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'Je pars aider les chrétiens en Irak… et j'ai rien compris au Kurdistan'

Depuis le temps, entre ce blog et l'institut kurde, on finit par s'habituer au défilé de bonnes âmes venues se mêler du sort de 'l'Irak' en réclamant toute l'aide, la logistique ou les renseignements des Kurdes pour ça, sans, quand même, vouloir trop se mouiller avec la mouvance séparatiste ou indépendantiste (bizarrement les consulats irakien ou turc semblent pourtant être moins sollicités pour ces régions). Comme les Kurdes sont gentils, ils aident, ils renseignent, ils se disent qu'une fois sur place,  les gens vont finir par se rendre compte.

Peine perdue, en général, ce genre d'expédition-reportage donne, certains hivers, 'Terre entière et Noël en Irak (Duhok, en fait, mais Irak, Irak for ever, on n'en démord pas). Cet été, nous fûmes gratifiés des péripéties hallucinantes de Fraternité en Irak alias 'Je pars aider les chrétiens en Irak'.

Je dis 'hallucinante', parce qu'ils ont quand même réussi à faire plus fort que Terre Entière : Trouver des chrétiens et minorités persécutés au Kurdistan, comme nous le répète avec insistance le journal catholique La Vie, qui patronne le reportage 'À la rencontre des chrétiens d'Irak' :

'Les membres de l'association Fraternité en Irak, partis à la rencontre des chrétiens persécutés du Kurdistan'…
Après une dizaines de jours passés au Kurdistan, à rencontrer les chrétiens et autres minorités religieuses persécutées…
Après 2 semaines passées au Kurdistan auprès des minorités religieuses persécutées

Car à aucun moment, il n'est précisé que si les chrétiens se réfugient au Kurdistan, c'est bien parce qu'ils sont persécutés, oui, mais dans le reste de l'Irak (pour une fois qu'on leur demandait d'en parler, de l'Irak !), et non à Iènichkè, Araden, Komané, Bederesh, Duhok, Ankawa, Zakho et ses villages, et j'en passe, là où, bien au contraire, le gouvernement kurde, non seulement les accueille et les reloge, mais chasse même d'autorité des familles kurdes musulmanes qui s'étaient installées dans des maisons ou des terres d'où avaient été délogés leurs propriétaires il y a des décennies (du temps où notre bon ami Saddam passait pour un protecteur des chrétiens). 

Tout ceci, l'accueil des familles, les allocations de subsistance, la recontruction des villages et des églises, les écoles et leur enseignement en araméen, et le fait que ce soit financé par le Gouvernement kurde et non irakien, même s'ils l'ignoraient en arrivant, ils ont certainement dû l'entendre de la bouche de l'évêque d'Amadiyya, chez qui ils ont passé cinq jours et qui n'a certainement pas dû leur sortir un couplet du style : 'nous autres chrétiens irakiens terrifiés par les Kurdes'… 

Mais voilà, de tous ces villages qui témoignent de l'histoire millénaire du christianisme au Kurdistan, Komané, d'Araden, de Bede Resh,  Iènichké, on parle à peine, autrement que comme des abris pour des Irakiens nouvellement venus de Bagdad ou Mossoul, en nous expliquant que, 'logiquement ces réfugiés se sentent étrangers au Kurdistan. '

Quant aux Kurdes musulmans (qui sont finalement en grande partie à l'origine de ces sauvetages de chrétiens, puisqu'ils forment la majorité de la population et donc du gouvernement), leur cas est vite expédié :

'Les Kurdes, qui ont acquis une certaine autonomie depuis l’intervention américaine, sont certes tolérants avec les chrétiens qu’ils savent pacifistes, mais continuent à cultiver une certaine méfiance. Pour les chrétiens du Kurdistan la marge de manœuvre est donc ténue entre le repli communautaire et l’émigration.'

Je dois dire que la 'méfiance' des Kurdes envers les chrétiens n'est pas franchement palpable sur place… Pourquoi diable se méfieraient-ils des chrétiens, qui, justement, ne représentent aucun danger d'infiltration terroriste ni de ré-arabisation du Kurdistan (ce sont au contraire ces réfugiés qui se re-syriaquisent et apprennent le kurde en oubliant l'arabe) ? Les Kurdes se méfient des Arabes musulmans, oui, de qui ils ont quand même eu pas mal à se plaindre depuis la création de l'Irak. Mais si les chrétiens leur fichent la frousse à ce point, on se demande pourquoi ils repeuplent toutes leurs montagnes et des districts entiers de Duhok, Erbil ou Suleïmanieh, avec ces dangereux colons à chapelet.

