Le Livre des pénétrations métaphysiques

Citant Ibn Bâbûyeh et son Kitâb al-I'tiqâdât, Mollâ Sadrâ appuie la thèse des quatre âmes humaines, chacune dotée de cinq puissances et deux propriétés.

Pour Ibn Bâbûyeh, les prophètes, envoyés et imâms (chiites) ont en eux cinq esprits ou rûh (qui veut dire aussi souffle, âme) : l'Esprit-Saint (Rûh al-Qods), l'Esprit de la Foi (Rûl al-îmân), l'esprit de la capacité (rûh al-qowwa), l'esprit du désir (rûh al-shahwa), l'esprit qui fait croître. Ibn Bâbûyeh précise que chez les croyants fidèles, il y a quatre esprits (étant dépourvu du souffle de l'Esprit-Saint, mais pourvus de celui de la Foi. Chez "les impies et les bêtes", il y a trois esprits (étant sans Esprit-Saint ni Foi).

Commentant Ibn Bâbûyeh, Mollâ Sadra précise que le premier, l'Esprit-Saint est l'Esprit primordial, c'est-à-dire "celui que les philosophes appellent l'Intelligence agente" ; l'Esprit de la Foi est l'intellect acquis, "c'est l'intellect devenu en acte après avoir été intellect en puissance." L'esprit de la caapcité est l'âme pensante, qui est "intellect en puissance". L'esprit du désir est l'âme vitale ou esprit animal (nafs haywanî) c'est-à-dire des passions et appétits, celle que cherchent à dompter tous les soufis et les ascètes. L'esprit qui fait croître est "le pneuma physique qui est le principe de la croissance et de la nutrition.

Molâ Sadra explique que ces cinq âmes ou esprits, l'homme n'en est pas pourvu dès l'origine tous ensemble et que certains en manqueront tout à fait. "Ces cinq esprits existent en acte successivement et graduellement dans l'homme. Tant que l'homme est dans le sein de sa mère, il ne possède que l'âme végétative. Ensuite, après la naissance, l'âme vitale, c'est-à-dire la faculté d'avoir des images. Ensuite avec la croissance physique et quand sa forme extérieure a plus de force, advient en lui l'âme pensante, c'est-à-dire encore l'intellect pratique. Quant à l'intellect en acte [celui qui correspond à l'Esprit de la Foi] il ne se produit que chez une minorité d'entre les individus humains. Ce sont les gnostiques ('orafâ) et les fidèles au sens vrai qui croient en Dieu, en ses Anges, en ses Livres, en ses Envoyés et au Dernier Jour. Quant à l'Esprit-Saint, il est particulier aux Amis [ou Aimés] de Dieu (Awliyâ Allah)."

Variante : Toujours sur la multiplicité des âmes, Ibn Bâbûyeh rapporte dans le même ouvrage un hadith de 'Ali, transmis par Komayl ibn Ziyâd. Ce dernier, ayant demandé au Premier Imâm de lui faire connaître la nature de son âme, il s'entend répondre ceci : "O Komayl ! Quelle âme souhaites-tu que je te fasse connaître ? Je dis : Ô mon Seigneur, n'y a-t-il pas une âme unique ? Il me dit : Ô Komayl ! il y a quatre sortes d'âmes : il y a l'âme végétative qui fait croître ; il y a l'âme vitale qui a la sensibilité ; il y a l'âme pensante, indépendante de la matière [qodsîya, sainte] ; il y a l'âme divine intégrale." Chacune de ces âmes a cinq puissances et deux propriétés.

L'âme végétative a cinq puissances : celle qui attire, celle qui saisit, celle qui assimile, celle qui repousse, celle qui engendre. Elle a deux propriétés : l'une est accroissement, l'autre est la décroissance. Elle est émise à partir du foie.

L'âme vitale sensible a cinq puissances : réflexion, souvenir, connaissance, clémence, noblesse. Elle n'est pas émise à partir d'un organe. Elle est celle qui, entre toutes, ressemble le plus aux âmes angéliques. Elle possède aussi deux propriétés : l'une est la pureté, l'autre est la sagesse.

