KHANAQIN : BRAS DE FER ENTRE KURDES ET IRAKIENS


Alors que la crise parlementaire autour de la question des futures élections irakienne, battait son plein, c’est un autre conflit qui a opposé, dans un même temps, les gouvernements d’Erbil et de Baghdad, cette fois dans le domaine de la sécurité intérieure.

En effet, le 10 août, les Peshmerga qui assuraient jusqu’ici le contrôle au nord de la province de Diyala du distrist de Khanaqin, se sont vus intimer l’ordre par le ministère de la Défense irakien et le commandant en chef des forces terrestres irakiennes, Ali Ghidane, de se retirer au profit de troupes de l’armée irakienne. Mais les forces kurdes ont refusé d’obtempérer sans un ordre du gouvernement d’Erbil, comme l’a expliqué à la presse leur général Nazem Kirkouki, qui commande cette brigade de Peshmerga, forte de 4 000 comnbattants : « Nous ne recevons nos ordres que de la présidence de la région autonome du Kurdistan. Nous avons une brigade déployée dans les localités de Saadiya, Qara Tapa, Jalawla (dans le nord de Diyala) et nous ne bougerons pas car nous n'avons pas reçu jusqu'à présent d'ordre de la présidence de nous retirer. Nous sommes venus pour participer au rétablissement de la sécurité dans la région et depuis lors nous avons pris part avec les forces américaines et irakiennes à de nombreuses opérations. »

C’est effectivement à la demande des Etats-Unis et de l’Irak que ces Peshmergas assurent depuis deux ans le contrôle de cette province, qui était alors en proie aux actions terroristes d’Al-Qaïda. Depuis, l’action des troupes kurdes ont notablement augmenté sa sécurité. Les districts de Diyala peuplés de Kurdes sont réclamés par le Gouvernement kurde et font partie des régions qui doivent être soumises au référendum prévu par l’article 140. Ils relevaient auparavant de la province de Suleïmanieh.

Depuis le 29 juillet, une opération conjointe de l’armée irakienne et de forces américaines, a envoyé 40 000 soldats dans la province de Diyala, afin de la purger des réseaux terroristes d’Al-Qaïda. Mais les Kurdes objectent que les régions de la Diyala qu’ils contrôlent ne sont plus tenues par les terroristes, comme l’explique le général kurde Jabar Yawar : « La zone où nous nous trouvons est sécurisée et n'a pas besoin d'opérations militaires ni d'un déploiement de l'armée irakienne. Nous avons donné notre sang pour y maintenir la paix. »

Le porte-parole du ministre irakien de la Défense, le général Mohammed al-Askari, ne dément pas que c’est à la demande du gouvernement de Bagdad que les Peshmergas se sont déployés au nord de Diyala, mais estime qu’à présent, leur mission est terminée : « La brigade des Peshmergas était venue du Kurdistan pour prendre position dans la vallée de Khamrine quand l'armée et la police irakiennes étaient occupées ailleurs. L'accord stipulait leur retrait quand l'armée irakienne serait prête. Aujourd'hui nous sommes venus leur dire que nous n'avions plus besoin d'eux. »

Mais la décision soudaine des Irakiens de réinvestir toute la Diyala n’est peut-être pas qu’un hasard de calendrier, alors que dans le même temps, les députés kurdes et arabes, ainsi que les différentes factions de Kirkouk, se disputent au sujet du partage des pouvoirs dans cette province. Alors que militairement parlant, les Peshmergas et les Asayish (forces de sécurité) tiennent Kirkouk relativement bien en main, les Kurdes craignent ouvertement qu’en cédant la place à Khanaqin, non seulement ils pourraient perdre tout espoir de voir le rattachement de cette région au Kurdistan, mais qu’en plus, le déploiement de l’armée irakienne ne s’étende à toutes les régions revendiquées, comme l’a confié sous couvert d’anonymat à l’AFP une responsable kurde de Souleimaniyeh : « Nos dirigeants ont peur que si l'armée irakienne réussit à se déployer dans la province de Diyala, elle veuille le faire aussi dans les régions de Kirkouk et de Mossoul où sont présentes nos forces. ».

Malgré cela, le ton du gouvernement kurde a commencé par se montrer conciliant. Jafar Moustafa, secrétaire d'Etat du gouvernement autonome kurde pour les Affaires des peshmergas, a affirmé que des réunions se tenaient entre son gouvernement et le ministre de la défense irakien « pour trouver une solution ». Mais sur place, les commentaires étaient beaucoup alarmistes. Le maire du district de Djalawla, une banlieue de Khanaqin, a déclaré sur les ondes d’Aswat al-Iraq, que la situation était explosive et pouvait empirer à tout moment : « La présence des troupes irakiennes créée des tensions avec les forces des Peshmergas, durant ces derniers jours. Des deux côtés, la situation peut exploser, à chaque minute. » Le maire a expliqué que les Peshmergas craignaient d’être cernés et isolés dans la zone de Khanaqin par les Irakiens et que les tribus arabes travaillaient avec les forces irakiennes pour former des conseils locaux, d’où les Kurdes craignent d’être marginalisés, voire exclus. « Le commandement de la police de Diyala a décidé une police pour le district de Djalawlaa, et n’a recruté que des hommes arabes pour cela. C’est une violation de la loi. »

Le 15 août, cependant, Jafar Moustafa annonçait que les Peshmergas se retireraient de Qara Tepe, la place qu’ils occupaient dans le district de Khanaqin, dans les dix jours à venir, après qu’un accord ait été passé avec le gouvernement de Baghdad. Une rencontre avait eu lieu entre une délégation kurde, menée par le vice-président du GRK, Kosrat Rassoul et Fadel Mirani, secrétaire du Parti démocratique du Kurdistan, le parti de Massoud Barzani), et le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki. Mais dans les jours qui suivirent, l’arrivée des troupes irakiennes a créé très vite des tensions, non seulement avec les Peshmergas encore sur place, mais aussi au sein de la population kurde.

