roman de Baïbars : La Revanche du Maître des Ruses


Avec la Revanche du Maître des ruses, l'étrange Jamâl al-Dîn Chiha est en vedette, et finit par atteindre son but : se faire reconnaître sultan des Ismaéliens, par ces mêmes Ismaéliens, lesquels, il faut bien le dire, depuis plusieurs volumes, refusent absolument de prendre au sérieux les prétentions de ce petit trou du cul de noiraud, bas sur pattes, qui ne paie pas de mine, et dont l'arme est la ruse, le déguisements, l'ingéniosité, le benj (narcotique), l'échelle de corde et tout l'attirail du truand, de l'ayyâr, comme le fait remarquer Jean-Patrick Guillaume, ce qui l'oppose totalement au pittoresque et brave Chevalier sans nom, qui lui, use de la force et de la javanmardî (chevalerie de l'âme), en vrai fidaoui. Ce qui n'empêche pas les ayyârs d'être liés historiquement à la futuwwa et d'avoir, dans leurs cérémonies, leurs codes d'honneur, leur attrait pour le beau langage, été influencés tant par l'adab (la culture de l'Honnête Homme) que par les confréries soufies, surtout les fuqara (sing. faqir) errants, qui il faut bien y songer, de par leurs pérégrinations dans tout le Moyen-Orient, étaient forcément en contact avec les ayyâran de grand chemin, Kurdes, Bédouins, "âdjam" divers, qui relayaient eux-mêmes la Truanderies des villes. Nous avons déjà vu dans Fleur des Truands la collusion étroite des héros "ayyâran" ou truands et le monde mystique des sheikhs cachés et des Quarante. Le roi El-Sâleh était assez complet, enfermant en lui la sainteté, la ruse et la force, puisqu'initié du Secret il jouait de ses airs égarés pour éloigner les profanes des choses à taire et par ailleurs n'hésitait pas à intervenir énergiquement par les armes pour envoyer bouler cul par dessus tête un Bédouin, un méchant, un Ismaélien, etc. Avec la succession de Baïbars, les qualités requises pour la bonne marche du monde sont réparties en plusieurs héros : le Saint, c'est Otmân, que l'on voit beaucoup moins hélas ! mais qui va être remplacé par un autre "béni" dans le volume suivant ; la Force, c'est Ibrahim, l'ex-Chevalier sans nom, infatigable, monumental et droit, un vrai redresseur de torts ; la ruse, c'est donc Chiha, et au-dessus de tous se tient Baïbars, le souverain, qui est en fait la synthèse de tout ce beau monde, mais en deçà des qualités que chaque personnage exprime : pieux mais non initié, puissant guerrier mais moins infatiguable qu'Ibrahim, habile et initié aux "outils" des truands mais sans doute pas aussi rusé que le Maître des Ruses, ce qui distingue le souverain c'est qu'il rassemble justement un peu tous ces aspects afin d'exercer son rôle politique, qui est fait d'équilibre.

Dans ce volume, c'est Chiha le héros, comme le titre l'indique, qui va enfin accomplir son grand dessein, devenir sultan des Ismaéliens, ce qui arrange Baïbars, qui espère ainsi mater un peu les indisciplinés montagnards. Le destin de Jamâl al-Dîn Chiha est singulier et dès l'enfance marqué par le sceau du déguisement, de la dissimulation, de la tromperie des apparences. Jeune bédouin enlevé encore enfant par Jaouane, qui lui fait prendre la place de Joannet, le fils du roi Franc qui vient de mourir, Chiha grandit des années parmi les Chrétiens, cachant aux Francs la supercherie de Jaouane, et cachant à celui-ci qu'il est resté bon musulman et ne cherche quà être instruit dans les plus grands secrets de son maître avant de s'enfuir. Par la suite, compensant sa taille médiocre - les Ismaéliens l'appellent le "Baduc'" - son peu d'habileté aux armes par une ingéniosité époustouflante, beaucoup d'imagination, un grand talent pour le déguisement (il a été très tôt entraîné), son arme favorite est le "benj", ou narcotique de choc, avec lequel il endort ses ennemis ou ses rivaux, ou bien une gamme intéressante de poisons divers et contre-poisons. Il entre partout, se faufile partout, est aussi à l'aise dans le monde chrétien que chez les musulmans, imite toutes les langues et les accents, bref c'est le type du héros-goupil, le rusé de la Mètis grec, un Ulysse arabe.

