Roman de Baïbars : Meurtre au hammam



Avec Meurtre au hammam, nous voyons disparaître un de mes perso préférés, enfin mon perso préféré avec Fleur des Truands, qui est le roi El-Sâleh. Mais bon, il faut bien qu'il fasse de la place puisque le sujet principal du roman, c'est tout de même "Baïbars sultan". Alors voilà il meurt de sa belle mort et tout le roman peint en raccourci ou en version vaudeville (mais à peine exagéré) les troubles de succession qui ont précipité la chûte des Ayyoubides, et surtout mettent en premier plan l'étonnante histoire de la Sultane d'Egypte, la veuve du roi El-Sâleh, Shadjarat Durr ou Arbre de perles.

Dans le roman, qui est assez moralisateur, la dame n'accède pas au titre suprême ni ne le réclame, alors que c'est bien ce qui se passa en 1250. Jean-Patrick Guillaume la présente comme un cas unique dans l'histoire de l'islam médiéval, celui d'une femme accédant au pouvoir, porté par une coalition d'émirs. Nous allons voir que si Shadjarat Durr en fut l'exemple le plus éclatant, ce ne fut pas la seule dans le monde des Kurdes ayyoubides.

Qui était Shadjarrat Durr Wâlidat Khalîl al-Sâhiliyya ? Une esclave d'origine turque appartenant au roi El-Sâleh (d'où sa nisbah al-Sâhiliyya qui indique son état premier), et qui prit ainsi le chemin le plus court pour une esclave au physique avantageux et au tempérament politique : de concubine, elle devint favorite, puis mère d'un fils, Khalîl, et donc de par la sharia, affranchie et épousée.

Jusque là, sa carrière ne sort pas de l'ordinaire. Mais, à l'égal d'une Roxelane auprès de Soliman, ou de Mumtaz Mahal auprès de Shah Djahan, Shadjarrat Durr sut non seulement se faire aimer du sultan, mais appréciée et respectée pour son sens politique et son intelligence. Elle devint un des dignitaires de l'Etat, "immédiatement après le chef militaire Fakhr al Dîn" nous dit l'encyclopédie de l'islam qui lui consacre une entrée.

Bref quand El-Sâleh meurt à Mansourah, après avoir foutu la pilée à Saint Louis, elle se retrouve faire partie d'un conseil de crise avec deux autres ministres, qui assurent l'inter-règne, le temps que le prince héritier Turan Shâh arrive de Hisn Kayfâ pour monter sur le trône de son père. Se méfiant des émirs et des mameluks, les trois régents se mettent d'accord pour tenir secrète la mort d'El Sâleh pendant trois mois (le temps que le beau-fils arrive au Caire).

Cela dit, Turan Shâh ne fit pas long feu, les émirs kurdes l'ayant assassiné très vite. Dans le roman ce pitoyable héritier devient Issa Ghazî, "le fils d'un premier mariage que le roi El-Sâleh avait contracté avec une princesse kurde de Haute-Mésopotamie, avant d'épouser la reine Chajarat El-Durr. Il passait toute l'année dans les monts Ikaz, où il s'était fait construire un château et où il vivait entouré d'une centaine de jeunes esclaves, de délicats éphèbes plus charmants que les échansons du paradis. Chaque année, il s'appropriait la récolte des vignes qui couvraient les basses pentes de la montagne et en faisait du vin, qu'il entreposait dans de grandes jarres. Il avait un esclave favori, nommé Janantum, délicieux adolescent aux yeux de biche et aux joues roses, dont la beauté éclipsait le soleil et la lune réunis. Il l'aimait plus que tout au monde et ne pouvait supporter d'en être séparé fût-ce un instant ; c'est pourquoi il s'était retiré avec lui dans ces lieux solitaires."

On le voit, Issa Ghazî est le type même du prince "fin de race", à laquelle on associe généralement l'indolence, la dépravation, et la pusillanimité ; la touche comique est assurée quand à chaque fois que les Francs menacent Le Caire, Issa Ghazî ne sait que pleurnicher "Mon Dieu monDieu ! ils vont me tuer mon pauvre petit Janatum !" A sa décharge, il n'était pas du tout demandeur quand on le porta au pouvoir...

Après Issa Ghazî, Baïbars, que le roi a pourtant désigné comme son héritier mais qui se défile à chaque fois vertueusement, soutient la succession du fils d'El-Sâleh et de Shadjarat Durr, Khalîl el-Achraf. Celui-ci est une jeune prince beaucoup plus sympathique, vif, espiègle, très copain avec Baïbars avec qui il remporte une grande victoire sur le mauvais roi franc Marin, et très moqueur, prenant pour cible et tête de Turc (ça tombe bien) le stupide Aïbak, l'ennemi juré de Baïbars. Ce qui fait qu'un soir Aïbak étouffe le jeune sultan. Tout le monde pleure, et s'ensuit un épisode mi eau de rose mi burlesque, où Aïbak demande Shadjarat Durr en mariage, via l'intermédiaire de Baïbars, se fait rembarrer et puis accepter parce que l'esprit du roi El-Sâleh vient semoncer sa veuve en rêve, lui ordonnant d'accepter, et bon le lourdaud Turc devient l'époux de l'hautaine sultane qui tord le nez devant ses manières de Mamelouk et son franc parler : " - Eh bien, qu'est-ce que tu as ma petite dame ? Pourquoi fais-tu ta mijaurée ? Après tout c'est ton second mariage, ce n'est plus le moment de jouer les pucelles effarouchées !" Du coup, de plus en plus rebecquée, la sultane lui fait comprendre qu'il peut se la mettre sur l'oreille et la fumer tout seul : "Furieux et humilié, Aïbak se leva, enfila ses babouches, et quitta la pièce en pestant tout bas : "Allah bala versen ! Putain de nuit de noces !"

