Meurtre de Meşal Temo : Analyse de Jordi Tejel

Entretien avec Jordi Tejel, professeur à l'Institut des Hautes-Études internationales et du Développement, spécialiste des mouvements kurdes de Syrie, auteur, notamment, de Irak, chronique d'un chaos annoncé (Lavauzelle, 2006) ; Le Mouvement kurde de Syrie en exil. Continuité et discontinuité du nationalisme kurde sous le mandat français en Syrie et au Liban (1925-1946), (Peter Lang, 2007) et Syria's Kurds. History, Politics and Society (Routledge, 2009).



"Si vous parlez de l'assassinat de Mish'al Tammo, les conséquences, pour le moment, seront seulement limitées à la Syrie, au territoire syrien. Cela peut être un tournant pour les Kurdes, ils peuvent finalement rejoindre le mouvement syrien, parce que, jusqu'à présent, les partis kurdes n'avaient pas une position claire vis-à-vis du régime. N'oublions pas qu'il y a, actuellement, trois blocs au sein du mouvement kurde et ils n'ont pas une stratégie claire concernant le régime. Certains, ne croyant pas à une chute de ce régime, préféraient de toute évidence négocier et en obtenir des concessions ; maintenant, ce meurtre peut obliger les forces des partis kurdes à avoir une position plus agressive. Mais nous ne savons pas ce qui va se passer parce que l'un des principaux partis politiques en Syrie est le PKK et jusqu'à présent, ils tentaient de calmer le jeu, surtout auprès des jeunes, de la jeunesse kurde, parce qu'ils ont besoin de la Syrie. Comme vous le savez, le PKK est sous pression au Kurdistan irakien et bien sûr, dans celui de Turquie, de sorte qu'ils ont besoin d'un abri et beaucoup de choses amènent à une forme d'alliance entre la Syrie et le PKK parce que tous deux subissent des pressions et ont donc besoin l'un de l'autre. Il y a ainsi des rapports, qui, par exemple, font état d'actions violentes du PKK contre des activistes kurdes qui voulaient réellement manifester contre le régime en Syrie. Il n'y a pas de preuves, seulement des rapports qui vont en ce sens. Maintenant, après ce meurtre, nous verrons. Nous savons qu'il y a deux ou trois jours, il y a eu d'énormes manifestations, et à nouveau une répression et le meurtre de manifestants. Il est est clairement difficile à présent, pour le PKK, de dire : "Eh bien, vous devez rester calmes."



Voulez-vous dire que cet assassinat pourrait en fin de compte, peut-être dissoudre le mouvement kurde, peut-être le faire éclater ? Est-ce que je comprends bien ?


Eh bien, Mish'al Tammo s'est exprimé très clairement et a dit : "Maintenant, nous devons rejoindre le mouvement syrien, le mouvement de l'opposition syrienne, et les autres disaient, "Nous devons parler en temps que mouvement de coalition, pas comme un mouvement syrien" et Mish'al Tammo disait : "Non, à partir de maintenant je n'appartiens plus à ce… disons 'front kurde', ce en quoi il a été critiqué par les autres partis kurdes. En fait, Mish'al Tammo était isolé dans la région kurde à cause de cela, mais après son assassinat,  nous pouvons voir maintenant que le fait qu'il a été tué affecte tous les Kurdes en Syrie. Mais, de mon point de vue, la véritable menace d'éclatement vient de la fracture entre les jeunes et, disons, les vieux partis kurdes traditionnels, et je vais vous donner un exemple : Depuis septembre, deux groupes ont émergé et ce sont deux groupes armés. Ils ont annoncé sur Internet qu'à présent ils allaient combattre le régime. Il y a donc deux groupes armés qui veulent passer à l'action contre le régime. Et, par exemple, dans la principale ville de la région, il y a trois comités locaux composés principalement de jeunes gens, qui collaborent avec l'opposition syrienne, et ils critiquent les autres partis kurdes, parce qu'ils ne partagent pas leur point de vue, parce qu'ils n'ont pas de stratégie claire contre le régime. Je pense qu'il y a un danger pour les partis kurdes de de scinder entre jeunes et vieilles élites.

 Y a-t-il eu des réactions de la part des Kurdes de Turquie ou d'Irak ?  

Bien sûr, il y a eu des signes de solidarité, et des manifestations au Kurdistan d'Irak, ce qui peut s'expliquer par différentes raisons : d'abord, beaucoup de Kurdes syriens vivent au Kurdistan d'Irak, surtout des réfugiés depuis 2004 car il y a déjà eu une révolte kurde en 2004 ; c'est une des raisons, et l'autre est qu'au moins deux de ces partis kurdes syriens ont des liens avec les partis d'Irak. Il y a, bien sûr, des relations officielles et régulière entre ces partis, et c'est pourquoi il y a une solidarité. Bien sûr, ce n'est pas la première fois que quelque chose de grave se produit dans une des parties du Kurdistan. Il y a des signes de solidarité de partout.  Quant à la Turquie, je n'ai pas entendu parler de manifestations importantes après l'assassinat de Mish'al Tammo et cela aussi peut être expliqué, puisque, jusqu'à présent, le PKK n'était pas disposé à manifester ni à agir contre le régime. Il est donc possible qu'ils ne cherchent qu'à calmer les choses. La tension entre les Kurdes de Turquie et le gouvernement turc  remonte aux élections et, comme vous le savez, des députés kurdes sont entrés au parlement d'Ankara, mais certains ont été bannis de ce parlement. Nos sommes donc, en ce moment, en pleine crise entre les Kurdes de Turquie et le gouvernement et, pour le moment, ce n'est pas vraiment relié à ce qui se passe en Syrie.


Mais les autorités turques ne doivent-elles pas être 'attentives' à ce qui se passe chez les Kurdes de Syrie, parce que toute action, tout violence déclenchées contre les Kurdes pourraient avoir des répercussions de l'autre côté de la frontière, en Turquie ? 

La logique, est, je pense, très différente, parce que deux jours auparavant, je crois, j'ai lu qu'un des leaders du PKK a dit : "Si la Turquie intervient en Syrie, nous ferons une descente en territoire syrien." Pourquoi ? Pace que maintenant la Syrie est devenue l'un des abris du PKK. Ce n'est pas en solidarité avec les Kurdes de Syrie, c'est juste parce qu'ils ont besoin de la Syrie et de son territoire.

Source ekurd.net

Ouvrages de Jordi Tejel :

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