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Pétrole et budget : confusion et aigreur après les rencontres entre les Premiers ministres irakien et kurde

Au début de l’année, le Kurdistan d’Irak a commencé d’exporter son brut en Turquie via le nouveau pipe-line les reliant directement. Deux millions de barils doivent être vendus lors d’un appel d’offre, et le ministre kurde des Ressources naturelles a annoncé que 6 millions de barils seraient vendus en février et mars prochains. 

Le gouvernement irakien, sans surprise, a aussitôt fait part de son opposition à cette exportation qu’il qualifie d’illégale, puisque décidée sans son aval. Le ministre irakien du pétrole a fait part de son « profond regret et étonnement de cette violation flagrante de la constitution irakienne ». Comme toutes les fois que les Kurdes se passent du gouvernement central pour leurs accords avec des compagnies étrangères, l’Irak a menacé les sociétés qui traiteraient avec les Kurdes de poursuites judiciaires pour « contrebande ».

Cela semble peu effaroucher les investisseurs étrangers, comme l’a déclaré à l’agence Reuters Todd Kozel de Gulf Keystone : « Nous attendons de lire et d’entendre  ces mots depuis 2007. C’est de la musique aux oreilles de n'importe quel opérateur dans le Kurdistan. C'est la monétisation de nos actifs ». Mais en plus de menacer les sociétés pétrolières, Nouri Maliki, le Premier ministre irakien a envisagé de couper les fonds à la Région kurde, en supprimant les 17% du budget qui lui revient, ce qui, selon lui, aurait pu être fait auparavant, puisque les Kurdes n'avaient pas remis à l’Irak les 250 000 barils par jour sur lesquels ils s’était engagés en 2013.

Enfin l’adjoint du Premier Ministre en charge de l’Énergie, Hussein Sharistani, adversaire de longue date des Kurdes sur cette question du pétrole, a convoqué le consul turc pour lui faire part de ses « objections » à l’accord turco-kurde : 

« Le gouvernement de l’Irak tient la partie turque pour légalement responsable de cette action et se réserve le droit de demander réparation pour tous les dommages qui en résulterait. »

Quant au ministre irakien du Pétrole, Abdelkarim Al-Luaybi il a qualifié l’exportation du pétrole vers la Turquie de « ligne rouge » et a déclaré que son gouvernement envisageait plusieurs réponses, notamment le boycott de toutes les sociétés turcs et l’annulation de tous les contrats en cours entre les deux pays.

Les Kurdes, eux, affichent une plus grande sérénité, en rappelant qu’ils étaient parvenus à un accord avec Bagdad, le 25 décembre 2013, comme le faisait savoir le 13 janvier dernier, à Reuter, le porte-parole du Gouvernement de la Région, Safeen Diyazee, assurant que « Le cadre [de l’accord] est déjà accepté à Bagdad – ce sont plus que des questions d’ordre technique. »

Mais le conflit a rebondi le 15 janvier sur la question du budget 2014, quand le conseil des ministres irakiens a adopté une loi contre l’avis de son vice-président, le kurde Roj Nouri Shaweys, soutenu par les autres Kurdes du conseil, alors que les ministres arabes et turkmènes approuvaient cette proposition de budget. Selon une source anonyme publiée par le journal Shafaq News, le désaccord porte sur le paragraphe indiquant le montant des exportations à l’Irak du pétrole en provenance du Kurdistan. Arabes et Turkmènes ont souhaité que la Région exporte 400 000 barils par jour, sous peine de voir réduire le budget que lui alloue le gouvernement central. Roj Nouri Shaweys a alors rappelé que le gouvernement d’Erbil n’avait pas reçu les années précédentes le budget prévu pour la solde de ses Peshmergas (forces armées) et qu’il s’opposait à ce paragraphe. Refusant de débattre plus avant, le conseil des ministre a voté la loi à la majorité, incitant tous les ministres kurdes à quitter la réunion.

Le 17 janvier, le ministre-adjoint aux finances du Gouvernement kurde, Rashid Tahir, avertissait que les Kurdes pourraient décider de se séparer de l’Irak si ce dernier coupait leur budget, en répliquant que depuis 2007, jamais le Gouvernement central n’avait vraiment alloué 17% de son budget aux Kurdes, seulement 10% :

« Si Bagdad fait un tel pas, alors nous enverrons les revenus du pétrole à Bagdad en y soustrayant la part prévue pour la solde des Peshmergas. Si cette solution ne satisfait pas Bagdad, alors nous n’aurons d’autre choix que nous séparer (Rudaw).

D’après Rashid Tahir, la Région kurde peut se financer elle-même, avec ses revenus internes et ceux de ses exportations de pétrole, revenus qu’il a estimés à environ 10,5 billions de dinars irakiens pour l’année passée, et qui pourrait augmenter les prochaines années. 

Le gel des revenus pétroliers kurdes pourrait avoir de graves conséquences sur les finances irakiennes. Hayder Al-Abadi, qui est à la tête de la Commission du Trésor au Parlement irakien, et est un membre du parti du Premier ministre Nouri Maliki, a expliqué le 19 janvier à l’agence Reuters, que son pays ne pourrait pas financer le budget 2014 si les Kurdes n’envoyaient pas les revenus tirés de l’exportation de leur pétrole. 

