Cette semaine coup de projo sur : les Qaderî de Sine


Ils ont de longs cheveux, de grands sabres, des tambourins puissants, ils font revenir le soleil lors des éclipses et la pluie en cas de sécheresse. Ce sont les fameux derviches Kesnezanî de Sine (Sanandaj), une branche des Qaderî, tarikat fondé par Ahmad Gilanî (en persan), al-Djilanî (en arabe) et Geylanî en kurde, puisque les Kurdes soutiennet mordicus que le célèbre soufi n'était pas originaire du Gilân (la région côtière au nord du Deylam, entre la Caspienne et l'Albourz) mais dans la province kurde du Geylan.
Le double CD fut enregistré en mai 1993 par Jean During, avec le Khalife Karim Safvatî et le Khalife Mirza Agha Ghowsî, à Sine, au Kurdistan d'Iran.
"Le rite du zikr se déroule une fois par semaine, généralement entre le jeudi soir et le vendredi après-midi. Il réunit les derviches d'un même groupe et accueille aussi ceux d'autres groupes et parfois des non affiliés. Les femmes n'y assistent pas, mais tiennent leurs propres assemblées où les hommes ne sont pas admis.Il arrive toutefois que quelques-unes se tiennent derrière la fenêtre ou la porte. Quelques derviches viennent avec leurs jeunes garçons, ce qui indique que l'affiliation à un clan particulier est en partie déterminée par la tradition familiale.
Le zikr se fait dans une salle spéciale (khanegeh) sutrcturée comme une mosquée mais décorée de portraits de saints et de photos de sheikhs, de calligraphie de textes liturgiques et d'arbres généalogiques, de vitrines contenant des livres saints, de drapeaux sacrés, ainsi que de divers emblèmes soufis (haches, chapelet, sébiles, sacoches, tambourins, etc.). Les derviches se saluent fraternellement et embrassent diverses reliques, notamment un drapeau vert brodé sanctifié par la terre du mausolée de 'Abdolqader Gilanî à Bagdad (un des adeptes s'assoira sous le drapeau, se voilant le visage avec un des coins ; il restera ainsi durant près d'une heure). Ils se tiennent en tailleur sur les tapis qui couvrent toute la surface de la salle et attendent le commencement de la séance en fumant et buvant le thé qu'un jeune adepte leur apporte de la cuisine attenante. Ils portent tous le pantalon et souvent le gilet traditionnel des Kurdes et, lorsqu'ils arrangent leur turban, on remarque qu'ils ont, pour la plupart, une longue chevelure. A part ce détail, rien dans leur comportement ou leur allure ne les distingue du commun des gens. Ils vivent tous dans la société, ont un foyer et une occupation. L'atmosphère conjugue curieusement la décontraction et la dévotion la plus profonde. Tous accomplissent au préalable les prosternations rituelles de l'heure (rak'a) ou une prière surérogatoire. Quelques-uns sont déjà plongés dans leur méditation ou leur litanie qu'ils prononcent mentalement. L'un d'eux est manifestement déjà dans un état second, tandis que d'autres bavardent et plaisantent discrètement.
Le Khalife, qui est à la fois premier chantre (sar-e zâker) et leader moral du groupe, prend place sur la peau de mouton qui symbolise son autorité, et répond aux salutations déférentes, mais familières, des adeptes. Son comportement est empreint de simplicité, de modestie, de bonhomie, mais aussi d'autorité, de force et de noblesse. A sa gauche se tienne tdeux de ses fils et, à leur gauche, son petit-fils âgé de six ans. Lui aussi a en main un tambourin daf, mais à la peau déchirée, donc quasiment muet, ce qui ne l'empêchera pas de jouer avec une totale conviction durant toute la première partie. Son père et son grand-père ont, quant à eux, d'énormes daf d'environ 60 cm de diamètre, dont la peau est décorée d'élégantes calligraphies. Lorqu'ils déplacent ces instruments, les segments de chaîne qui garnissent la face interne du cadre raclent la peau en produisant un grondement d'orage lointain ; lorsqu'ils tiennent le daf verticalement, ces anneaux produisent un frémissement métallique. La spécificité du daf quaderî est dans ces quatres rangées d'anneaux. Selons certains, ils correspondent aux cent et un attributs de Dieu, selon d'autres, aux quatre grands saints du soufisme. A part le daf, on utilise aussi, dans la troisième partie, une timbale en cuivre (tâs) frappée par deux batons.
