Montagnes, civilisations et religions


Dans sa Méditerranée à l'époque de Philippe II, Fernand Braudel, classiquement, oppose la montagne, lieu "sans histoire", aux villes, foyers et vecteurs de civilisations. Comme Ibn Khladoun comparant les nomades kurdes aux bédouins, Braudel met en parallèle l'irréligiosité des Berbères avec celle des Kurdes, se fondant sur une remarque du Comte de Sercey (Comte de Sercey. Une Ambassade extraordinaire. La Perse en 1839-1840, p. 104), sur la différence de mœurs entre Kurdes et Arabes : "On voit néanmoins (puisqu'elles dansent) que les femmes kurdes, quoique musulmanes, ne sont pas séquestrées."

La montagne, ordinairement, est un monde à l'écart des civilisations, création des villes et des bas-pays. Son histoire, c'est de n'en point avoir, de rester en marge, assez régulièrement, des grands courants civilisateurs qui passent avec lenteur cependant. Capables de s'étaler loin en surface, à l'horizontale, ils se révèlent impuissants, dans le sens vertical, devant un obstacle de quelques centaines de mètres.

[…]

C'est là seulement où son action a pu se répéter avec insistance que l'Église est parvenue à apprivoiser et à évangéliser ces bergers, ces paysans indépendants. Encore y mit-elle un temps inouï. Au XVIe siècle, la tâche est loin d'être achevée, pour le Catholicisme comme d'ailleurs pour l'Islamisme, qui s'est heurté au même obstacle : les Berbères d'Afrique du Nord, protégés par leurs sommets, ne sont encore que peu ou mal gagné à Mahomet. De même les Kurdes, en Asie. Tandis qu'en Aragon, en pays valencien ou dans les terres de Grenade, la montagne demeure, à l'inverse, une zone de dissidence religieuse, de permanence musulmane, tout comme les hautes collines sauvages et "méfiantes" du Luberon protègent les permanences vaudoises. Partout, au XVIe siècle, les hauts mondes sont mal rattachés aux religions dominantes de la mer ; partout il y a décalage, retard de la vie montagnarde.

Lieu ensauvagé et attardé, la montagne est aussi liberté et, là encore, citer les Kurdes en exemple d'indépendance est presque un lieu commun :

"Les lieux les plus escarpés ont toujours été l'asyle de la liberté", dit doctement le baron de Tott dans ses Mémoires (Mémoires du baron de Tott sur les Turcs et les Tartares, Amsterdam, 1784, p. 147). En parcourant la côte de Syrie, note-t-il, on voit le despotisme (des Turcs) s'étendre sur toute la plage et s'arrêter, vers les montagnes, au premier rocher, à la première gorge facile à défendre, tandis que les Kurdes, les Druses et les Mutualis, maîtres du Liban et de l'Anti-Liban, y conservent constamment leur indépendance."


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