La réalité est cependant plus invraisemblable, comme souvent dans l'Histoire vs histoires. Shadjarat Durr fut portée au pouvoir, avec le titre de Sultan par les émirs kurdes et les mamelouks turcs, le 4 mai 1250. L'émir Aïbak était, lui, commandant militaire. Si des princesses kurdes avaient déjà exercé le pouvoir, après leur veuvage, c'était au nom de leur fils mineur, en temps que régente donc, en partenariat avec un atabeg. Ce fut ainsi le cas pour l'épouse du talentueux sultan d'Alep al-Malik al-Zahir Ghazî Ghiyat al-Dîn, le fils de Salâh al-Dîn, qui mourut vers 1214, en laissant comme unique héritier un enfant en bas âge, al-'Aziz. Son épouse, Dayfa Khatun,qui était aussi sa cousine puisque fille de Malik al-'Adîl, le frère de Saladin qui lui succéda au caire, exerça donc la régence. Il est vrai que son ascendance prestigieuse, fille, nièce, épouse et mère de sultan lui donnait une position non négligeable aux yeux des émirs. De plus, les émirs n'avaient peut-être pas envie de voir débarquer un autre ayyoubide, non alépin et qui en plus remplaceraient les dignitaires du défunt al-Zahîr par des dignitaires à lui.

De même à Hama, Ghaziyé, la veuve d'Al-Muzaffar fut régente pendant la minorité de ses fils. Il est vrai que les jeunes princes n'étaient que des pantins dans la main de leurs puissants oncles, qui régnaient au Caire et en Syrie.

Mais Shadjarat Durr n'exerça pas que la régence, puisque son fils Khalîl mort, elle fut nommément reconnue Sultan, en tant que veuve et mère de deux Ayyoubides morts. Et l'on fit battre monnaie à son nom, une des deux prérogatives du prince souverain, avec le prêche de la Khutba (qui fut probablement fait en son nom).

Naturellement on peut voir plusieurs motifs à cela : les mamelouks avaient avantage à mettre au pouvoir une femme, turque de surcroît, qui aurait besoin de s'appuyer plus que sur les émirs kurdes (on a vu l'inimitié qui existait entre les deux clans). Et les princes ayyoubides n'avalèrent pas le morceau, étant eux-mêmes prétendant au trône. Ainsi le sultan de Syrie Al-Nasir Yussuf menaça de faire sécession, pas très content de se faire évincer par une femme. En pouvoir mâle "cosmétique", Shdjarat Durr épousa donc Aïbak, le chef de ses armées et lui céda son titre (en apparence car de fait elle continuait à diriger). Par ailleurs elle n'avait pas reçu non plus l'investiture du calife al-Mu'tasim (en principe le calife est seul habilité à nommer un sultan). C'était moins grave, les califes abbassides n'avaient guère le pouvoir de lever une armée contre l'Egypte, et de son vivant, jamais Salâh al-Dïn n'avait porté le titre de sultan, ce qui ne l'avait pas empêché de diriger le Proche-Orient...

Mais voilà, comme dans le roman, Aïbak, pas très fin, se met en tête de contracter un autre mariage. Il est à noter que la polygamie n'est pas très bien vue chez les princesses, et qu'elles protestent vigoureusement contre cela. La femme de Baïbars, avant de l'épouser lui fait jurer qu'il restera monogamme (cette forme de serment est effectivement une clause valable dans un contrat de mariage musulman), et Shadjarat Durr, qui dédaigne pourtant le gros Aïbak, se vexe à mort quand il s'amourache d'une jeunette (une Bédouine, en plus !). Sa diplomatie proverbiale s'y mettant, les choses ne s'arrangent pas dans le couple :

"- Par Dieu, si tu la voyais, tu en tomberais toi-même amoureuse ! s'exclama Aïbak avec le tact qui le caractérisait. Je suis sûr qu'il n'y a pas au monde de femme plus belle et plus séduisante.
- Oh, pour ça, je suis bien sûre que je suis vingt fois mieux qu'elle, rétorqua la reine piquée au vif. Ne suis-je pas reine, fille et petite-fille de roi ?
- Je ne dis pas le contraire, mais je vais te donner un exemple : les restes de la veille, est-ce que ça vaut un plat préparé le jour-même ? Elle, au moins, je l'ai eu vierge..."

Bref, rien ne va plus et furax, la reine sous prétexte de bichonner son époux au hammam l'assassine en l'assommant à coups de soques de bois. Et elle est immédiatement poursuivi par le fils d'Aïbak, qui la traque à demi-nue dans la Citadelle, d'où elle finit par tomber du haut des remparts.

Ce qui fut vrai, c'est qu'Aïbak fut exécuté en 1257 sur ordre de son épouse, après qu'il eut contracté mariage avec une princesse zengide de Mossoul, (ce qui était bien plus dangereux pour la reine qu'une bédouine égyptienne). Et c'est vrai aussi qu'elle fut assassinée de façon mystérieuse, puisque son corps nu fut découvert au pied de la Citadelle. On raconte que ce furent les femmes d'Aïbak, furieuses de se retrouver veuves, qui l'assassinèrent au hammam, à coups de socques.

Une biographie lui a été consacrée :



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