Le 23 août, des soldats irakiens ont investi, sans avertissement préalable, le quartier général des forces kurdes, raid qualifié de « boulette » par un responsable de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), le parti de Jalal Talabani, président kurde de l’Irak. Mahmoud Sankawi a déclaré à la radio Aswat al-Iraq qu’ils avaient informé l’adjoint du Premier ministre, le Kurde Barham Salih, de cet incident, et soumis un memorandum à Nouri al-Maliki, dans lequel il était expliqué que « les Peshmerga ne sont pas l’armée du Mahdi », faisant allusion à la loi sur le démantèlement des milices armées, que certains groupes arabes auraient souhaité voir s’appliquer au cas des forces kurdes. Mahmoud Sankawi a indiqué que Barham Saleh s’était entretenu avec le ministre de la Défense, et avait obtenu que soit annulée l’évacuation des bâtiments gouvernementaux tenus par les Kurdes, sans que le gouvernement irakien ne confirme officiellement cet accord.

Trois jours plus tard, le 26 août, c’était au tour des habitants de Khanaqin de protester contre la présence de l’armée irakienne et l’instauration de checkpoint dans le district. Les manifestants, regroupés devant les bâtiments de la mairie, ont eux aussi envoyé un memorandum pour demander le départ des soldats, en indiquant que la situation « stable » de Khanaqin ne nécessitait pas leur présence.
De son côté, le président de la Région du Kurdistan, Massoud Barzani, recevant le 28 août une délégation de hauts responsables de l’ambassade américaine, a exprimé sa « surprise » devant la décision irakienne d’investir les zones nord de la Diyala : « Khanaqin est une zone sûre et il est surprenant que l’armée irakienne y pénètre sous prétexte de combattre le terrorisme. » Massoud Barzani s’est également interrogé sur le manque total de coordination entre les décisions du gouvernement central et la Région kurde.

Alors que le 29 août, le général Muneim Ali, commandant la 4ème brigade de la 5ème armée irakienne, annonçait le lendemain que ses hommes contrôlaient « totalement les zones de Qara Tapa, Jalawla, et al-Saadiya, dans Khanaqin, le Premier ministre Al-Maliki menaçait, selon un député du principal bloc chiite au parlement de Baghdad, de se livrer à des « actions légales » contre les forces kurdes si elles cherchaient à se déployer hors des zones qui leur étaient assignées, menace niée par Fouad Hussein, le directeur de cabinet de la présidence kurde, alors qu’une délégation de responsables kurdes se rendait à Baghdad pour discuter de la crise de Khanaqin avec les responsables irakiens. Finalement, les Peshmergas ont obtenu le droit de rester dans les bâtiments publics qu’ils occupent depuis 2003.

Dans une interview donnée à Asharq al-Awsat, le président kurde Massoud Barzani, expliquait les racines de la crise par la mauvaise volonté du gouvernement de Baghdad à considérer les Kurdes comme de véritables partenaires : « Nous sommes partenaires mais nous n'avons aucun rôle dans le gouvernement. Nous ne sommes pas partenaires sur les questions de sécurité, d'économie et les questions militaires, et nous ne sommes pas du tout informés sur ces institutions. Lors de ma récente visite, nous avons obtenu de bons accords et les moyens de les appliquer. Nous avions un programme dans lequel nous nous accordions avec le gouvernement de Bagdad. Mais lorsque nous sommes retournés dans la Région du Kurdistan, tout ce sur quoi nous nous sommes mis d'accord a été ignoré et marginalisé. Cet état de chose ne sert pas ni notre coalition ni l'Irak ni le futur de l'Irak. Tout devrait être accompli sur les principes de l'entente et du partenariat. C'est le seul moyen de construire le nouvel Irak. Les conséquences d'une autorité de monopole sont bien connues. Cette situation ne peut amener aucun résultat bénéfique pour l'Irak. »

Massoud Barzani a qualifié la mainmise irakienne sur certains districts de Khanaqin d’ « énorme erreur » en soulignant aussi que le comportement sur place des troupes irakiennes a considérablement contribué à aggraver la situation : « Quand le gouvernement a demandé aux forces kurdes de se retirer, elles se sont réellement retirées. Mais les forces militaires qui ont remplacé les Kurdes sont arrivées avec des slogans provoquants et ont agi exactement comme l'ancienne armée, celle qui a commis les crimes contre le peuple kurde dans le passé, notamment ceux durant l'opération Al-Anfal. Ainsi, ces forces sont arrivées avec les mêmes slogans, la même mentalité, et ont agi de la même manière. »

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