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Août 14 : La Grande Guerre des Kurdes II. L'État islamique

Territoires tenus par EI le 4/9/14
source wikipedia



L’État islamique continue sa guerre de terrain pour unifier et sécuriser ses territoires de Raqqa à Mossoul, ce qui l’amène à tenter une offensive de conquête dans les provinces voisines de Hassaké et de Ninive, luttant à la fois contre l’armée kurde des Peshmergas et les YPG du PYD-PKK. Si l’EI réussissait à faire tomber Serê Kaniyê et Qamishlo, la carte de cet État, sur sa frontière nord, ressemblerait fort à ce Rojava rêvé du PYD et d'autres Kurdes syriens, qui couvrirait l’ensemble des territoires kurdes comme arabes, bordant la Turquie : 




Pour le moment, il ne s’agit que d’une guerre de harcèlement dans les localités avoisinantes, contre les Kurdes, en tentant, à Hassaké comme à Ninive, de rallier des tribus arabes sunnites hostiles à un pouvoir kurde. Les places emportées par l’EI, comme Tell Hamis et Al-Shadadi n’ont pu être reprises par les YPG, mais ses tentatives d’attaquer et d’isoler Qamishlo et Hassaké, ou d’assiéger Serê Kaniyê n’ont pas abouti non plus à des avancées susceptibles de faire tomber les deux cantons de Cizîrê et Kobanî, même si la poussée d’EI doit logiquement le mener au nord de Hassaké et ses puits de pétrole.

Les attaques militaires sont accompagnées d’attentats suicides et d’enlèvements dans ces zones. Pour le moment, les positions tenues par les YPG et EI restent, finalement, assez stables, les assauts des milices djihadistes s’étant surtout lancées sur Shingal-Sindjar et Mossoul (avec la prise temporaire du barrage et de puits de pétrole). Il faut voir la prise de Shingal comme la continuité de ce « nettoyage » de Hassaké-Ninive, la région kurde se trouvant isolée en plein territoire de l’EI depuis juin, avec pour seul couloir « kurde » le poste-frontière séparent les villes de Rabia-Yaroubiah, relativement loin de la ville de Shingal (et entre, les montagnes). 




Il semble que ce soit à la fois des milices venues de Mossoul (celles qui ont pris la ville en juin) et d’autres du sud de Hassaké qui se soient simultanément lancées à l’assaut de Shingal, pris en tenailles. Après avoir saisi Shingal, ce fut logiquement Rabia-Yaroubiah, le seul poste frontière syro-irakien (avec Pesh Khabour) tenu par les Kurdes, YPG et Peshmergas, et qui a servi de couloir de repli pour les Peshmergas et d’évacuation des Yézidis ayant réussi à fuir par l’ouest vers la Syrie. Mais entre le 3 et le 4 août, sous les attaques conjointes des YPG et des Peshmergas, EI a dû renoncer à prendre ce poste, même si la guerre de position continue dans ses environs.

L’autre front syrien de l’EI a été Raqqa et trois bases tenues par le régime sont tombées entre juillet et août, dont celle de Tabaqa, dont l’aéroport militaire, la dernière place-forte du régime dans la province, le 24 août. Autour de 250 soldats syriens capturés ont été emmenés dans le désert pour y être exécutés en masse. La férocité de cette répression peut s’expliquer à la fois par les pertes qu’a subies lui-même EI, car la bataille fut longue et rude, et par le fait que combattant pour le régime alaouite, ces soldats sont considérés comme infidèles ou hérétiques, quelle que soit leur confession.

Par ailleurs, il a pu être établi dans l'identification de corps de miliciens que certains avaient été recrutés de force par EI au sein de la population locale, sommée de donner un fils au combat ou une fille aux combattants. Des raids de représailles avec enlèvements d’hommes ont eu lieu dans la province de Kirkouk, dans des villages occupés par EI, même contre des populations sunnites.

Sur l’autre front d’EI, le sud, entre Kirkouk et l’Irak sunnite, EI tente de même d’unifier et de sécuriser ses territoires afin de former une bande continue entre Diyala-Anbar et Mossoul et le plus grand massacre de soldats (800) a été perpétré en juin, en Irak, et vient d’être révélé, notamment par Human Rights Watch, avec le récit d’un des 20 survivants. 1500 soldats fraîchement recrutées et envoyé au camp d’entraînement Speicher, à Tikrit, auraient été trahis par leur haut commandement (ce que les officiers concernés nient) qui leur aurait assuré qu’un accord avait été conclu avec EI leur assurant une retraite sauve, s’ils quittaient la base sans armes. Ils ont été en fait livrés par des tribus sunnites hostiles à ces troupes majoritairement chiites. EI affirme, sur ses sites, en avoir exécuté 1700, et HRW peut confirmer la mort d’environ 700 soldats, en estimant que ce chiffre sera revu à la hausse.

