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«Les chaînes de fer ne peuvent me lier mais Kirkouk, si»


province de Kirkuk
Source Wikicommons
Une visite inopinée du ministre des Affaires étrangères turc à Kirkouk a suscité la colère de Bagdad le mois dernier. Arrivé le 1er août au Kurdistan d’Irak, à l’occasion d’une rencontre quadripartite avec le GRK, le Conseil des Kurdes de Syrie et le Conseil national syrien, Ahmet Davatoglu a, dès le lendemain 2 août, fait un crochet par la ville de Kirkouk, revendiquée par les Kurdes et toujours, de facto, sous le contrôle du gouvernement central.

Depuis 2005, les Kurdes tentent de faire appliquer l’article 140 de la constitution irakienne qui prévoit un référendum pour que la population de plusieurs districts à majorité kurde hors de la Région choisisse ou non son rattachement au Gouvernement régional kurde. Ils rencontrent pour cela de multiples oppositions : celle, ouverte, de la population arabe sunnite de la ville de Kirkouk, de certains partis turkmènes et le refus, plus ou moins franc, de la part du gouvernement central, de laisser échapper à son autorité directe cette province riche en pétrole, alors que le litige sur l’exploitation des hydrocarbures au Kurdistan ne cesse de s’envenimer.

Non moins vive est l’opposition de la Turquie qui craint qu’en récupérant Kirkouk, le Gouvernement régional du Kurdistan fasse un pas de plus vers l’indépendance, en assurant son autonomie énergétique. Si bien que, se posant en «protecteur» de ses compatriotes turkmènes, Ankara a toujours laissé entendre qu’il avait son mot à dire dans ce qui relève pourtant des affaires purement intérieures de l’Irak. 

La visite du ministre turc à Kirkouk pouvait donc apparaître comme une mise en garde supplémentaire adressée aux Kurdes, au cas où ils auraient la velléité d’annexer la province. Mais dans les faits, elle a été organisé par le Gouvernement régional du Kurdistan et a déclenché l’ire de Bagdad et non celle d'Erbil. Le gouvernement central s’est, en effet, fortement offusqué de n’avoir pas été averti de ce déplacement. 

 « Il n’est pas dans l’intérêt de la Turquie ni de quelque autre partie de sous-estimer la souveraineté nationale, de violer les règles des relations internationales et de ne pas se conformer aux normes les plus fondamentales dans les relations des États et de leurs représentants » pouvait-on lire sur le site Internet du ministère des Affaires étrangères irakiennes. Tout ceci a été fait sans être porté à la connaissance du ministre des Affaires étrangères, sans son approbation et sans passer par les voies officielles et diplomatiques pour organiser cette visite. » Parlant « d’ingérence flagrante dans les affaires intérieures de l’Irak », le ministère a ajouté que la Turquie devait se préparer aux « conséquences de ses actes » et aux « effets négatifs sur les relations entre les deux pays. » Le ministre irakien a envoyé également une lettre de protestation au gouvernement turc.

Répondant aux accusations « d’ingérence », le Premier Ministre turc, Recep Tayyip Erdogan a trouvé sur le plateau d’ATV « normal qu’un ministre portant un passeport rouge (diplomatique) visite cette administration régionale (le GRK) et ensuite fasse un trajet de 40 km pour rencontrer des compatriotes. » Mais cela n’a pas apaisé le gouvernement irakien et le 7 août, son porte-parole Ali Dabbagh annonçait une «révision» de ses relations avec la Turquie : « Le cabinet a étudié les développements récents des relations turco-irakiennes et a décidé de revoir ces relations à la lumière de ces récents développements, dans une nouvelle réunion de cabinet qui aura lieu dès que possible. »

Première étape : la formation d’une commission chargée d’enquêter sur les circonstances de cette visite controversée, commission présidée par le Vice-Premier ministre Hussein Sharistani qui, ancien ministre du Pétrole et des hydrocarbures et toujours en charge des questions portant sur l’énergie, est un vieil adversaire des Kurdes, acharné à combattre leur volonté d’auto-gestion de leurs ressources naturelles. Ce choix donne déjà le ton de cette commission, Sharistani ayant été le premier à dénoncer comme illégal le récent accord kurdo-turc sur la construction d’un gazoduc.

Lors de sa visite à Kirkouk, Ahmet Davutoglu a rencontré des membres de la communauté turkmène et des représentants du Front turkmène soutenu depuis des années par la Turquie, jusqu'ici farouchement opposé au rattachement de Kirkouk à la Région kurde. Le ministre leur a tenu un discours aux accents aussi lyriques que vagues  concernant l’identité multi-ethnique et religieuse de la ville, sans aborder les points litigieux, comme le référendum ou le recensement de la population, parlant seulement « d’aide de la Turquie » pour rebâtir Kirkouk et assurer la paix, sans plus de détails. 

