 septembre, vient d’être repoussée, afin que la constitution soit réécrite et que la question de la légalité ou non d’un troisième mandat présidentiel pour Massoud Barzani soit résolue. 

Dans ce cas, il n’est pas invraisemblable d’imaginer un échange de bons procédés entre PDK et UPK, le premier soutenant la nomination de Barham Salih à la présidence irakienne, contre l’appui des parlementaires UPK pour amender la constitution, d’une façon qui laisse le champ libre à Massoud Barzani pour se représenter et diriger ensuite un autre gouvernement de coalition.

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