Qu'est-ce qui le différencie alors du méchant Jaouane (mis à part le fait que celui-là est chrétien et donc dans le camp du méchant évidemment) ? C'est que Jaouane, aussi rusé, habile au déguisement (il a fait longtemps carrière en tant que cadi à la cour du roi ayyoubide) n'use pas exactement des mêmes armes que Chiha. Ou plutôt il use des mêmes sauf une : la ruse chez Chiha est mensonge chez Jaouane, et c'est là toute la différence. Là où Jaouane use volontiers de fausses accusations, fausses preuves, faux en écriture, faux serments, Chiha joue plutôt de l'écart entre l'Apparent et le Noyau, l'illusion du réel et la vérité cachée, bref, du zahîr et du batîn, qui est aussi la grande affaire des Quarante et des initiés : jouer du Secret aux yeux de tous sans le dévoiler, l'exprimer sans le dire, le dire d'une façon que les initiés l'entendent différemment que les oreilles profanes. Chihâ avance ainsi déguisé, annône du pseudo-syriaque en moine, du pseudo-kurde déguisé en berger, mais une fois dévoilé, quand Ibrahim al-Horanî ou le bêta Nisr finissent par avoir des soupçons et lui demandent s'il ne serait pas, par hasard, la Chouille, le Fléau des Fidaouis, dans un éclat de rire satisfait, le Maître Djamal al-Dîn ôte son masque : al-Haqq ! De même, quand l'envoyé du roi mongol repart secrètement en Perse, mandaté par Baïbars pour égorger le Khan, et qu'il se joint à une caravane sous l'apparence d'un chamelier, on lui demande son nom, et il répond :"Je suis l'Egorgeur". Naturellement les autres pensent à un égorgeur rituel d'animaux... Si les profanes entendent la Vérité et en concluent de travers, qu'y faire ?

Entre la ruse, la truanderie et le monde mystique, mêmes armes, même façon d'avancer masqués. C'est qu'en toute logique, pour qu'il y ait "dévoilement" (kashf), il faut bien que le voile soit initialement posé.

Ainsi, quand Mem et Tadjdîn, Zîn et Setî se rencontrent, leurs quatre âmes vouées à se reconnaître, avancent déguisées, chacun et chacune ayant pris les vêtements et l'apparence de l'autre sexe.


" Et quand les pages avaient permission
Ils partaient tous comme les amoureux
Tous couraient aux enchères
où les amoureux trouvaient leurs buts et leurs désirs
Seuls Mem et Tajdîn
Se déguisaient en femmes.
En effet, quand ce jour venait,
Les deux frères s'habillaient
De soie brodée d'or et d'argent,
Avec des coiffes et des foulards sur la tête.
Il laissaient descendre leurs cheveux
En boucles et en tresses.
Ils changeaient ainsi leurs vêtements
Pour ne pas être importunés,
Se déguisaient en bien-aimées,
et tout doucement se promenaient."

De cette façon, s'ils tombent foudroyés d'amour en se voyant pour la première fois, on peut être sûr qu'il s'agit là d'une reconnaissance de leurs âmes, et non le coup de foudre né de la Beauté, comme les autres habitants du Botan tombent amoureux des deux princesses, dès qu'ils les voient. De retour, ces dernières en se confiant à la nourrice, résistent aux remontrances de la vieille, qui leur fait comprendre qu'il ne sied pas que les filles s'éprennent de filles et que jamais il ne put avoir de Layla sans Madjnûn, de Khosrow sans Shîrîne...


"L'amour sans masculin et féminin ne peut être.
Sans l'âme il n'y a pas d'amour,
L'amour ne peut exister qu'avec l'âme.
La lune peut-elle être illuminée sans le soleil ?
Il vous est impossible d'incliner pour ce qui n'est pas mâle."


