Un poète syriaque contemporain : Hanna Bahnan

Paru en juillet dernier en édition bilingue syriaque (occidental)-français, le recueil de poésie de Hanna Bahnan traduit et présenté par Georges Bohas, que nous avions alors signalé, est à présent disponible en version intégrale sur le site du Cercle syriaque.

En plus d'une introduction au domaine syriaque en littérature, le recueil est précédé d'un entretien avec l'auteur, un entretien très joli, frais et sincère. Vient ensuite une explication de la métrique et des caractères choisis. Les poèmes sont classés par thèmes, selon le choix de Georges Bohas : poésie de circonstance, critique sociale, poésie politique. Toutes les poésies sont publiées en syriaque, avec une traduction française, parfois accompagnée d'une traduction en itlaien, en anglais, en allemand et même en hébreux, comme quoi il y en a pour tous les goûts... Les traductions sont annotées d'explications soit pour les termes syriaques employés, ou pour les références sous-jacentes aux textes religieux ou à la culture syriaque chrétienne, ou aux circonstances dans lesquelles un poème a été écrit.

Dialogue avec Hanna Bahnan

Depuis quand écris-tu de la poésie ?
- À douze ans, j’ai commencé à en écrire. Au début, j’écrivais en arabe, ensuite, je suis passé à la poésie syriaque et j’ai laissé tomber la poésie arabe. Pourquoi ? J’ai vu qu’il y avait beaucoup de poètes arabes, et moi, en tant que syriaque, je me suis dit qu’il ne fallait pas laisser mourir cette belle langue et qu’il fallait écrire en syriaque. Je m’y suis donc mis. Evidemment, à ce moment-là, ma production n’était pas terrible : c’était le commencement.

-En fait, tu étais encore débutant en syriaque.
- Bien sûr, je n’étais pas un maître en syriaque et je n’avais pas la culture que j’ai acquise depuis. C’est pourquoi, à cette époque, je me limitais à la poésie amoureuse. Ensuite je me suis dit que si je voulais devenir un bon poète, il fallait d'abord que je maîtrise parfaitement la langue syriaque, que je connaisse bien ses règles, que je dispose d’un vaste vocabulaire. Je me suis mis à lire des livres en syriaque. J’ai tout appris tout seul, sans professeur.

-Par quels livres as-tu commencé ?
-D’abord Qarhabach, notre grand maître. J’ai beaucoup profité de sa série de livres. Ce n’était pas facile, il fallait du temps, il fallait de l’argent pour acquérir les livres de référence. Un jour, dans une libraire de Qamechli, j’ai vu le dictionnaire de Manna. Il vallait 100 livres. J’ai demandé cette somme à mon père. Il m’a dit : « Ça coûte 100 livres ? Mais avec 100 livres on peut dévaster tout le souq ! Tu vas dépenser 100 livres pour acheter ce bouquin ?! ». Il faut dire qu’à l’époque le gramme d’or était à 6 livres syriennes. Il m’a quand même donné 100 livres, j’ai acheté le dictionnaire et je me suis mis à le lire, à m’en imprégner. Je me suis donc mis à écrire en syriaque classique, mais quand quelqu’un me demande une chanson, je l’écris en dialecte. Je pense que je maîtrise bien l’art d’écrire des chansons. Ce n’est pas facile. Tu as vu au festival de la chanson combien d’artistes m’ont demandé de leur en écrire une et on chante mes chansons aussi bien en Orient qu’en Occident. La poésie que j’écris pour la chanson, c’est du sentiment qui doit jaillir des profondeurs du cœur. Parfois il se passe trois ou quatre mois sans que j’écrive de chanson, mais soudain, ça jaillit tout seul. C’est bien différent du poème et beaucoup plus difficile. La chanson, c’est une expression de l’évolution sociale, psychologique, scientifique dans toute société, c’est l’interprète de la société. Comme la société évolue, la chanson doit évoluer. Est-il raisonnable que je vive au XXIe siècle et que j’écrive des chansons qui s’accordent avec le XVIIIe siècle ? Non ! C’est impossible. Il faut que j’écrive des chansons qui s’accordent avec les sentiments des hommes, la sensibilité des hommes, les visions des hommes du XXIe siècle. C’est comme cela que la chanson est l’interprète de l’évolution sociale, scientifique et technique de la société dans laquelle nous vivons. Quand tu écris une chanson, tu dois prendre tout cela en compte. Il faut donc une bonne culture, des possibilités linguistiques précises pour faire passer tous ces imaginaires. Un petit exemple. Dans mes chansons, parfois j’utilise des images « licencieuses », un garçon qui embrasse une fille. C’est quelque chose de très banal. Un homme qui embrasse une femme. Mais cette image n’était pas admise il y a un siècle. C’était un crime ! Les hommes ne pouvaient pas embrasser les femmes ! Il y a des gens à qui cela ne plaît pas, ils voudraient que je vive au Moyen Âge à l’époque où le fiancé ne voyait sa promise que le jour de la défloration. Peut-être que ces coutumes s’accordaient avec cette époque, mais maintenant ça ne marche plus. La vie économique a évolué, tout a changé et la chanson doit être une image de la société.

Un autre aspect qui fait que la chanson est plus difficile que la poésie, c’est que la chanson requiert des mots bien précis, des mètres bien précis.

