Le bras de fer de Kirkouk : derniers faits en bref et en résumé

Le chef de la branche du KDP (parti de Massoud Barzani) de Kirkouk vient de lancer une accusation contre les services secrets turcs (MIT) les désignant comme auteurs d'actions terroristes dans la ville, contre des officiels et des civils.

A vrai dire cette accusation n'est pas une première, puisque depuis 1991 le MIT est régulièrement désigné (avec les Iraniens) par les Kurdes comme à l'origine d'attentat. Et l'arrestation deux ans auparavant, par les Américains, d'agents turcs armés près de Mossoul, déguisés en ONG montre que cela ne relève pas toujours d'un fantasme de complot. Nedjat Hassan affirme que les Forces de Sécurité de Kirkouk ont des preuves suffisantes pour étayer ces accusations, aussi bien pour sa ville que pour Mossoul.

Cette annonce intervient dans un mois tendu, attisé par la récente conférence fantoche à Ankara, organisé le 16 janvier sur la Turquie au sujet de Kirkouk. Je dis bien "fantoche" car aucun représentant du gouvernement kurde, aucun représentant kurde de Kirkouk n'ayant été invité, cette conférence ne réunissait que des Turkmènes, des Irakiens sunnites et chiites, des chrétiens assyro-chaldéens, mais pas un seul Kurde d'Irak. On peut donc douter de la valeur représentatitve des tables rondes. Sans surprise, la conférence a conclu sur l'option "souhaitable" de retarder le référendum prévu avant fin 2007 sur le retour de Kirkouk dans les régions kurdes, et ce jusqu'à une révision de la constitution irakienne (ce qui équivaudrait à son annihilation, puisque ce référendum est en fait pour le moment inscrit dans la constitution avec le fameux article 140).

Attaquant le principe de cette conférence, des juristes kurdes, du Parlement irakien ont rédigé une déclaration condamnant cette interférence étrangère dans les affaires intérieures de l'Irak, et demandant au gouvernement de Bagdad de s'exprimer fermement là-dessus et de menacer de rompte les relations économiques et politiques avec la Turquie." Ce qui à mon avis est un voeux pieux, même le Gouvernement régional du Kurdistan n'ayant pas émis un souhait semblable, la schizophrénie des relations turco-kurdes se traduisant par un surenchérissement dans les menaces politiques, voire militaires, en même temps qu'un accroissement des relations économiques et des investissements turcs au Kurdistan. Lundi dernier cependant, le porte-parole du gouvernement irakien, Ali al-Dabbagh a indiqué que l'Irak s'il interdisait toute activisme de l'opposition iranienne (contre l'Iran) et de l'opposition kurde contre la Turquie, avait rejeté le principe d'une conférence qui n'était qu'une interférence dans les affaires intérieures irakiennes.

Mais la Turquie, et l'AKP semblent fermement décidés à jouer leur va-tout au moins en paroles, l'échéance de la fin 2007 approchant. Le 15 janvier, la veille de la conférence à Ankara, Turhan Comez, un responsable de l'AKP a averti qu'un référendum à Kirkouk amènerait des "affrontements ethniques" dans la ville, voir une guerre civile, et pourrait inciter Ankara à intervenir (évidemment cela renforce les soupçons de quelques coups de pouce de la part du MIT, pour amorcer quelques tensions). Comez a ajouté que la Turquie ne reconnaitrait pas les résultats du référendum (ce qui laisse entendre qu'elle en connaît déjà les résultats).


Répartition ethnique et religieuse des Irakiens en 1978

Déjà le Premier Ministre Erdogan avait protesté (ce n'est pas non plus la première fois) contre les "changements démographiques" à Kirkouk, accusant les Kurdes d'Irak de s'installer en masse pour infléchir le référendum, et citant ainsi le chiffre de 600 000 Kurdes nouvellement installés depuis 2003 et s'étant fait inscrire sur les listes électorales. A cela, le Gouvernement régional du Kurdistan répond, dans un splendide dialogue de sourd, qu'il s'agit des réfugiés chassés par Saddam Hussein, et que leur retour dans cette région est légitime. Il est vraisemblable que des Kurdes non originaires de Kirkouk n'ont pas grand intérêt à s'installer dans cette ville peu sûre, il est vrai aussi que les Kirkoukis de retour y ont été fortement encouragés par le gouvernement de Hewlêr.


Répartition ethnique et religieuse des Irakiens en 2003

La menace d'une intervention à Kirkouk est doublée de la vieille question d'une intervention turque contre les bases du PKK à Kandil. Ainsi le journal turc Ortadogu annonçait le 17 janvier que 240 000 hommes de troupe turcs s'étaient massés à la frontière, prêt à la franchir, pour atatquer le PKK ET protéger la population turkmène (si l'on voit la carte de la répartition des Turkmènes au Kurdistan d'Irak, on voit tout de suite que leur éparpillement rend la chose impossible, à moins de les déporter vers, disons Kirkouk au hasard).

Par ailleurs les USA, tentant de ménager la chèvre et le chou, s'ils admettent du bout des lèvres qu'il faut faire quelque chose (mais quoi ?) contre le PKK, ont refusé d'appuyer la Turquie dans sa demande de suspension du référendum, cette affaire ne concernant que "l'Irak, état souverain". Les tensions USA/Iran et les rumeurs de l'installation d'une base militaire américaine dans la région de Silêmanî renforceront peut-être le non-interventionnisme américain dans le conflit turco-kurde.

De son côté, le Parlement kurde a tenu une session extraordinaire hier pour discuter du sérieux des menaces turques, menaces que jusqu'ici ni le président Massoud Barzani ni le Premier ministre Nêçirvan n'ont officiellement prises au sérieux. Nêçirvan a ainsi déclaré ne pas craindre les menaces d'Ankara en ajoutant que si les Kurdes avaient voulou prendre Kirkouk par la force, ils l'auraient fait après la chute du régime de Saddam (omettant de dire que de toute façon les USA à ce moment-là ne l'auraient pas permis, pas plus en 2003 qu'en 1991).

La question d'une intervention à Kirkouk se pose aussi en terme de réalisme stratégique. Car pour la Turquie ce n'est pas la porte à côté, c'est même la ville la plus au sud et pour y parvenir, à moins de passer par la Syrie ou l'Iran, il lui faut traverser toute la région du Kurdistan d'Irak, où le relief n'est pas des plus faciles, ou bien passer par Mossoul et le nord-ouest de l'Irak, donc en dépendant de la neutralité des forces d'occupation américaines qui y stationnent, en plus des peshmergas kurdes envoyés là en renfort. Il est ainsi peu probable qu'Ankara souhaite se lancer dans une Blitzkrieg (qui ne serait peut-être pas si éclair que cela) en fonçant sur Kirkouk et en se dépêchant de l'occuper sans pertes sanglantes (l'exemple américain n'est pas encourageant). Quant à la fameuse opération anti-PKK, menace brandie depuis si longtemps, indépendamment du fait qu'elle sera inefficace contre le PKK, tout dépend de l'attitude prévue par le GRK : neutralité militaire et condamnation diplomatique, ou résistance et riposte effectives. Dans les deux cas, pour Nêçirvan Barzani, la Turquie a plus à y perdre qu'à y gagner.




(source kurdishmedia.com et Ministère kurde des Affaires extra-régionales, Perry Castaneda map collection)

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