"Tu déraisonnes !" est la seule réponse, bien laconique, de Zîn, qui refuse d'écouter autre chose que la voix secrète qui souffle le vrai :


"Ce que nous avons vu a un sens.
En vérité, ce n'est ni rêve ni imagination."



Comme le méchant Jaouane, Beko le Portier calomnie (un péché des plus grave en islam). Or en tant que Portier et qahwadjî, ses fonctions lui permettent de recevoir tous les visiteurs du palais, et d'entendre tout ce qui se dit dans la principauté. Comme Jaouane, ses méfaits consistent donc à partir de faits réels, à égarer le Prince en l'amenant à de fausses conclusions. Toutes les fois que Baïbars ou le cheikh Otmân tuent un homme envoyé par le faux cadi, celui-ci fait un scandale public à la cour et demande justice pour les meurtres commis. Convoqués, Baïbars ou Otman ne se démontent pas, ne nient rien, et arrachant le déguisement des cadavres dévoilent au bon roi Sâleh (qui n'en a pas besoin pour connaître la vérité mais il doit bien faire semblant), les "aubergines mal-décalottées" des faux musulmans et les croix tatouées sur leur poitrine. Beko part d'une vérité : l'amour de Zîn et de Mem. Il fait mentir cette vérité en laissant entendre au Prince que cet amour est consommé et adultère. La seule fois où ils peuvent avoir un peu à se reprocher (même si ce n'est pas de l'avis de Khanî) c'est quand ils se rencontrent dans le jardin, et que le Prince Zayn al-Dîn manque les surprendre. Zîn plonge sous l'aba de Mem, image là-encore du Secret sous le rideau, et interrogé par le Prince, Mem ne ment pas, en pur héros, et avoue tout, mais de telle façon que le Prince n'y comprend rien et le crois fou :


"J'ai trouvé une gazelle dans ce jardin.
Mais ce n'était pas une gazelle commune, elle était belle,
C'était une blanche gazelle aux yeux noirs,
Aux noirs accroche-oeurs, et qui sentaient si bon.
Cent poids de musc tatar
Pleuvaient sans arrêt des boucles de ses cheveux.
Si le désert de Tartarie était empli de musc,
Il ne vaudrait qu'un seul de ses accroche-coeurs.
Elle était blanche et ses yeux étaient si noirs dans le blanc de son oeil !
Selon moi, c'était un ange,
Mais parce que tu es venu, elle s'est cachée.
Avant ta venue, elle était visible."

Seul "l'initié" Tajdîn comprend qu'il y a quelque chose à comprendre : "N'écoutez pas Mem ! Il est fou, il est sans cervelle, c'est un épileptique." Ce qui n'est pas non plus mensonge, puisque le fou d 'amour est fou et a l'esprit égaré comme il se doit et que feindre la folie pouvait être un bon moyen pour le mystique accusé d'hérésie d'échapper au supplice.

Autre cas de belle ruse, la plus belle peut-être, celle de la Huppe dans le Langage des oiseaux de 'Attâr, quand elle persuade l'assemblée ailée de se mettre en route, de passer à travers mille embûches et mille périls, à travers le feu et la souffrance, pour trouver le Simorgh, l'oiseau merveilleux dont la beauté vaut toutes les peines prises pour sa quête, assure-t-elle. Après avoir enduré mille morts, l'âme et les ailes brûlées, épuisés, les trente oiseaux qui ne sont pas tombés en chemin arrivent à l'ultime station (maqam) de leur voyage, et là on les informe comme une bonne blague qu'ils sont eux-mêmes ce qu'ils cherchaient : "Vous êtes Si Morgh (trente oiseaux en persan)." Cette ruse "bénéfique" de la Huppe avait naturellement pour but de les inciter au voyage, ce qu'ils n'auraient peut-être pas fait uniquement s'il s'était agi de "se" trouver. Pirouette, jeu de mot, illusion qui est vraie, si le méchant ment, la ruse "persane" et celle des gens du Secret consiste donc, comme dirait Cocteau, à être un mensonge qui dit toujours la vérité.

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