-La chanson se compose-t-elle aussi sur des mètres ?
-Bien entendu ! Mais il ne suffit pas de compter les voyelles, il faut encore prendre en compte la mélodie. En plus, il faut éviter les gutturales : h, ħ, ’, q car ce ne sont pas des consonnes propices au chant.

-Revenons à la poésie, quel rôle joue la recherche lexicale dans ta poésie ?
-Il est bien rare que j’ouvre un dictionnaire quand j’écris un poème. C’est vrai que dans mes débuts j’utilisais certains mots difficiles, mais aujourd’hui c’est très rare que j’ouvre un dictionnaire. Seulement parfois pour trouver une rime. On m’a accusé dans certaines poésies de recourir beaucoup aux dictionnaires. Je leur ai dit : voici, je vous donne les plus gros dictionnaires et écrivez deux hémistiches comparables aux miens ! Prenez le
Thesaurus de Payne Smith et écrivez deux vers comme ceux que j’écris ! Le dictionnaire ne joue pas de rôle, sinon pour trouver certaines rimes. Tu peux voir dans mes poèmes que je ne m’amuse pas à utiliser systématiquement des rimes faciles, par exemple en ûtô, non, je tâche d’avoir toujours une vraie consonne d’appui.

-Quel est le rôle des images, des métaphores dans la poésie ?
Tu as pu constater que mes poèmes sont riches en images. La poésie c’est image, expérience, culture. La poésie c’est l’interprète de la société. L’écriture d’une poésie moderne doit être pleine d’imaginaire, d’images originales, des images qui n’ont pas été banalisées par l’usage courant, comme celles que tu vois dans Le sceau de la vie. Ce poème m’a demandé un effort considérable. Ça a donné comme un tableau non figuratif superbe : je peux en lire un paragraphe et le comprendre d’une façon ; tu peux toi, le comprendre d’une toute autre manière. Les deux sont correctes. Chacun peut raccrocher les images et l’imaginaire et les analyser comme il veut. La poésie doit être pleine d’imaginaire.

-C’est un élément fondamental ?
-Absolument

-Et le mètre ?
-Il est nécessaire. Il y a des gens qui écrivent des poèmes sans mètre. Je ne suis pas contre, mais je ne le fais pas parce que je choisis la difficulté. Je présente quelque chose de différent de ce que présentent les autres. Avec une langue ferme, des images riches, une texture originale.

-
Et la rime ?
-Il m’arrive d’écrire des poèmes sans rime, par exemple celui qui s’intitule
Frémissements. Autre chose, la poésie, c’est toute la langue. Notre langue est vivante. Je n’ai pas à utiliser les mots des autres. J’utilise tous les mots de la langue. En eux tous il y a de la vie, pourquoi les laisser figés dans les dictionnaires ?

-Quand tu récites un poème, tu penses que les auditeurs comprennent tout ?
-Non, il y a des sens qui leur échappent. Celui qui ne maîtrise pas bien la langue ne comprend pas tout. Par exemple, celui qui veut comprendre
Le sceau de la vie doit être fort en syriaque, s’il veut parvenir, par son imaginaire, par ses sentiments, au contenu des images de ce poème.

-Tu écris donc pour l’élite ?
-Peut-être, mais, tu sais, écrire de la poésie, c’est une grande responsabilité. Le poète est l’interprète de la société. Par exemple, dans Cana, je décris les drames qu’a vécu le peuple libanais, le meurtre sans aucune justification. Un gars qui vit tranquille dans sa maison, se rend au refuge et dans le refuge il est tué. Sous les yeux du monde entier, sans qu’aucune organisation, aucun état, ne proteste contre ces comportements barbares. Quand mon poème décrit ces drames, il décrit l’injustice, il décrit l’état des gens qui ont subit ces injustices, sans avoir commis aucune faute ou crime. Il n’y a rien de pire pour un homme que de se trouver dans sa maison et d’être exposé à la mort.

-Alors quelle est la responsabilité du poète ?
-C’est à lui de dénoncer ces comportements et de les présenter au monde. Ce n’est pas un prophète. Il décrit les crimes comme ils sont, les aspirations de son peuple et de sa patrie vers le futur.


-
Oui, mais ce n’est pas seulement un photographe, qu’est-ce qu’il ajoute à la description de la réalité ?
-Il ajoute les idéaux, les aspirations vers l’avenir. Prenons un exemple, si je décris le drame de Cana. Je ne décris pas seulement un bombardement, je mets en évidence quels sont les sentiments des gens, leurs aspirations, leurs idéaux. C’est la conjonction de tout cela qui fait un poème.


Table

Introduction 5
Poésie de circonstance 13
Lettre 14
Texte syriaque 16
Traduction en français 28
Traduction en italien 41
Saint-Etienne le diacre 51
Texte syriaque 52
Traduction en français 56
Critique sociale 59
Le sceau de la vie 60
Texte syriaque 61
Traduction en français 67
Traduction en anglais 73
Traduction en italien 79
Frémissements 84
Texte syriaque 85
Traduction en français 89
Traduction en anglais 92
Traduction en allemand 95
Traduction en hébreu 98
Liberté 101
Texte syriaque 102
Traduction en français 105
Traduction en hébreu 107
Poésie politique 109
Cana 110
Texte syriaque 111
Traduction en français 114
Traduction en anglais 117
Bibliographie

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