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Nettoyage ethnique en Irak

"En Irak, le nettoyage ethnique le plus caractérisé a pris pour cible les Kurdes. Cependant, de nombreuses catégories de la population ont aussi été la cible de nettoyages idéologiques durant tout le règne du parti Ba'th (1968-2003), et surtout sous la présidence de Saddam Hussein (1979-2003). Dans cette dictature arabe d'inspiration soviétique, et comme en URSS, répression idéologique et répression ethnique sont étroitement imbriquées. Ainsi, la communauté chiite (arabe) de la moitié sud du pays qui représente environ 60% de la population totale,  a été sévèrement réprimée à plusieurs reprises, notamment après le soulèvement consécutif à la première guerre du Golfe en 1991. Ces massacres de grande ampleur pourraient être assimilés à des nettoyages ethniques. Depuis la chute du régime de Saddam en avril 2003, le terme de génocide concernant ces différentes exactions est de plus en plus utilisés."

Difficile insertion des Kurdes en Irak

"Depuis la création de l'Irak en 1920 (et son indépendance en 1930), les Kurdes privés d'État réclamèrent au moins l'autonomie. Au début des années 1970, Mustapha Barzani mena une révolte des Kurdes d'Irak avec le soutien des États-Unis et de l'Iran. En 1975, cette révolte a été matée par le régime de Bagdad et Mustapha Barzani est mort en exil aux États-Unis. De la fin des années 1970 au milieu des années 1980, près de 180 000 Kurdes furent exécutés au titre de représailles. Le président Saddam Hussein a cependant concédé l'autonomie ai Kurdistan en 1975. L'attribution de ce statut était une mesure d'apaisement ainsi qu'une imitation du modèle soviétique caractérisée par l'existence de territoires dévolus aux nationalités. Cependant, cette autonomie n'avait, pas plus qu'en URSS, de réelle consistance. La loi irakienne accordait un Parlement et un gouvernement régional mais ces instances étaient étroitement contrôlées par le parti Ba'th dominé par les Arabes sunnites. Par ailleurs, le territoire du Kurdistan autonome excluait les deux plus grandes villes de la région (Mossoul er Kirkouk), ainsi que les champs pétrolifères immédiatement avoisinants représentant un tiers de la production de pétrole irakienne. Enfin, l'existence de cette région autonome a servi de prétexte à une première vague de refoulement des Kurdes qui vivaient hors de ses limites – surtout à Mossoul et Kirkouk et leurs environs. Lors de ces expulsions, les Kurdes étaient dirigés vers le Sud ["conduits dans le Sud par des convois de camions, lâchés au milieu du néant et livrés à leurs propres ressources"Middle-East Watch]. Les expulsés étaient remplacés par des Arabes. Il s'agissait de casser l'homogénéité ethnique de ces régions pour anéantir ainsi le fondement ethnique des revendications kurdes sur ces territoires ; enfin, dans une logique de prédation courante dans le Tiers-Monde, il s'agissait de garantir aux clans arabes sunnites les revenus liés aux champs pétroliers."

 Combats et "nettoyages" dans les années 1980

"Face à la contestation armée, le gouvernement irakien a décidé, en 1986, l'arabisation accélérée de la ville de Kirkouk et de la haute vallée du Tigre, les zones qu'ils contrôlaient le mieux. La police politique du parti Ba'th (la Moukhabarat) et l'armée furent les fers de lance de cette campagne d'arabisation visant les Kurdes, mais aussi les Turkmènes et les Assyriens (Irakiens chrétiens souvent de langue araméenne). Dans toutes les régions contrôlées par le pouvoir central, les Kurdes furent largement expulsés et remplacés par des tribus bédouines (arabes et sunnites) venues du centre de l'Irak et notamment de la région de Tikrit, fief de Saddam Hussein. Ces expulsions entraînèrent de nouveaux déplacements forcés. À la fin des années 1980, entre 190 000 et 200 000 Kurdes avaient été expulsés durant cette campagne de "nettoyage". Le chiffre de 5 000 villages rasés a été avancé. "

L'opération Anfal (1987-1989)

"À la fin de la guerre contre l'Iran – à une période où les opérations sur le front avaient cessé – l'état-major irakien lança l'opération Anfal qui fut la plus vaste campagne de "nettoyage" menée par le régime de Saddam Hussein contre les Kurdes dans le but de rétablir la souveraineté de l'Irak sur les territoires libérés du Nord […] Durant ces opérations, tous les civils étaient des cibles désignées et les massacres atteignirent des proportions sans équivalent, évoquant les méthodes des Einsatzgruppen du front de l'Est en 1941-1942. Dans certains cas, comme pour les Juifs à l'arrière du front russe, les civils capturés furent conduits dans des tranchées creusées au préalable, puis mitraillés. Les tranchées étaient ensuite rebouchées au bulldozer. On estime que ces opérations successives visant l'ensemble du Kurdistan, firent sans doute 100 000 victimes (MEW, 2003). "

Bilan des "nettoyages" menés par Saddam Hussein contre les Kurdes

"On peut estimer à 200 000 au minimum le nombre des victimes des massacres antikurdes du régime de Saddam Hussein. À ce chiffre, on doit ajouter qu'au moins le quart des quatre millions d'habitants de la région autonome kurde de 1992-2003 était formé des personnes déplacées. Ainsi, le "nettoyage" contre les Kurdes d'Irak aurait touché 1, 2 million d'individus. À ce chiffre, il faut ajouter les Arabes déplacés de force par Saddam pour coloniser le Kurdistan, ceux qui ont fui depuis avril 2003 (parfois les mêmes) et les Arabes chiites des marais qui ont dû quitter les marais du Sud du fait du plan d'assèchement lancé par Saddam dans les années 1990. Le chiffre de 250 000 paraît une estimation minimale."

Stéphane Rosière, Le Nettoyage ethnique. Terreur et peuplement (Ellipses).

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