L'âme divine totale a cinq puissances : surexistence dans l'anéantissement, bien-être dans la misère, puissance dans l'abaissement, richesse dans la pauvreté, constance dans l'épreuve. Et elle a deux propriétés : agrément et abandon à Dieu. C'est elle qui a son origine en Dieu et qui retourne à Lui. Dieu le dit : "J'ai insufflé en lui de mon esprit (15:29) et "ô âme pacifiée ! retourne à ton Seigneur, agréante et agréée" (89:27-29). Et l'Intelligence est au centre du Tout.'


De façon générale, la littérature chiite est rarement gaie. A la fin de sa Huitième Pénétration, Mollâ Sadrâ cite une description assez lugubre ¨par l'imâm 'Alî de la mort, de la fin du monde et des enfers, qu'on ne peut même qualifier équitablement de dantesque car Dante a décrit un Purgatoire doux-amer et un Paradis éclatant. Là non, un interminable intermède, un jugement, les Bons dans un endroit plus dépourvu de malheurs que pourvu de bienfaits (un paradis en négatif, en quelque sorte), et on finit par une description bien réjouissante du devenir des damnés. Il faut cependant avoir en tête que la conception qu'avait Mollâ Sadrâ de l'Enfer était plus "imaginale", même si aussi sinistre que celle de Nasîr od-Dîn Tûsî. Mais enfin, rien à voir avec ces images de croque-mitaine.

"Puis l'Imâm, poursuivant son prône, en arrive à décrire la condition humaine et la pénétration graduelle de la mort dans l'homme. Pour finir, viennent ces paroles :

"Ainsi, dit-il, la mort ne cesse pas un instant de faire des progrès dans le corps de l'homme. Elle finit par atteindre son ouïe. Son regard est suspendu désespérément à leurs visages ; il voit les mouvements de leurs lèvres, mais il n'entend plus le son de leurs paroles. Puis, la mort s'insinue plus profondément en lui ; elle lui enlève la vue, comme elle lui avait enlevé l'audition. Puis son esprit finit par sortir de son corps. Ce corps n'est plus qu'un cadavre devant les siens ; il arrive même que les siens soient pris de frayeur à côté de lui, et cherchent à s'enfuir. Il ne peut aider celui qui pleure, il ne répond plus à celui qui l'appelle. On le porte dans une fosse creusée dans la terre ; on l'y abandonne à ses oeuvres ; les visites cessent... jusqu'à ce que le Livre ait atteint le terme fixé, que les temps soient accomplis, que le point final de la Création ait rejoint le point initial, et que, de par l'ordre de Dieu, advienne la palingénésie de la Création voulue par Lui. Alors il ébranle les cieux et les précipite ; Il émeut la terre et la fait trembler ; il déracine les montagnes et les disperse ; elles se broyent les unes contre les autres par terreur de Sa Gloire et par crainte de Son assaut. Il fait sortir tous ceux qui y sont ; Il les fait renaître après les avoir effacés ; Il les rassemble après les avoir dispersés. Ensuite Il les sépare en vue des questions qu'Il veut leur poser. Il en fait deux groupes. Il comble de bonheur ceux-ci ; Il se montre à ceux-là comme le Dieu vengeur. Les fidèles à leur allégeance, Il les récompense par Sa proximité ; Il les rend éternels dans Sa propre Demeure, là d'où aucun ordre ne les forcera de partir ; là où aucune vicissitude ne les atteindra jamais plus ; là où il n'y a plus de peur pour les épouvanter, ni d'infirmité à leur advenir, ni de péril à les menacer, ni de départ pour les troubler. Quant aux rebelles et traîtres, Il les fait descendre dans le pire des séjours. Leurs mains sont enchaînées à leurs cous, leurs toupets sont liés à leurs pieds, Il leur fait revêtir des chemises de poix et des vêtements taillés dans du feu."


Le Livre des pénétrations métaphysiques, de Mollâ Sadrâ Shirazî.

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