Le traitement des minorités tombées aux mains des combattants d’Al-Baghdadi continue à se conformer à une interprétation tout à fait littérale du Coran en ses sourates guerrières (surtout issues de la période médinoise, par exemple celle qui frappa de mort ou d’esclavage les juifs Banu Qurayza). En principe, les chrétiens refusant de se convertir ou de partir doivent se conformer à un statut inférieur et payer tribut, les religions non reconnues comme « révélées » ou les dissidences musulmanes « hérétiques (surtout les chiites) doivent se soumettre à l’islam ou mourir. Mais toute population, protégée ou non par la dhimmiya, qui a combattu les armées musulmanes tombe d’emblée dans le statut de « captifs », c’est-à-dire d’esclaves de guerre, comptés comme butin. Les combattants sont exécutés, les femmes emmenées comme concubines ou esclaves promises à la vente, les enfants, étant de même propriétés des vainqueurs, peuvent être séparés de leurs mères , vendus à part, et bien sûr élevés dans l’islam. Les biens des captifs de droit reviennent aux djihadistes. Il est à noter que la conversion à l’islam des esclaves n’implique pas nécessairement leur affranchissement.

Les yézidis sont le groupe le plus frappé par cette répression « politico-religieuses » dont tous les aspects sont énumérés dans la définition du génocide, telle que l’énonce l’article 2 de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (9 décembre 1948), à savoir :

a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l'intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe.  »


C’est ainsi que le 15 août, les djihadistes ont tué au moins 80 hommes du village yézidis de Koço, près de Shingal, (d’autres chiffres feraient état de plus de 300) dans un raid meurtrier qui semble avoir pour but la prise d’esclaves femmes (plusieurs centaines) et d'enfants, emmenés à Tell Afar, ainsi que le pillage. Un survivant de ces massacres, sauvé, caché et nourri par un voisin musulman a pu s'évader vers le Kurdistan et son témoignage a été recueilli par Amnesty International, qui a estimé que les minorités du nord de l’Irak subissait un « nettoyage ethnique ». D’autres tueries sont probablement restées pour le moment ignorées, comme peut le laisser penser la découverte, le 10 septembre, d’une fosse commune contenant les corps de 35 yézidis, parmi eux des femmes et des enfants, à Zummar.

Un rapport du Haut Conseil des affaires féminines de la Région du Kurdistan a, le 30 août, indiqué un chiffre de 700 femmes yézidies tombées dans l’esclavage, ou forcées d’épouser légalement des musulmans. Certaines ont pu téléphoner à leur famille, avec des téléphones portables fournis par les djihadistes eux-mêmes. De leurs récits, il ressort que le sort de la majorité, séquestrée, violée et maltraitée, relève plus de celui des « femmes de réconfort » enlevées par l’armée japonaise durant la dernière guerre, que des captives-concubines ou épouses mentionnées dans le Coran. Le mariage légal avec un musulman implique de toute façon leur conversion « volontaire ».

Toutes ne sont pas reléguées à Mossoul, une partie d’entre elles a été envoyée à Raqqa, Alep ou Hassaké. De très rares victimes ont pu s’échapper et regagner le Kurdistan, certaines ont eu la chance, lors de leur vente, d’être « achetées » par des Arabes pour les sauver et les rendre à leurs familles. Tous les enfants nés en captivité ont été enlevés à leurs mères. On estime que le prix d’une femme yézidie tourne autour de 1000 $, et varie bien sûr selon son âge, sa beauté et sa virginité, les vierges étant souvent réservées pour défloration par les commandants et données ensuite aux miliciens de base.

D’autres fois, les hommes yézidis ont été épargnés mais obligés d’apostasier publiquement leur religion et la cérémonie de « conversion » a été filmée et diffusée sur les réseaux sociaux de l’EI, afin d’inciter l’ensemble des yézidis (surtout ceux restés bloqués dans la montagne de Shingal) et des autres « infidèles » d’embrasser l’islam.

Les yézidis ne sont pas la seule minorité religieuse kurde promise à la mort. Les Kakay (ou yarsans) sont tout polythéistes, apostats ou hérétiques aux yeux des djihadistes, mais jusqu’ici, ils ont pu échapper aux massacres de masse subis par les yézidis. Par contre, des lieux saints leur appartenant ont été détruits dans le district de Hamdania (province de Ninive), comme cela a été le cas pour tous les monuments jugés non conformes à la sharia, qu’ils soient ou non musulmans.

L’autre front de l’EI, la Diyala, a été marqué par la résistance farouche des 12 000 chiites turkmènes de la ville d’Amerli, au sud de Khuz Turmatu, encerclée et assiégée par EI depuis juin dernier et à court d’eau et de vivre, sans électricité, n’ayant pour forces de défense que des milices locales, recrutées parmi la population. Finalement, l’aviation américaine a été autorisée, le 27 août, par Barack Obama à frapper les assiégeants, en même temps qu’elle larguait des secours et des vivres aux habitants. Des hélicoptères irakiens ont aussi largué des vivres et des munitions en bravant les tirs de l’EI, dans des missions qualifiées de « suicides » par le colonel irakien Mustafa Al-Bayati.

