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Pourquoi la retraite au combat n'était pas infamante chez les Kurdes




Parlant des incessantes batailles entre tribus kurdes, Mollâ Mahmud explique que la retraite devant un ennemi plus fort en nombre était courante chez les Kurdes, qui laissaient même leur famille aux mains de l'adversaire :


Il y a un autre usage dans les combats entre les familles : si les Kurdes voient que l’ennemi est trop nombreux, et qu’eux-mêmes sont en petit nombre, tous montent en selle, quittent leur demeure et gagnent les montagnes escarpées. Une fois qu’ils sont loin et que leurs familles sont aux mains de l’ennemi, ils réfléchissent, fourbissent leurs armes et leur équipement, se concertent et s’exhortent à ne pas fuir. L’un d’eux dit: «Ah! mon fils Maho est resté aux mains de l’ennemi ! » et un autre dit : « Oh ! ma fille Aïchê est restée aux mains de l’ennemi ! » et ainsi, ils surenchérissent et se raffermissent mutuelle- ment. Dans le même temps, l’ennemi est occupé à piller et à s’emparer des biens. Alors, s’ils sont assez nombreux, les chefs de ces familles reviennent attaquer l’ennemi par surprise, tandis que, dans les demeures, leurs femmes et leurs filles leur prêtent main forte.

  
On comprend mieux cette sérénité relative à laisser femmes et gosses sur place, quand on lit juste après que les douces épouses kurdes en faisaient déjà voir de toutes les couleurs à l'ennemi :

Quand les Kurdes lèvent le camp pour se rendre dans un autre campement, ils emmènent leur famille. Les cavaliers armés de la zoma, tous lance à l’épaule ou en main, partent en avant-garde, et ce sont les femmes qui mènent la caravane, suivies par les troupeaux et les bœufs. On appelle ces cavaliers les pêtchkotchi [avant-garde]. Si des ennemis surgissent, ce sont eux, en avant, qui les affrontent. S’il y a bataille, les femmes, au milieu de la caravane, rassemblent leurs biens en un seul endroit et forment un carré. Elles s’y retranchent et mettent les enfants au milieu de ce carré fermé. Elles sortent fusils et pistolets et attendent l’issue de la bataille menée par leurs maris. Si les cavaliers réussissent à disperser l’ennemi, tout va bien, et elles seules, à nouveau, mènent la caravane et repartent. Mais si l’ennemi est plus fort que les cavaliers et que ces derniers prennent la fuite, elles reviennent au milieu de la caravane, se barricadent à nouveau, et luttent jusqu’à ce qu’un secours vienne de quelque part. Car il est d’usage, chez les Kurdes, que les hommes se dispersent pour chercher du secours. 

D'autant que si les femmes peuvent être tuées ou blessées au combat, une fois captives, il ne peut rien leur arriver, comme le précise le Mollâ :


Les tribus kurdes ne sont pas sanguinaires. Elles ne sont pas très enclines à verser le sang. Au combat et dans les brigandages, on se saisit des hommes, on les dépouille et on les relâche. 
À plus forte raison, les femmes captives étaient intouchables, on ne devait même pas les déjuponner, si bien que ce sont elles qu'on envoyait en ambassade pour négocier le "prix du sang" lors des vendettas, les circonstances précisément où le sang coulait de génération en génération : une fois que le meurtre était commis, c'était interminable, et là, tous les coups étaient permis, fusil, poison, incendies, mais toujours dirigés uniquement contre les mâles (les femelles s'entre-tuant, par contre, joyeusement dans les querelles privées).


Mais les femmes, chez les Kurdes, sont sacrées et ils ne portent pas la main sur elles. Ils n’ont pas d’hostilité envers les femmes et ont pour elles un grand respect. Aussi ce sont les femmes qui viennent demander pardon pour le prix du sang et elles obtiennent ce pardon.
Malheureusement pour les Kurdes – et on l'a encore vu à Shingal/Sindjar – leurs ennemis ont été et sont encore plutôt rares à avoir cette clémence envers les captifs, préférant appliquer la sourate de l'Anfal, bien moins généreuse et chevaleresque que les Urf û adetên Kurdan.

In Us et Coutumes des Kurdes, Mollâ Mahmud Bayazidi, traduction et présentation Joyce Blau et Sandrine Alexie, à paraître en mars 2015.

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