La sérénité de l'atmosphère ne laisse en rien préjuger de l'intensité extraordinaire que prendra tout à l'heure le zikr, plongeant les participants dans des états indescriptibles de "folie sacrée", conduite, ritualisée et collective, mais aussi hautement individualisée. Le sens de cette cérémonie déborde largement la définition littérale classique du zikr (dhikr) comme "remémoration", "mention" de la divinité par Ses Noms, ou la définition de la séance comme "présence" (hadra) ou mieux "présentification". On penserait plutôt à la "possession divine" des anciens cultes orientaux, décrits notamment par Jamblicus, mais cette notion est incompatible avec le cadre de référence scrupuleusement orthodoxe (islamique sunnite) qui est celui des Qaderî. La "présence" qui se manifeste dans l'assemblée et la submerge de sacralité, est celle de toutes les âmes invoquées dans les hymnes et les litanies : le Prophète, les douze imâms chiites (en particulier Ali) les saints, le fondateur de l'ordre, ses saints et ses cheikhs, en particulier les derniers, ceux avec qui les adeptes ont fait pacte d'allégeance.
Selon certains cheikhs, lorsqu'on accomplit le zikr, ces âmes, auxquelles se joignent les anges, forment un cercle de zikr au-dessus d'eux, si bien que leurs invocations entrent en phase avec celles des derviches et que le lieu tout entier devient un espace épiphanique et un lieu du miracle. C'est à ce stade que les adeptes sont investis par une force supranaturelle qui leur confère toutes sortes de pouvoirs. Leurs exploits sont bien connus, ont été filmés et, pour la plupart, vérifiés, authentiques et sans trucages : embrochements divers (mais jamais dans les organes vitaux), manducation et ingurgitation de lames de rasoir, d'ampoules électriques ou de pierres, manipulation et succion de fer rouge, décharges électriques prolongées, énucléation (partielle) des globes oculaires, etc. La liste serait longue, sans parler d'exploits plus incroyables, mais non "vérifiés" de près. Tout cela se fait le plus naturellement du monde, sans douleur et sans aucun effet secondaire ; il suffit que le cheikh donne son accord, et il arrive qu'il le donne à quelqu'un qui arrive pour la première fois et qui éprouve tout bonnement l'envie de s'y livrer. La justification de ces exploits est de prouver aux sceptiques que le miracle existe, que le Prophète et les saints ont dit la vérité et qu'on a intérêt à les suivre (notamment 'Abdolqâder). Ils témoignent aussi du fait que le saré est aussi effrayant.
De fait, les démonsrations de ce type ne sont pas la règle (elles sont même désapprouvées par certains) et l'essentiel est dans l'effet de la musique et du zikr sur l'âme. Il y a dix ans, j'assistai à une réunion privée et informelle dans laquelle Mîrza Ghowsî chanta avec une telle ferveur que tout le monde en fut transporté, bien qu'il ne s etrouva que trois ou quatre derviches dans l'assistance. Un jeune homme qui entendait ces chants pour la première fois entra dans une extase totale et, lorsqu'il retrouva ses esprits, fit acte de renoncement (towbe) et serment d'allégeance au cheikh et à la voie. Deux autres le suivirent aussitôt. S'il y a du miraculeux en ce rite, c'est donc bien plutôt dans l'effet du verbe, du verbe sacré et des images poétiques archétypes, dans la mélodie, le chant, le timbre du daf et ses rythmes. Les maîtres disent qu'il y a un secret dans l'art du daf, qui met à contribution des énergies analogues aux arts martiaux. On soupçonne qu'il en va de même pour la voix. Depuis des années j'ai toujours vérifié, que seul un derviche peut jouer ce daf et que dans les mains d'un profane, même virtuose, il n'a jamais le même effet. Cet effet s'obtient vraisemblablement par des disciplines spirituelles (relativement modérées mais assidues), par le zèle (himmat) et la foi des derviches, leur haute exigence morale, et aussi par la grâce d'une transmission initiatique qui remonte à de grands hommes, mystiques, thaumaturges, gnostiques et saints charismatiques."