Mais l’aide humanitaire ne pouvait protéger les Turkmènes du massacre qui les menaçait si la ville tombait et Nickolay Mladenov, le représentant des Nations Unies pour l’Irak a appelé à une intervention d’urgence pour sauver la ville, sous peine de lui voir connaître le même sort que Shingal. 

Finalement, le 31 août, à la faveur du soutien des bombardements américains, les armées kurdes et irakiennes ont pu briser le siège au nord de la ville, l’avance étant rendue difficile par les mines posées sur les routes par EI.

La résistance héroïque des Turkmènes d’Amerli indique un des effets contraires de la stratégie de terreur adoptée par l’État islamique : si dans un premier temps, les populations, terrorisées par la férocité des djihadistes, peuvent céder à la panique, fuir ou se soumettre sans combat, le sort implacable promis aux « infidèles » et largement médiatisé dans les réseaux sociaux, peut pousser les populations visées à une résistance désespérée afin d’échapper à un sort conçu comme pire que la mort.

En représailles aux bombardements américains et à la contre-offensive des Peshmergas récemment armés par les États-Unis et l’Union européenne, EI, qui a dû se replier des lieux occupés début août, a décapité devant caméra deux journalistes et un Peshmergas, en tenue orange (rappel des détenus d’Abu Ghraib ou de Guantanamo) menaçant de tuer d’autres otages occidentaux ou kurdes.

Parmi les pertes subies par l’État islamique, figure un commandant militaire connu sous le nom d’Abu Omar Al Shishani, qui était en fait un Tchétchène, né en Géorgie, Tarkhan Batirhvili, tué lors de la reprise du barrage de Mossoul. Il était considéré comme un élément assez extrémiste en Syrie, selon Graphic News. Ayant d’abord combattu la Russie dans l’armée géorgienne entre 2006 et 2010, il doit quitter l’armée atteint de tuberculose. Emprisonné pour détention illégale d’armes, il est relâché en 2012 pour raison de santé. Il part alors en Syrie combattre Assad et se rallie en 2013 à Abu Bakr al-Baghdadi. Il s’illustre surtout à Deir ez Zour contre d’autres groupes rebelles. Les Kurdes affirment avoir tué d'autres commandants militaires d’importance dans les rangs d’EI.

Quant à Abu Bakr al-Baghdadi, il aurait déjà fui Mossoul, via un convoi de 30 Hummer, pour regagner son fief plus sûr du nord-syrien, selon un responsable kurde, le porte-parole du PDK, Saeed Mammo, interrogé par Asharq al Awsat, par crainte des frappes américaines. 

Les attaques d'EI sont motivées à la fois par la volonté politique d'installer sa juridiction sur un territoire cohérent et homogène, avec des voies de communication sûres, ainsi que celle de mettre la main (en tout cas de le tenter) sur les puits de pétrole ou par exemple le barrage de Mossoul qui lui permettraient de contrôler les besoins énergétiques de ses territoires (et de ceux de l'ennemi). Quant aux attaques ciblant particulièrement les minorités, elles obéissent aussi à un autre impératif économique et politique : rallier des combattants par la promesse d'un butin humain et matériel, mais aussi entretenir ses troupes en leur réservant la part qui leur est dévolue par le Coran lors des conquêtes sur le Dar al Harb (territoire de la guerre), soit les 4/5e, ce qui dispense le calife de verser une solde.  L'État islamique ne peut donc être économiquement viable sans ses dhimmis soumis à la taxation et sans Dar al Harb ou 'territoire de la guerre'. C'est ce qui occasionna, entre autres problèmes internes, la chute des Omeyyades : si l'État islamique prenait modèle sur les premiers temps de l'organisation politique de l'Islam, il aurait paradoxalement besoin de l'existence des chrétiens (soumis à l'impôt des non-musulmans) car il n'était pas d'usage, alors, de taxer les musulmans en dehors de l'aumône légale. Les chrétiens ayant fui, les yézidis n'étant pas éligibles à la dhimmia, restent, si les puits de pétrole lui sont repris ou sont insuffisants, les ressources de l'Anfal, le butin en esclaves et en bien confisqués sur l'ennemi impie, dont il a tout autant besoin de perpétrer l'existence, pour s'assurer cette provende en esclaves et en pillages. 

Ce qui fait que cet État s'apparente assez à la structure politique et religieuse des ghazi, ces 'combattants de la foi', s'illustrant par des raids tenant autant de l'expédition militaire que du brigandage, aux frontières du Dar al Islam : ainsi  les mercenaires employés par les Samanides dans le Khorassan encore non converti, ou bien par Mahmoud de Ghazna en Inde, ou plus proche géographiquement, les troupes utilisées par les Seldjoukides pour harceler les marches byzantines. Il s'agissait à la fois d'actes de pirateries qui permettait aussi aux souverains de se débarrasser d'éléments guerriers séditieux, en les attirant sur des terres ennemies, comme d'actes de 'Djihad' visant à accroître le territoire des croyants. Pour assurer sa survie interne, le Dawlat al Islam a besoin du Dar al Harb, car c'est de la guerre qu'il tire sa justification et son existence.

Prochainement : III. Le Rojava.

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