 « Après 75 ans je viens à Kirkouk comme le premier ministre des Affaires étrangères (à se rendre sur place). Vous nous avez attendu longtemps, mais je vous promets que vous n’attendrez plus aussi longtemps à l’avenir. Avant de venir ici, j’écoutais le grand maître Abdulwahid Guzelioglu (poète et chanteur turkmène de Kirkouk) : « Les montagnes m’ont appris la persévérance. Les chaînes de fer ne peuvent me lier mais Kirkouk, si. » Kirkouk est aussi important pour nous qu’il l’est pour ce chanteur kirkouki. 
« L’Irak est un ami proche de la Turquie. Les Irakiens sont nos frères : les Turkmènes, les Assyriens, les Kurdes et les Arabes. Tous les Irakiens nous sont plus chers que la vie. Quand une tragédie ou une mauvaise nouvelle nous parvient de l’Irak, nos cœurs se brisent. Quand une attaque terroriste survient à Kirkouk et que nos frères kirkouki en sont victimes, croyez-moi, nos cœurs brûlent d’un feu que rien ne peut éteindre. Si vous vivez heureux et en paix, nous aussi, en Turquie, serons heureux. Si une épine vous pique le doigts, nous, en Turquie, ressentirons votre douleur. 
« J’ai toujours voulu venir à Kirkouk mais ne pouvais le faire en raison des circonstances. Je me suis entretenu avec le Premier Ministre turc et j’ai décidé de venir à Kirkouk sans l’annoncer auparavant. Si Dieu veut, je reviendrai et nous nous rencontrerons à nouveau. Je vous apporte les salutations du président, du Premier Ministre, du gouvernement et du peuple de Turquie. Kirkouk a une place spéciale dans nos cœurs. J’ai rencontré des membres du Conseil provinciale de Kirkouk et leur ai dit que Kirkouk est l’une de nos plus anciennes cités. Kirkouk est une ville où Turkmènes, Kurdes et Assyriens vivent ensemble pacifiquement. Il se peut que des gens veulent répandre la sédition et rompre cette fraternité mais vous vous dressez contre contre ces gens et préservez Kirkouk comme une ville de coexistence et de paix. Les Turkmènes sont natifs de Kirkouk et rien ne pourra les en déloger. Kirkouk est Kirkouk avec toutes ses communautés. Personne ne peut leur faire injustice. L’authentique culture turkmène de Kirkouk ne profite pas seulement à Kirkouk elle-même et à l’Irak, mais aussi à la Turquie. Kirkouk est toujours dans nos pensées et nous avons grandi, enfant, en entendant les histoires de Kirkouk. Venir à Kirkouk a toujours été dans nos cœurs. 
« Avec le Conseil provincial nous avons pu, aujourd’hui, prendre certaines décisions. Avec l’aide de Dieu, la Turquie fera de son mieux pour aider à la reconstruction et à la sécurité de Kirkouk. Kirkouk est le symbole de l’unité et de l’intégrité de l’Irak. Si la paix prévaut à Kirkouk, la paix et la stabilité prévaudront en Irak. Et l’Irak est stable et en paix, le Moyen Orient le sera aussi. Dieu a gratifié Kirkouk de nombreux trésors et ressources naturelles. Cette ville doit être reconstruite avec ces ressources. Pas seulement en Irak, mais dans le monde entier, Kirkouk doit devenir un exemple de richesse et de prospérité. Pour y arriver, la Turquie aidera toujours Kirkouk. Nous serons au service de Kirkouk. »


Interrompu par un Turkmène lui demandant de leur venir en aide pour empêcher « l’annihilation des Turkmènes de Kirkouk », le ministre a simplement répondu que cela ne se produira jamais, « il n’y aura pas de Kirkouk sans les Turkmènes », avant de poursuivre en affirmant que Nadjmeddin Karim, le gouverneur kurde de Kirkouk lui avait donné « carte blanche », ainsi que « d ’autres amis » pour qu’il fasse « tout ce qui était nécessaire pour assurer la paix ».

La seule annonce concrète, finalement, a été de jumeler Kirkouk à Konya, la ville natale de Davatoglu. 

Bagdad a aussi exprimé sa « surprise »  en s’adressant au gouverneur de Kirkouk : «Nous sommes surpris de la position du gouverneur de la région qui a facilité cette visite sans en avertir le gouvernement fédéral et a ainsi enfreint ses responsabilités constitutionnelles.» 

Conséquence ou coïncidence ? Le Front turkmène, dont les relations avec les partis kurdes s’étaient améliorées depuis le printemps dernier, a annoncé la possible formation d’une liste commune avec «les Kurdes et les Arabes réellement «natifs» de Kirkouk» en vue des prochaines élections des Conseils provinciaux, soit, dans les faits, une liste d’opposition à celle du principal rival de l’Alliance kurde à Kirkouk, le Mouvement national irakien d’Iyad Allawi. 

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