Ritul de Zikr : Chant et Daf
"Les derviches distinguent deux phases principales dans la cérémonie : le zikhr-e tahlil et le zikr dit qiyam, debout (ou "here" du kurde "bruyant", "agité"), appelé aussi zikr de l'unicité (towhid). Le terme tahlil évoque le fait de réciter la profession de foi ou d'égrener un chapelet, sans hymne et sans percussion. Parmi les Kurdes, cette pratique est généralement précédée de l'audition des chants rythmés, héritée des anciennes traditions de samâ' soufi. Cette phase du rituel, durant laquelle les derviches sont assis, consiste en une préparation, une mise en condition mentale, imaginale et émotionnelle (tawâjud) opérée par la musique et le verbe. Les thèmes fondamentaux en sont : la mention de la chaîne initiatique, notamment l'invocation du Prophète, des Imâms, des saints fondateurs et des cheikhs contemporains, la contrition, le rappel d ela mort, l'exhortation à la pratique spirituelle. Tous les poèmes d'amour sont toujours dédiés au Prophète, évoqué dans ses attributs de beauté. Dans cette phase du zikr, les derviches sont littéralement submergés par des émotions diverses, comme on l'entend à la fin des chants.
1. Chant et Daf. Poème kurde de Mollâ Mahmud Bikhod (XIX° siècle).
"Du jour où il est parti, mon coeur s'est assombir
Où que je cherche, mon coeur ne trouve ni trace ni signe
Sur quel mont pierreux est tombé mon coeur ?
Dans quelle peine brûle mon coeur ?
Ce confident des secrets, mon compagnon, ô Maître !
Mon ami intime qui toujours a partagé mes peines, ô Maître !
Ce joyau sans prix, cette perle unique, ô Maître !
Au fond de quelle mer est tombé mon coeur ?
A quelle Leyli sont ces boucles dont il est devenu fou d'amour ?
De quelle Azrâ ce Wâmeq est-il ensorcelé ?
De quelle steppe est cette gazelle dont il s'est épris ?
Quelle est cette fée dont le visage fait trembler mon coeur ?
Il erre en tous sens en quête des traits de son grain de beauté
Il tournoie par l'amour de la lumière ardente de la beauté
Il ne se rend même pas compte dans quel état il est tombé de par cette douleur
Comme un brin de paille que le vent emporte, tel est mon coeur
(...)
Je suis l'esclave de celui qui est serviteur du Prophète
de celui qui, comme moi, est le chien de ce roi arabe
c'est-à-dire de ce Qorayshite
dont l'arc des sourcils a transpercé mon coeur
Que ma vie soit dédiée à l'essence qui a fait cela
Jour et nuit, les rois viennent se prosterner sur les pas des mendiants
Bikhod n'attend pas qu'il revienne
mon coeur ne reviendra pas à lui..."
2. Prières et suppliques.
Salavât. Bénédictions sur... l'esprit d ela voie qâderî, naqshbandî et rofa'î, sur le ghows suprême, sur Sheikh Mûsa-e Barzandjî, Hajjî Kaka Mahmud Soleymanî... Hajjî Sheikh Esma'îl Vulyanî... Sheikh Abdulkarim... Ainsi qu'à l'âme de tous les sheikhs de la voie élevée et éminente de la Qaderiyya, au fondateur de ce lieu de réunion... et aux parents des habitants du lieu. Dédions leur la Fâtiha.
Sourate al-Fatiha, sourate al-Ikhlas (3 fois)
Supplique en kurde :
Le pardon de Dieu !... Repentir ô Maître pour ce que nous avons vu et regardé, pour les transgressions, pour les dangers que le coeur a causés, pour toute faute venant de nous et que nous ingorions telle mais qui sont des fautes pour Toi ; repentir ô Maître, repentir.. Ô Maître, accepte notre repentir, avec ceux dont tu as accepté le repentir, pardonne-nous tous. Il n'y a de divinité hormis Dieu. En vérité, il n'y a pas de vrai Adoré si ce n'est l'Essence et les Attributs de Dieu le prééternel et le perpétuel, Dieu sans associé,... sans pareil... Ô Maître, j'ai la certitude que personne n'a Ta couleur, et que Tu n'as la couleur de personne... Bénédictions de Dieu le Très-Haut sur Mohammad... Les principes de la foi sont l'Essence, les Qualités, l'Origine, la Résurrection et la Prophétie.
