TURQUIE : LOURDES PEINES DE PRISON ET ARRESTATIONS DANS LES MILIEUX KURDES


Deux éditeurs kurdes de Turquie risquent de lourdes peines de prison, soit 21 ans et 525 ans, pour « propagande séparatiste ». Le 12 février, en effet, la cinquième chambre de la cour d’assises de Diyarbakir a condamné par contumace Ozan Kilinc, propriétaire du journal Azadiya Welat, à 21 ans et trois mois de prison pour « propagande en faveur d’une organisation terroriste », c’est-à-dire pour avoir publié des reportages et des photographies sur le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et son leader emprisonné, Abdullah Öcalan, en juin 2009. Il a également été reconnu coupable d’appartenance à « une organisation terroriste ».

Cette sentence a été condamnée par diverses organisations de défense de la presse. Le directeur de l’Institut international de la presse (IPI), David Dadge, a qualifié cette peine de prison « d ‘inacceptable », en déplorant que « trop souvent les autorités en Turquie ou ailleurs usent de lois anti-terroristes pour restreindre la liberté de la presse. » Dans son rapport annuel de 2009, l’IPI avait déjà critiqué le gouvernement turc pour ses tentatives de musellement de la presse, en utilisant des attaques verbales, des amendes disproportionnées et l’usage d’articles de loi afin de poursuivre les journalistes. Reporter sans Frontière, pour sa part, a déclaré que « La liberté d’expression doit s’étendre une fois pour toutes à la presse pro-kurde. La disproportion entre les faits reprochés – l’expression d’opinions qui peuvent être contestées – et la peine appliquée est frappante. Ce n’est pas en bannissant l’expression démocratique des revendications minoritaires que la République turque pourra venir à bout de la violence extrémiste ».

Mais le 23 février, c’est une sentence encore plus effarante qui a été prononcée contre Vedat Kursun, l’ancien directeur du même journal, détenu depuis 13 mois et poursuivi pour « glorification de crimes et de criminels » et « avoir aidé le Parti des travailleurs du Kurdistan dans sa propagande ». Le procureur a en effet requis 525 années de prison pour un total de 105 actes d’accusation contre le journal Azadiya Welat pour propagande « terroriste » et le fait d’avoir désigné Abdullah Öcalan comme une « leader publique kurde ». Fondé en 1994, l’hebdomadaie Azadiya Welat, devenu quotidien en 2006, a souvent été la cible d’actions judiciaires, étant régulièrement accusé d’être l’organe de presse porte-parole du PKK.

Le mois de février a, de toute façon, été tendu, avec de nombreuses manifestations et arrestations, en raison des commémorations de la capture d’Öcalan, survenue le 15 février 1999. Les rassemblements ont été violemment réprimés par la police, comme à Diyarbakir, où 3000 personnes ont voulu défiler dans le centre de la ville, bravant les gaz lacrymogènes et les canons à eau. D’autres protestataires ont répliqué par des barricades de rue et des pneus brûlés. Des violences similaires se sont produites à Istanbul, où une rue passante a été bloquée par des manifestants. Quelques jours avant la date anniversaire, des rafles policières avaient eu lieu dans les milieux politiques kurdes, avec une centaine d’arrestations, visant principalement le parti pro-kurde BDP. Les coups de filet ont eu lieu dans les villes kurdes de Hakkari, Diyarbakir, Van, Siirt, Batman, Mardin, Gaziantep, Urfa et Muş, ainsi qu’à Adana et Istanbul, villes qui comptent de fortes concentrations de Kurdes.

Enfin, plusieurs cas d’emprisonnements de mineurs, dont certains condamnés lourdement pour « terrorisme » ont défrayé la presse turque et internationale. Ainsi une jeune Kurde de 15 ans, arrêtée lors d'une manifestation de soutien au DTP en octobre dernier, à Batman, a été condamnée à 8 ans de prison. La Cour de Diyarbakir l'a jugée coupable d'appartenance à une organisation illégale, et d'avoir crié des slogans en lançant des pierres sur les forces de l'ordre, d'avoir participé à des réunions et des manifestations illégales, et d'avoir fait de la propagande en faveur d'une organisation interdite. Mais Berivan a nié avoir participé à la manifestation, affirmant qu'elle s'était seulement arrêtée, de retour de visite chez une tante, et d'avoir regardé par curiosité. C'est en garde-à-vue qu'elle aurait confessé ses crimes, après avoir été battue. La mère de Berivan s'est exclamée à l'annonce du verdict : « Est-ce qu'elle a tué ? Les assassins ne sont pas condamnés à une si lourde peine ! » Actuellement 83 autres enfants sont emprisonnés à Diyarbakir, arrêtés dans des circonstances et pour des motifs similaires. Selon l’Association turque des droits de l’homme (IHD), le nombre total de mineurs poursuivis pour avoir participé à des manifestations, jeté des pierres ou des cocktails Molotov sur les forces de l’ordre s’élèverait à 3000. Tombant sous le coup de la loi « anti-terroriste » ils encourent tous de très lourdes peines de prison, entre 20 et 44 ans de prison. Depuis 2006, en effet, la législation turque permet de juger les mineurs au même titre que les adultes, comme l’explique au Figaro l’avocate Canan Atabay : « Certains se voient condamnés à vingt ans de prison, sans réduction de peine. Prononcer de telles sentences pour des jets de pierres ressemble à une vaste comédie alors que l'avenir de ces enfants est en jeu. C'est l'arsenal législatif qu'il faut revoir de fond en comble. »

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