De même, le refus de payer les 17% du budget dus aux Kurdes auraient aussi des raisons financières, en plus des conflits en cours.  Haydar Al-Laybi affirme en effet que le budget 2014 « s’effondrerait » si ces 17% étaient versés à la Région kurde, d’autant que les dépenses publiques irakiennes ont fortement augmenté, avec l’augmentation des pensions et du salaire minimum dans le secteur public, celle des allocations familiales et des bourses d’études. Même si l'on prévoit que les Kurdes paient au Trésor irakien des recettes d’exportations de pétrole calculées sur un nombre de 400 000 barils par jour – ce que certains jugent irréaliste, en indiquant un montant plus probable de 255 000 barils par jour – le projet de budget envoyé au Parlement de Bagdad présente un déficit d’environ 21 billions de dinars irakiens (18 milliards de dollars). Hayder Al-Abadi en tient d'ailleurs les Kurdes responsables, avec la suspension des paiements en 2013, quand le Gouvernement régional kurde réclamait le paiement des sociétés pétrolières opérant dans ses provinces.

Le 19 janvier, Nêçirvan Barzani, le Premier Ministre du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) arrivait à Bagdad pour tenter de résoudre la crise. Mais les deux réunions entre les deux Premiers ministres et Hussein Sharistinani, le Vice-Premier ministre irakien en charge des questions énergétiques, n’ont pas abouti à des conclusions très franches, et les trois hommes en ont même fait un compte-rendu très contradictoire.

S’exprimant ainsi sur cette rencontre auprès du journal Rudaw, le 20 janvier, le Premier Ministre kurde Nêçirvan Barzani, a déclaré qu’il y avait un désir réciproque de parvenir à un accord, mais que les problèmes ne pouvaient être résolus « en une ou deux réunions ». Évoquant les menaces de Nouri Maliki de couper le budget de la Région du Kurdistan, M. Barzani aurait répondu au chef du gouvernement irakien que le langage de la menace était « inacceptable et dans l’intérêt d’aucune des deux parties ».  Sur le budget qui doit être voté au Parlement de Bagdad, le Premier ministre kurde se déclare « fortement opposé » à « un certain nombre de mesures contre la Région du Kurdistan ».  Enfin, il a assuré n’avoir donné aucune garantie que le GRK n’exportera ni ne vendra son pétrole sans le consentement de Bagdad.

Le même jour, son homologue iranien s'exprimait aussi sur un ton plus modéré, insistant sur la nécessité d'un « langage de la compréhension ». Mais il a par contredit Nêçirvan Barzani en niant avoir jamais laissé entendre que le budget des Kurdes pourrait être coupé, et en assurant aussi avoir obtenu des Kurdes qu’ils ne vendraient pas leur pétrole sans l'accord du gouvernement central.

Mais Hussein Sharistani, ne semble guère prêt, pour sa part, à adopter le mode de l'apaisement et de la conciliation. Le 28 janvier, il a ainsi réitéré ses menaces de représailles, notamment fiscales, contre le Région du Kurdistan, si cette dernière vendait son pétrole avant d’être parvenue à un accord avec l’Irak, selon l’agence Bloomberg.

Du coup, les propos de Nêçirvan Barzani se sont durcis et il a comparé, lors d’une conférence de presse, le comportement actuel de l'Irak avec celui de l'ancien régime avec le Kurdistan, alors que ce dernier « favorisait la résolution de tous les problèmes avec Bagdad ». Le Premier Ministre kurde a nié, par ailleurs, que la Région du Kurdistan avait vendu son pétrole au rabais et en dehors des cours mondiaux, insistant, au contraire, sur la transparence avec laquelle le forage et l’exportation avaient lieu.

« Nous n’accepterons aucun langage de menace, de quiconque. Le pétrole du GRK est vendu au cours mondial et nous n’accepterons aucune justification de couper le budget de la Région du Kurdistan […] Aujourd’hui, dans la Région du Kuridstan, nous pouvons produire et exporter du pétrole et le pipeline pour l’envoyer en Turquie est prêt. Mais jusqu'ici, nous n’avons pas vendu un seul baril. Nous voulons parvenir à un accord avec Bagdad sur cette question. »

Nêçirvan Barzani a mis aussi en avant la présence des nombreuses sociétés étrangères qui travaillent dans la Région pour étayer la constitutionnalité de l’exploitation et de la vente par les Kurdes de leur propre pétrole, affirmant que si tout cela n’était pas légal, ces sociétés n’auraient pas signé de contrat avec le gouvernement d’Erbil. 

« Après 2 ans de pourparlers étendus, le gouvernement kurde a signé un accord solide avec la Turquie et des dizaines d’avocats ont été impliqués dans la rédaction de cet accord. »


Peut-être pour convaincre davantage de  la « transparence » des affaires pétrolières au Kurdistan, le site de son ministre des Ressources naturelles vient de mettre en ligne son premier rapport mensuel , avec les « dernières informations sur la production et l’exportation dans la Région du Kurdistan, le raffinage et la consommation interne, l’activité des puits, la carte et le nombre des plate-formes, les chiffres de l’emploi et les dernières mises à jour sur les contrats de partage de production. » 





Ce rapport couvre les activités d’octobre 2013, et le ministère indique que les rapports de novembre et décembre 2013 seront en ligne à la mi-février. Ensuite, les rapports seront diffusés chaque mois en anglais et en kurde. Une version en arabe est aussi en préparation.

Quant au gouvernement irakien, il vient d'embaucher un cabinet d'avocats prêts, selon lui, à engager des poursuites contre tout acheteur éventuel du pétrole kurde.


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