Zikr : Point de divinité hormis Dieu.
3. Zikr Allâh.
La prmeière partie, qui consiste en audition de chants et énonciations de slitanies, est suivie du zikr dit qiyam, here, ou de "l'unicité". Il se fait nécessairement sur six sortes de rythmes liés aux formules verbales : hay Allâh, ghowsî, sejâr Allâh (3 fois Allâh), ad-dâ'em, hay hay hay Allâh, haddadî.
En se levant, les derviches défont leur turban, s'ils ne l'avaient déjà fait, et laissent tomber leurs longs cheveux sur leurs épaules. Ils forment un cercle à la périphérie duquel se tiennent les chanteurs et les percussionnistes (différents de ceux du début), ainsi que le Khalife. Sur le rythme du zikr, les derviches, serrés les uns contre les autres, balancent vigoureusement le torse de haut en bas, et leur abondante chevelure rend ces mouvements plus impressionnants (c'est, disent-ils, une de leurs raisons d'être). Après un moment, les percussions scandent leurs mouvements, mais il arrive que l'ensemble se désagrège et que chacun se livre à ses propres mouvements, dont certains se rapprochent d'une danse. Au centre du cercle circule un derviche appelé divâne (exalté), qui communique aux autres son enthousiasme et active leur entrée en transe (mastî=ivresse, ou ahwâl=états). A l'apogée du zikr, celui-ci enlève sa chemise et sort un couteau de s apoche pour se le planter dans le ventre ou la langue, mais le khalife le lui fait enlever discrètement (malgré les jeux dangereux auxquels ils se livrent, l'ardeur des adeptes ne se retourne jamais vers autrui). Les mots sacrés sont émis avec une forte expiration (et parfois inspiration) et finissent par se fondre en un rugissement rythmé. Cete technique de soufle et d'hyperventilation n'est pas sans efet en elle-même, mais elle ne saurait être dissociée de l'aspect cognitif, émotionnel et spirituel de l'ensemble du zikr. On constate, dans la première partie, que la seule écoute des chants plonge certains derviches dans une extase émotionnelle, ou que la seule mention du nom du fondateur de leur clan qâderî peut déclencher une crise. Lorsque les percussions et le zikr s'arrêtent, beaucoup ne parviennent pas à contrôler la mécanique gestuelle, respiratoire ou verbale de leur zikr personnel. Il arrive alors qu'après un moment le khalife reprenne un chant afin de prolonger et adoucir leur état. Après cela, leurs compagnons les calment en les faisant asseoir et en les massant. Chez certains, le trouble s'exprime moins par le mouvement que par l'émotion : cris spontanés, pleurs ou lamentations en forme de mélopée kurde. Il est évident que toutes ces manifestations ne doivent pas être évaluées selon les catégories de la psychopathologie et qu'ils sont seulement les signes apparents d'une autre réalité, dont seuls les mystiques ont la clef.
Allâh, Allâh...
Dieu, le pardon de Dieu. L'Eternel, le pardon de Dieu.
Pour Toi la louange ô le Saint, il n'y a de divinité hormis Dieu
C'est Toi le Subsistant, le Vivant ; point de subsistant hormis Dieu
Ô Guide, Tu es le Guide, point de Guide hormis Dieu
Pour Toi la louange ô le Saint, point de divinité hormis Dieu
Ô l'Eternel, Dieu est l'ternel : Ô Dieu, l'Eternel est Dieu. Le Vivant est Dieu.
4. Cantillation coranique.
Le zikr se termine avec la sourate coranique al-Balad (la Cité), psalmodiée dans les modes arabes par Fuad Golnasar, un garçon de douze ans. Elle est suivie des dernières prières.
5. Ey mâh-e Âlamsuz. Poème attribué à Saadî, par Miizar Agha Ghowsi.
Ô lune qui incendie le monde, pourquoi es-tu fâchée contre moi ? Ô chandelle qui allume les chandelles, pourquoi es-tu fâchée contre moi ?
Ô ma chère, ma très chère, regarde-moi, ma sultane
Sois mon invitée un soir, pourquoi es-tu fâchée contre moi ?"
Texte et traduction : Jean During.

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