Il eût été intéressant de faire parler un Kurde musulman à ce sujet, mais on en voit jamais dans le récit, ils semblent invisibles. C'est vrai qu'entre Amadiyya et Duhok, il faut les chercher, les Kurdes, ils se font rares. Ou alors, ils sont tellement 'méfiants' qu'ils sont restés tout le temps en embuscade dans les montagnes, mitrailleuse sur l'épaule, attendant le départ de Fraternité en Irak, ou n'importe quel autre moment propice, pour fondre sur les villages à clocher. Ils ne semblent pas avoir remarqué non plus, sur la route entre Amadiyya et Qara Qosh, les check-point de Peshmergas qui assurent la sécurité de toute la Région (et donc la leur aussi, et celle de leurs déplacements 'en Irak') dont une bonne partie des effectifs est musulmane (avec un bon quota yézidi). Il faut croire que, là aussi, la méfiance kurde envers les chrétiens les a fait se planquer au passage de la voiture de Mgr Rabban : Après tout, si de simples civils les stressent rien qu'en faisant le signe de croix ou entonnant le Notre Père, imaginez l'effet que doit leur faire un évêque en grande tenue…

Pour le reste, c'est-à-dire les séjours à Kirkouk et Qara Qosh, ce qu'on peut en dire, c'est que si les lecteurs de La Vie ont compris que ces deux villes ne sont pas dans la Région du Kurdistan, et que les enlèvements, attentats et autres animations locales ne sont donc pas plus le fait des Kurdes musulmans que des yézidis de Sindjar, ils sont forts ; ou ils ont été consulter wikipedia ; ou ils lisent ce blog, ce qui est une bonne idée.

Pour ajouter à la confusion, il est dit, au tout début, que le groupe, qui a pourtant atterri à Erbil, passe un certain temps à Kirkouk, 'capitale du Kurdistan irakien'. Certes, c'est très gentil d'anticiper les résultats du référendum prévu par l'article 140 de la constitution ir,akienne sur le rattachement de la province au Kurdistan. C'est même la seule gentillesse envers les Kurdes que l'on peut lire dans ce reportage. Le problème c'est que, comme j'indique plus haut, Kirkouk subissant, hélas, des enlèvements de chrétiens et des attaques d'églises (comme celle du 2 août), et qu'il n'est jamais dit de quelle origine sont les terroristes, qu'il n'est jamais dit non plus (ou pas très fort) que les fanatiques de Mossoul ou de Kirkouk s'attaquent aussi bien aux chrétiens et aux mandéens qu'aux Kurdes, qu'ils soient yézidis ou  musulmans, la thèse des 'chrétiens persécutés du Kurdistan' a d'emblée une autoroute devant elle pour passer sans avoir à forcer les esprits. Même à Suleïmanieh, où on l'on daigne reconnaître que
'Les derniers témoignages insistent sur l'accueil que la population leur a réservé, sur les aides reçues du gouvernement, sur la grande fraternité qui unit tous les chrétiens de la ville.'
il est impossible de savoir, si l'on ne connaît rien de la Région, de quel gouvernement il s'agit. Alors que c'est, bien sûr, Erbil, et non Bagdad, qui donne les aides, de même à Ankawa, Qara Qosh, et partout où les chrétiens sont pris en charge. Rien non plus sur le fait que si Qara Qosh est maintenant 'la plus grande concentration de chrétiens d'Irak', avec 50 000 habitants, c'est parce qu'ils sont protégés par les Peshmergas et les milices 'locales', chrétiennes ou yézidies, financées par le budget des Kurdes. 

Sur les yézidis, hormis un dîner dans une famille de Qara Qosh et une enfilade de lieux communs sur cette religion 'mystérieuse' (il a évidemment fallu placer 'Satan' quelque part, ce qui leur fait toujours plaisir, merci pour eux), on ne saura rien : pas une visite à Lalesh, ni à Sheikhan, où vivent pourtant leurs autorités religieuses et politiques, ni même à Duhok, où ils ont leur centre culturel et social. Ça doit manquer de victimes en larmes à étreindre, dans ces coins-là… Un Kurdistanî heureux est évidemment moins intéressant, quelle que soit sa confession, pour le programme 'Je pars aider les chrétiens en Irak'. Pourtant, la meilleure façon de savoir comment aider serait peut-être d'aller regarder là où les choses s'arrangent, là où ça marche, là où il n'y a pas de problèmes, et de comprendre pourquoi.

Décidément, De Gaulle a fait des ravages avec son : 'Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simples'. Certes, il n'avait pas recommandé de voler avec des idées simplistes, voire sans idée aucune, et de revenir aussi ignorant au retour qu'à l'aller. Mais comme les suiveurs sont toujours plus extrémistes que le maître, il s'agit maintenant de voler vers le Kurdistan avec le principe : 'J'y suis allé sans savoir, j'ai rien compris et pour preuve, je vous le raconte.'






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